Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 16: The Minister's Shadow
La nuit était tombée sur Strasbourg comme un couvercle de plomb. Marchand avait conduit Pavel à travers les ruelles obscures, évitant les patrouilles et les regards trop curieux, jusqu'à un immeuble décrépit près du quai des Bateliers. Le docteur Muller, un vieux bougre aux doigts jaunis par le tabac, avait recousu la blessure de Pavel sans poser de questions – les hommes qui frappaient à sa porte à cette heure avaient toujours de bonnes raisons de payer en silence.
Mais les antibiotiques se faisaient rares, et la fièvre de Pavel montait comme une marée noire. Ses tempes brûlaient sous la main de Marchand, et son délire commençait à murmurer des noms que le Français préférait ne pas entendre.
— Il faut le sortir de France, avait dit Muller en essuyant ses instruments. La route est trop longue pour un homme dans cet état.
Marchand avait hoché la tête, l'esprit déjà ailleurs. Il avait une carte mentale de la région, taillée par des années de guerre et de coulisses. Mais il lui manquait une information cruciale : la situation à Paris. Et pour cela, il avait besoin d'un homme qu'il n'avait pas vu depuis la démobilisation – le commissaire Jules Aubert, un ancien camarade du 27e régiment d'infanterie, passé de l'autre côté de la barricade après Verdun.
Aubert avait un bureau exigu rue de la Cité, au cœur du quartier des Halles, où il collectionnait les dossiers comme d'autres collectionnent les timbres. Marchand y arriva à l'aube, après avoir laissé Pavel dans une chambre louée sous un faux nom, avec ordre strict de ne pas ouvrir la porte avant son retour.
Le commissaire ne fut pas surpris de le voir. Rien ne surprenait plus Aubert, pas même les fantômes de la guerre qui ressurgissaient à l'improviste dans son bureau.
— Marchand. Je me demandais quand tu referais surface.
Il repoussa une pile de paperasses et sortit une bouteille d'absinthe d'un tiroir. Marchand refusa d'un geste.
— J'ai besoin d'informations. Le ministre Delacroix.
Aubert marqua un temps, puis reposa la bouteille. Ses yeux fatigués se plissèrent.
— Assieds-toi.
Marchand s'assit. Ce n'était jamais bon signe quand Aubert lui demandait de s'asseoir.
— Delacroix est mort, dit le commissaire à voix basse. Il y a trois jours. Apparemment, une crise cardiaque dans son bureau du ministère. Le certificat a été signé par un médecin de la maison, sans autopsie.
— Apparemment.
— Exactement. Et les apparences, dans cette affaire, ont la consistance d'une feuille de papier à cigarette. Le corps a été incinéré hier matin. La veuve a reçu une pension spéciale du ministère. Le dossier est scellé, signé par le préfet lui-même.
Marchand sentit un courant froid lui remonter le long de la colonne vertébrale. Delacroix était la pièce maîtresse du réseau français – l'homme qui finançait les deux camps du conflit russe, le trait d'union entre les intérêts parisiens et les ambitions bolcheviques. Le tuer était presque aussi dangereux que de perdre le registre. Sauf si on était prêt à en payer le prix.
— Le tueur, poursuivit Aubert, était un professionnel. Trop propre. Pas d'effraction, pas de témoins, pas de traces. Le genre de travail qui porte une signature.
— Le Faucon.
Aubert leva un sourcil.
— Tu connais ce nom ?
— Il nous a trouvés à Strasbourg. Il a enlevé une femme qui voyageait avec nous.
— Alors écoute-moi bien, Jean-Luc. Toutes les routes vers Paris sont maintenant surveillées. Toutes les gares, tous les postes frontière. La description que j'ai vue circule est la tienne – et celle d'un homme malade, avec un accent russe. Ils cherchent le registre, et ils sont prêts à tuer sur simple soupçon.
Marchand se passa une main sur le visage. La fatigue accumulée des jours précédents pesait sur ses épaules comme un manteau trempé.
— Il y a une autre route, dit-il lentement. Par les Vosges. Les vieux sentiers de contrebande.
— Tu veux passer par les montagnes avec un homme fiévreux et le registre le plus convoité d'Europe ? Tu tiens vraiment à mourir dans la neige, Jean-Luc ?
— Je tiens à ne pas mourir du tout.
Aubert ouvrit un tiroir de son bureau, en sortit une carte topographique usée, et la déplia devant lui.
— Il y a un chemin de bergers qui part de Sainte-Marie-aux-Mines et traverse le col de la Charbonnière. Il n'est plus utilisé depuis la guerre – trop dangereux, affaissements de terrain, et des soldats démobilisés qui survivent encore dans les forêts. Mais si quelqu'un connaît ces sentiers, c'est toi.
Marchand étudia la carte, mémorisant chaque courbe de niveau, chaque refuge marqué d'une croix.
— Combien de temps ?
— Trois jours, si les conditions tiennent. La neige commence à tomber en altitude.
— Et après ?
— Après, tu es en Alsace. Pas encore Paris, mais assez loin du couteau du Faucon.
Marchand replia la carte et la glissa dans sa poche intérieure.
— Qui d'autre sait que Delacroix est mort ?
— Peu de monde. Le ministère veut que cela reste discret – un suicide élégant, un démission honorable, selon les versions. La presse n'a pas encore mordu à l'hameçon.
— Et sa mort change-t-elle ce que le registre peut révéler ?
Aubert le regarda avec une intensité nouvelle.
— Tu veux dire, si les morts peuvent encore témoigner ? Dis-moi ce que ce registre contient, Jean-Luc. Je t'ai donné ce que j'avais. Maintenant, c'est à ton tour.
Marchand hésita. La confiance était une denrée rare dans ce monde de trahisons croisées. Mais Aubert était peut-être sa seule carte fiable à Paris.
— Il y a les noms de tous ceux qui ont financé les deux camps en Russie. Des Français, des Britanniques, des Allemands. Des montants. Des comptes. Des lettres de change. Et il y a les morts qui en témoignent – des généraux, des diplomates, des ministres. Delacroix était le premier parmi eux. Mais il ne sera pas le dernier à vouloir faire disparaître cette liste.
— Et la liste est toujours en ta possession ?
— Oui.
Aubert resta silencieux un long moment. Le tic-tac d'une horloge murale semblait mesurer le poids de cette confidence.
— Il y a un homme à Paris, dit enfin le commissaire. Un archiviste au ministère des Affaires étrangères. Chabrol. Il tient des registres que le registre ne montre pas – des correspondances, des ordres de paiement, tout ce qui documente l'ombre du pouvoir. Si Delacroix est mort, Chabrol est peut-être déjà en danger.
— C'est pour cela que je vais à Paris.
— Tu ne peux pas aller directement à Paris. Les routes sont surveillées, je te l'ai dit.
Marchand fixa la carte dans sa poche.
— Alors nous allons à travers la montagne, Pavel et moi. Et si la fièvre le prend – je le porterai s'il le faut.
Aubert se leva et lui tendit une enveloppe de papier kraft.
— Des papiers. De faux passeports, des laissez-passer de démobilisation. Ils ne résisteront pas à un examen sérieux, mais ils suffiront pour les contrôles routiers de province.
Marchand prit l'enveloppe, lut rapidement les documents. Le nom sur son passeport était André Moreau, ancien sergent d'infanterie, démobilisé en 1919. Pavel devenait un certain Johann Weber, Alsacien rapatrié.
— Ils cherchent un Français et un Russe, dit Aubert. Pas deux Alsaciens en route pour la maison.
— Merci, Jules.
— Ne me remercie pas. Paie-moi en revenant vivant. Et si tu vois ce Chabrol, dis-lui que le commissaire Aubert se souvient encore de la promesse qu'il a faite en 1916.
Marchand hocha la tête, sans poser de question. Il sortit du bureau, traversa les Halles qui s'éveillaient dans un vacarme de charrettes et de cris, et remonta vers la chambre où Pavel délirait entre deux accès de fièvre.
En ouvrant la porte, il trouva le Russe assis dans le lit, les yeux hagards, une main crispée sur le côté où la balle du Faucon était encore logée trop près de la colonne. Son visage était cuit par la fièvre, mais il tenait une feuille de papier froissée qu'il tendit à Marchand d'une main tremblante.
— Trouvée dans la poche de ma veste. Elle est arrivée… je ne sais pas quand. Pendant la nuit, peut-être.
Marchand prit la feuille. Une écriture fine, nerveuse, celle d'une femme qui écrit dans l'urgence.
*Mercredi. Porte de l'Est, à la tombée du jour. Venez seuls. Seule la liste peut la sauver.* – signé d'un simple F.
Il regarda Pavel, puis la fenêtre par laquelle la lumière crue de ce matin de novembre entrait, trahissant la menace contenue dans ce rendez-vous.
— C'est un piège, dit-il.
— Peut-être, répondit Pavel, la voix brisée par les larmes et la fièvre. Mais je ne peux pas la laisser là. Pas après tout ce qui s'est passé.
Le silence entre les deux hommes pesa comme le plomb qui coulait dans leurs poches, alourdissant chaque pas vers une issue désespérément étroite : la montagne, ou la cage tendue par le Faucon.
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