Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 17: The Alpine Mercy
La pluie s'était changée en neige fondue quand ils atteignirent le col. Marchand avançait tête baissée, le col de son manteau remonté jusqu'aux oreilles, tirant Pavel par le bras comme on remorque un blessé. Le Russe pesait de plus en plus lourd à chaque pas, sa respiration sifflante dans le soir qui tombait.
— Encore un kilomètre, mentit Marchand.
Il avait repéré le faible halo de lumière une demi-heure plus tôt, niché contre le flanc de la montagne. Une auberge, ou peut-être une chapelle. À ce stade, il aurait accepté une grange.
La porte s'ouvrit avant qu'il n'ait frappé. Un homme en soutane noire usée les détailla un long moment, la lampe à huile levée. Il avait le visage labouré de rides profondes, des yeux clairs qui semblaient avoir tout vu et rien juger.
— Vous avez un problème, messieurs ?
— Mon compagnon est malade, dit Marchand en français. Nous cherchons un abri pour la nuit.
Le prêtre abaissa sa lampe, considérant Pavel dont le visage luisait de fièvre malgré le froid. Un silence. Puis il s'effaça.
— Entrez. Nous parlerons après.
L'intérieur sentait la cire et le bois humide. Une vieille femme aux cheveux gris les fit asseoir près du feu, posant une soupe chaude devant eux sans un mot. Pavel tremblait, ses mains refermées autour du bol comme si c'était un trésor. Marchand dut l'aider à boire.
Le prêtre les observait depuis son fauteuil, un bréviaire ouvert sur les genoux. Il ne priait pas.
— Vous fuyez, dit-il enfin. Ce n'est pas mon affaire. Mais je préfère savoir qui je loge.
Marchand hésita. Il avait appris à se méfier des hommes d'église depuis la guerre — trop de confessions volées, trop de secrets vendus aux puissants. Mais Pavel grelottait, et la vieille femme rechargeait le feu sans demander de comptes.
— Nous allons vers l'ouest, dit-il prudemment.
— Tout le monde va vers l'ouest maintenant, soupira le prêtre. Depuis l'armistice, je n'ai vu que des fuyards. Des soldats perdus, des familles déchirées. Personne en bonne santé, remarquez. Les malades comme votre ami trouvent toujours le chemin de ma porte.
Il marqua une pause, fixant Marchand avec une attention nouvelle.
— Vous avez servi, n'est-ce pas ?
Marchand acquiesça, la gorge serrée.
— Infanterie. Huitième régiment.
Le prêtre plissa les yeux. Puis il se leva, traversa la pièce et décrocha un cadre accroché près de la cheminée. Une photographie jaunie, tachée par l'humidité. On y voyait un groupe d'officiers devant un abri de fortune. Le prêtre désigna un homme au premier rang, jeune et droit dans son uniforme.
— Capitaine Marchand. C'est vous.
Marchand sentit le sang lui monter aux joues. Il ne reconnut pas le jeune homme de la photo — trop propre, trop confiant. La guerre l'avait creusé depuis.
— J'étais aumônier divisionnaire, dit le prêtre. Quarante-deuxième. Nous avons servi sur le même front, à Verdun, sans nous croiser. Mais j'ai entendu parler de vous. La citation pour bravoure à Douaumont. On racontait que vous aviez ramené vos hommes sous le feu, après que l'officier de liaison soit tombé.
— On racontait beaucoup de choses, répondit Marchand.
Le prêtre sourit pour la première fois. Un sourire triste, fatigué.
— Oui. Et la plupart étaient fausses. Mais celle-ci, je l'ai tenue d'un homme qui y était. Il jurait que vous n'aviez pas perdu un seul homme cette nuit-là.
Marchand baissa les yeux sur sa soupe. Pavel s'était endormi, la tête tombée sur l'épaule de Marchand, sa fièvre brûlant à travers l'étoffe de sa veste.
— Pas un seul sur le chemin du retour, murmura-t-il. Mais j'en ai laissé assez derrière moi ce jour-là.
Le prêtre hocha la tête. Il comprenait ce langage.
— Vous traversez en France, dit-il. C'est bien ça ?
— Oui.
— Les routes sont gardées. Tous les passages sont surveillés depuis l'assassinat du ministre Delacroix. Les gendarmes ont des ordres stricts.
Marchand releva les yeux. Le prêtre avait dit cela sans jugement, comme un simple fait. Il attendit.
— Il y a un chemin, continua le prêtre. Les familles du village s'en servent pour les enterrements de l'autre côté de la frontière — le cimetière familial se trouve en territoire français, c'est une vieille histoire de paroisse qui ne regarde personne. Deux fois par semaine, nous envoyons le corbillard avec le cercueil. Les douaniers ne le fouillent jamais.
Marchand sentit son cœur battre plus vite. Il regarda Pavel, puis le prêtre.
— Et qu'est-ce que vous voulez en échange ?
Le prêtre reposa le cadre soigneusement contre le mur.
— Ce que je veux ? Que vous dormiez cette nuit. Que vous mangiez le pain de ma table. Et que vous priiez, si vous en êtes encore capable, pour un vieil homme qui a vu trop de morts et qui refuse d'en ajouter une seule à son compte.
Il se tourna vers la vieille femme qui restait silencieuse près du feu.
— Madeleine, préparez la chambre du fond. Et faites chauffer de l'eau.
— Mon ami a une blessure, dit Marchand. Une balle, mal nettoyée. Il a besoin de soins.
Le prêtre s'approcha de Pavel, souleva doucement sa paupière, examina la pupille à la lumière de la lampe.
— Je verrai ce que je peux faire. J'ai été longtemps sur le front. J'ai appris à recoudre les hommes que les médecins avaient abandonnés.
Marchand resta éveillé une partie de la nuit, assis près du lit où Pavel délirait. Le Russe parlait dans son sommeil, des phrases entrecoupées en russe, des noms — des familles entières, compris Marchand, des visages d'enfants et de femmes, les témoins du carnage qu'il avait consignés dans le registre. Par moments, il criait un nom précis — un général, un banquier, un homme d'État — puis retombait dans un murmure incohérent.
Le prêtre entra vers trois heures du matin, une trousse en cuir à la main. Il examina la blessure de Pavel, lava la plaie avec une décoction d'herbes, puis recousit soigneusement la chair déchirée. Pavel hurla une fois, un cri qui résonna dans les murs de pierre, puis retomba inconscient.
— Il est solide, dit le prêtre en s'essuyant les mains. Mais la fièvre est profonde. Si nous ne le sortons pas d'ici dans les prochaines heures, elle l'emportera.
Il marqua une pause, fixant Pavel dont les lèvres remuaient encore.
— Il parle de beaucoup de noms, cet homme. Des noms d'officiers français, si mon oreille ne me trompe pas. Des généraux. Un ministre, peut-être.
Marchand resta muet.
Le prêtre le regarda longuement, ses yeux clairs cherchant quelque chose dans le visage fatigué de Marchand.
— Je ne vous demande pas de me dire ce que vous portez, dit-il enfin. Mais je dois savoir : si je vous aide à traverser, ces hommes dont il parle mourront-ils encore ? Est-ce que quelqu'un d'autre sera porté en terre à cause de ce que je fais cette nuit ?
Marchand pensa à Anna, prisonnière quelque part entre Strasbourg et Paris. À Delacroix, déjà mort, et à ceux qui continuaient son travail. Aux noms dans le registre — tous vivants, tous puissants, tous coupables.
— Les hommes qui meurent à cause de ce que nous portons, dit-il lentement, sont ceux qui l'ont mérité depuis longtemps. Et j'espère qu'il y en aura d'autres.
Le prêtre eut un sourire sans joie.
— Vous n'avez pas perdu votre foi, alors. Seulement votre charité chrétienne.
Il rangea ses instruments dans la trousse et se leva.
— Le corbillard part dans trois heures. Vous y serez. Avec votre ami. Et si Dieu veut qu'il survive, il survivra. C'est entre Lui et votre péché, maintenant.
À l'aube, la neige tombait de nouveau. Ils portèrent Pavel dans le corbillard derrière l'église, un véhicule noir aux roues cerclées de fer, tiré par un vieux cheval résigné qui attendait la tête basse sous la tempête. Le prêtre ouvrit le coffre arrière. À l'intérieur, un cercueil en bois de chêne, vide, doublé d'une simple toile de lin.
— L'habit fait le moine, dit-il. Et le mort fait le passeport. Montez, vous deux. Vous voyagerez en compagnie de saint Sébastien — il est déjà mort pour moins que cela.
Marchand aida Pavel à s'allonger, puis s'installa à côté de lui dans l'espace exigu. Le couvercle du cercueil se referma sur eux, les plongeant dans l'obscurité. Des pas crissèrent sur la neige. Le cheval hennit. Le corbillard s'ébranla, cahotant sur le chemin gelé.
Dans le noir, Marchand sentit Pavel trembler contre lui. La fièvre brûlait toujours, une chaleur humide qui semblait irradier tout son corps. Il posa sa main sur le front du Russe, cherchant à apaiser.
— Pavel, chuchota-t-il. Il faut que vous teniez encore un peu.
Les lèvres de Pavel remuèrent. Un gémissement, puis des mots — des noms, encore. Toujours la même litanie des morts. Trois heures de ce calvaire, tapis au fond d'un cercueil volé.
Puis Pavel ouvrit brusquement les yeux. Ils étaient blancs, fixes, sans reconnaissance.
— La Porte de l'Est, dit-il distinctement. Il la tuera. Il la tuera si je ne viens pas.
Marchand se figea. Il ne parlait plus de son passé. Il parlait d'Anna — du lieu du rendez-vous que LaRoche avait décrit. À travers sa fièvre, Pavel répétait les termes exacts de l'invitation du Faucon. Comme si l'échange y était déjà gravé dans son cerveau.
Le corbillard continua sa route dans la neige, vers la frontière française.
Et Marchand comprit qu'il ne s'agissait plus de savoir si Pavel trahirait — mais quand.
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