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Le Registre des Ombres

Lire le chapitre 3: The Silver Compass

La voiture de troisième classe puait le tabac froid, la sueur et le chou bouilli. Marchand s'était calé dans un coin, le col relevé, les yeux mi-clos sous la visière de sa casquette. Le train bringuebalait vers l'ouest dans un grincement régulier de ferraille, et chaque cahot lui rappelait les deux hommes en uniforme autrichien qu'il avait laissés derrière lui, dont l'un était resté étendu sur le quai de la gare de l'Ouest.

En face de lui, le prince Pavel Orlov semblait avoir rapetissé. Affalé contre la vitre sale, le satchel de cuir serré contre sa poitrine comme un enfant, il paraissait épuisé, mais ses yeux ne cessaient de balayer le couloir. Un tic faisait tressauter sa paupière gauche.

Marchand l'observait depuis une heure. Le prince avait parlé d'une liste, de fonds secrets, de gouvernements menacés. Des mots vagues qui sentaient l'exagération noble et la peur de l'aristocrate déchu.

«Vous ne croyez pas un mot de ce que je raconte», dit soudain Pavel, sans quitter la fenêtre des yeux.

Marchand ne répondit pas tout de suite. Une femme passa dans le couloir avec un panier, ils attendirent qu'elle soit hors de portée.

«Je crois qu'il y a quelqu'un qui veut vous tuer, et que je viens de blesser un officier autrichien pour vous sortir de Vienne. Le reste, je le jugerai plus tard.»

Pavel hocha lentement la tête. Il semblait apprécier la franchise. Puis il jeta un regard circulaire autour d'eux. Trois autres passagers occupaient l'autre bout du compartiment: un vieil homme endormi, la bouche entrouverte, et deux femmes qui discutaient à voix basse en tchèque. Personne ne leur prêtait attention.

Pavel se pencha en avant. Sa voix n'était qu'un souffle.

«J'ai besoin que vous compreniez ce que vous transportez, monsieur Marchand. Pas pour que vous ayez peur, mais pour que vous sachiez ce que vous protégez.»

«Vous transportez», corrigea Marchand. «Le satchel est à vous.»

Pavel marqua un temps. Ses doigts se crispèrent sur le cuir. Marchand remarqua que ses ongles étaient soignés, sans trace de cambouis — des mains qui n'avaient jamais travaillé. Des mains de privilégié.

«Il y a une erreur dans votre raisonnement.» Pavel parlait lentement, pesant chaque mot. «Ce satchel contient des documents qui, entre de mauvaises mains, pourraient déstabiliser trois gouvernements — celui de la France, celui de la Grande-Bretagne, et celui d'une nation qui n'existe pas encore officiellement.»

Il marqua une pause, laissant l'information s'installer.

«Il ne contient pas de bijoux, ni d'or, ni de lettres d'amour compromettantes. C'est mieux que cela. C'est un livre de comptes.

«Un livre de comptes, répéta Marchand. Vous m'avez sorti de Vienne pour un livre de comptes.

— Un livre de comptes qui enregistre plus de deux décennies de financements secrets. Des fonds politiques que les grandes puissances ont versés à certains hommes, à certains partis, dans certains pays d'Europe. Des sommes destinées à acheter des élections, subventionner des révolutions, payer des trahisons. Chaque versement y est consigné avec une précision comptable: la date, le montant, le bénéficiaire.»

La paupière de Pavel tressauta de nouveau. Il jeta un coup d'œil vers le couloir avant de continuer.

«Mon père était banquier à Saint-Pétersbourg. Il a géré ces fonds pendant vingt ans. Quand les bolcheviks ont pris la ville, il a eu le temps de faire sortir une seule chose.» Pavel tapota le satchel. «Ceci. Il est mort une semaine plus tard, devant un peloton d'exécution, sans avoir rien révélé.

— Et vous comptez faire quoi de ce «livre de comptes» ?

— Le livrer à ceux qu'il intéresse. Ceux qui auront le pouvoir de s'en servir.»

Marchand le dévisagea. Le prince était pâle, mais son regard ne vacillait pas. Il y avait une conviction profonde dans sa voix, une détermination que Marchand n'avait pas vue chez les aristocrates qu'il avait croisés pendant la guerre.

«Et qui est ce destinataire, à Paris ?»

Pavel hésita. Ses doigts caressèrent la boucle du satchel.

«Il s'appelle... non. Pas ici. Pas maintenant. Sachez seulement qu'il s'agit d'un homme qui représente un groupe d'anciens ministres russes en exil, mais qui entretient des contacts réguliers avec vos propres autorités. Je lui remettrai le livre, il décidera de son usage.»

«Et cet homme ne va pas simplement... vous soulager de votre fardeau ?»

Le sourire de Pavel était amer.

«Il pourrait. Mais j'ai prévu une assurance, en ce cas.»

Il ne précisa pas laquelle. Marchand comprit qu'il n'en saurait pas davantage sur ce point.

Dehors, le soleil descendait derrière les collines de Basse-Autriche. Le paysage défilait, monotone, interrompu de temps à autre par un village aux toits de tuile. Quelque part à l'ouest, la frontière tchécoslovaque les attendait.

Pavel fouilla dans la poche intérieure de sa veste. Il en sortit un objet que Marchand ne distingua pas d'abord, puis le lui tendit. C'était une boussole en argent, lourde, ouvragée d'un motif de rinceaux finement gravés. Le verre éclaté à un endroit, laissant une fissure fine comme un cheveu qui traversait le cadran.

«Ma famille. Tout ce qui m'en reste.» Pavel posa la boussole dans la paume de Marchand. Elle était tiède, chargée de la chaleur du corps. «À Vienne, je croyais en avoir besoin pour retrouver mon chemin. Je me suis rendu compte que le chemin n'a plus d'importance.»

Marchand regarda l'objet. Au dos, une inscription en cyrillique était gravée, les lettres usées mais encore lisibles. Il ne put la déchiffrer, mais la sensation du métal dans sa main était lourde, réelle.

«Je ne comprends pas.

— Si je meurs avant d'atteindre Paris, vous la remettrez à ma sœur. Irina Orlova. Elle habite rue de la Boétie, dans le huitième arrondissement. Une pension de famille, elle y travaille comme gouvernante.

— Et comment saurai-je que vous êtes mort, si je suis séparé de vous ?»

Pavel sourit, pour la première fois depuis des heures. Le sourire le rendait plus jeune, presque vulnérable.

«Vous le saurez. Croyez-moi.»

Il déglutit, puis ajouta:

«C'est un objet de confiance, monsieur Marchand. Je vous confie ma famille, qui est tout ce que je possède après ce satchel.»

Marchand tourna la boussole entre ses doigts. Elle avait dû être magnifique autrefois. Le fermoir était encore solide, le mouvement de l'aiguille souple. Sous le verre fêlé, le nord pointait avec une obstination déconcertante, indifférente à la direction que prenait le train.

«Je n'ai aucune raison de vous faire confiance, monsieur le prince.

— Vous avez raison. Mais vous l'avez déjà fait.» Pavel inclina la tête vers la vitre. «Vous m'avez sorti de Vienne. Vous avez frappé un officier pour moi. À cet instant, votre vie vaut moins que la mienne aux yeux de la police autrichienne. Alors oui, vous m'avez fait confiance, même si vous ne vous en êtes pas rendu compte.»

Marchand serra la boussole dans sa paume. Elle était un peu trop lourde pour être uniquement un instrument de navigation. Il la palpa du pouce, attentif, et sentit un léger jeu dans le boîtier.

«Il y a autre chose là-dedans», dit-il, pas une question.

Le sourire de Pavel s'élargit, puis s'effaça.

«Une photo. De mes parents, prise quelques semaines avant qu'il ne soit arrêté.» Il hésita, puis ajouta: «Et une clé. Une clé de coffre que je n'ai jamais utilisée. Ma sœur sait ce qu'elle ouvre.»

Le vieil homme dans le coin émit un râle et se retourna dans son sommeil. Tous deux sursautèrent, puis échangèrent un regard. Marchand glissa la boussole dans la poche intérieure de son manteau, contre sa poitrine.

«Je la lui donnerai vous-même», dit-il. «Si nous atteignons Paris.

— Nous atteindrons Paris.»

Marchand n'était pas aussi sûr. Le visage de l'officier autrichien qu'il avait frappé lui revenait en mémoire — le bruit sourd du corps qui s'effondre. Sa main lui faisait encore mal à l'articulation. Il l'avait frappé plus fort qu'il ne l'avait voulu, la lame de l'épaule contre le menton. L'homme était tombé comme un sac, la tête heurtant le rebord du quai. Marchand n'avait pas attendu pour vérifier s'il respirait encore.

«Dans combien de temps passons-nous la frontière ?»

Pavel consulta une montre de gousset, un vieux modèle en or terni.

«Quatre heures, si le train ne s'arrête pas. Ensuite, nous devrons trouver un moyen de passer en Bavière. La Tchécoslovaquie est neutre, mais les Autrichiens ont prévenu toutes les gares. Ils vont vérifier chaque train.»

«Ils cherchent un prince russe et un ancien soldat français. Nous voyageons en troisième classe, sans bagages, et nous n'avons pas d'argent pour la première.» Marchand se pencha, baissa encore la voix. «Le train s'arrêtera à la frontière. Nous descendrons avant, par les fenêtres côté voie, et nous marcherons. À pied, à travers les champs, jusqu'au prochain village. Nous trouverons un moyen là-bas.»

Pavel sembla sur le point de protester, puis se ravisa. Il hocha la tête.

«Vous connaissez la région ?

— J'ai traversé l'Autriche à pied en 1918, après ma captivité. Je connais chaque chemin de terre entre ici et Salzbourg.» Il marqua un temps. «Et je connais des hommes qui ne se poseront pas de questions si je leur demande un service. Des hommes qui me doivent quelque chose.»

L'aiguille de la boussole tremblait contre sa poitrine, sous son manteau. Il pouvait la sentir, un petit poids froid contre sa peau.

«Nous allons devoir traverser la frontière avant l'aube. Les douaniers sont moins vigilants la nuit.»

Il se tut. Le vieil homme ronflait toujours. Les deux femmes avaient entamé une discussion sur un prix de marché, parlant fort en tchèque.

Marchand regarda le satchel sur les genoux du prince. Un livre de comptes. Des fonds secrets. Trois gouvernements menacés par un registre de banquier russe mort depuis deux ans.

Il avait survécu à la guerre pour se retrouver ici. À conduire un prince déchu à travers une Europe en ruine, portant une boussole fissurée et un passé qui refusait de mourir.

«Dormez, monsieur le prince. Vous en aurez besoin.»

Pavel secoua la tête.

«Je ne peux pas. Je n'ai pas fermé l'œil depuis Moscou.»

«Alors reposez-vous. Fermez les yeux, ne serait-ce qu'un instant.» Marchand fixait la vitre, guettant les ombres dans le crépuscule. «Je surveillerai.»

Pavel hésita, puis s'adossa à la paroi du compartiment. Ses paupières se fermèrent lentement, mais ses doigts restèrent crispés sur la boucle du satchel, même dans son repos simulé.

Marchand resta éveillé. La boussole battait contre son cœur.

Au loin, les lumières d'une gare commencèrent à poindre dans la nuit tombante.