Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 20: The Château's Betrayal
Les marches de pierre résonnèrent sous les bottes de Marchand comme des coups de tambour funèbres. Roussel les guida dans le grand hall du château, sa silhouette tordue se découpant contre la lumière jaune des candélabres. Des toiles d'araignée pendaient des poutres comme des linceuls.
« La bibliothèque est à l'étage, dit Roussel d'une voix rauque. Personne ne vous trouvera ici. »
Marchand soutenait Pavel, dont la fièvre faisait trembler le corps entier. Le jeune Russe tenait le carnet contre sa poitrine comme un nouveau-né. Ses yeux vitreux cherchaient des fantômes dans les ombres.
« Merci, mon vieux, souffla Marchand. Tu nous as sauvés. »
Roussel ne répondit pas. Il les précéda dans l'escalier en colimaçon, sa jambe de bois claquant contre le bois. La bibliothèque s'ouvrait sur deux étages de volumes reliés cuir, une odeur de poussière et de papier ancien emplissant l'air.
Marchand installa Pavel dans un fauteuil près de la cheminée éteinte. Il défit le bandage de fortune. La plaie suppurait, les chairs autour étaient violacées. Il avait besoin d'eau bouillante, de charpie propre, de temps.
« Je vais chercher du matériel, dit Roussel depuis le seuil.
— Non. Reste. Que veulent les hommes que tu as vus approcher ? »
Roussel s'immobilisa. Un silence trop long s'étira.
« Ils ne viendront pas jusqu'ici. Le chemin ouest est un piège mortel pour une troupe nombreuse.
— Tu as dit qu'ils arrivaient dans l'heure.
— J'ai dit... »
Roussel se tourna. Son visage était un masque déchiré, les cicatrices de Verdun blanches dans la pénombre. Dans sa main droite, il tenait un revolver.
« J'ai dit ce qu'il fallait pour te faire venir ici, Jean-Luc. »
Marchand regarda l'arme, puis les yeux de son ancien frère d'armes. Une douleur ancienne, plus profonde que celle de la blessure au bras, lui serra la poitrine.
« Roussel. Nous avons tenu le ravin ensemble. Tu m'as sorti du no man's land sous un barrage d'enfer.
— Et tu es parti. Tu es parti et tu as fait carrière, pendant que je rampais dans la boue. Pendant qu'on m'évacuait avec un bras et une jambe en moins. Les avocats du ministère ont gelé ma pension. Je dois de l'argent à des hommes qui n'attendent pas. »
Le canon du revolver tremblait.
« Le Faucon offre une prime. Assez pour vivre dignement. Assez pour payer mes dettes et boire le reste.
— Le Faucon te fera tuer dès que tu auras livré le carnet, dit Marchand calmement. Et avec lui, Pavel. Tu le sais. »
Roussel ricana, un son brisé.
« Peut-être. Mais je serai mort monsieur, avec une pierre sur ma tombe. Alors que maintenant, je suis un mort vivant qui doit l'argent de ses soins. »
Pavel remua dans le fauteuil, murmurant des mots russes confus. Marchand vit Roussel jeter un coup d'œil vers le carnet dans les mains du jeune homme. Il comprit en une fraction de seconde ce qui allait suivre.
Roussel fit un pas en avant. Marchand bougea. Le coup de feu partit comme un tonnerre dans la pièce confinée. La balle arracha un éclat du dossier du fauteuil à un centimètre de la tête de Pavel.
Marchand plongea derrière une table de lecture en chêne, tirant son propre revolver. Roussel tira de nouveau, le plâtre éclata au-dessus de sa tête. Dans l'écho des détonations, Marchand entendit des bruits dehors. Des chevaux. Des voix.
« Ils arrivent ! » cria Roussel en se ruant vers la fenêtre.
Marchand passa au-dessus de la table, saisit le poignet estropié de Roussel. La force du combat les fit tournoyer. Le revolver de Roussel tomba. Ils luttèrent dans une étreinte grotesque, l'homme infirme et le soldat blessé, leurs souffles mêlés dans la poussière.
« Pavel ! Cours ! »
Le jeune Russe se leva chancelant, le carnet serré contre son cœur. Mais les portes de la bibliothèque s'ouvrirent dans une explosion de bois. Trois hommes en manteaux sombres entrèrent, armes levées. Le Faucon derrière eux, un mince sourire sur son visage de faucon.
Marchand envoya son poing dans la tempe de Roussel. L'homme s'effondra, mais sa main valide agrippa la cheville de Marchand, le faisant basculer. Ils roulèrent sur le sol.
Une balle claqua. Marchand sentit une brûlure déchirer son flanc, une douleur blanche irradiant dans ses côtes. Il tomba, sa main pressant la plaie tandis que le sang coulait entre ses doigts.
Le Faucon marcha vers Pavel, qui reculait dans les étagères.
« Le carnet, jeune homme. »
Pavel tremblait, la fièvre allumant des braises dans ses yeux. Marchand le vit jeter un regard vers lui, vers la fenêtre, vers le visage vide du Faucon.
« Laissez-la partir. Anna. Promettez-le. »
Le Faucon hocha lentement la tête. « Elle est libre dès que le carnet est dans ma main. Parole d'homme d'honneur. »
Un mythe plus vieux que le monde. Mais Pavel avait dix-neuf ans, la fièvre au sang et le désespoir au cœur. Il tendit le carnet.
Le Faucon le saisit. Un bip de reconnaissance. Il ouvrit la première page, parcourut quelques lignes, hocha la tête.
« Emmenez-le. »
Deux hommes saisirent Pavel comme un sac. Il ne résista pas, ses yeux cherchant Marchand au sol.
« Jean-Luc... Je suis désolé... »
La porte claqua. Les pas s'éloignèrent dans le couloir. Le silence revint, pesant comme une pierre tombale.
Marchand rampa vers Roussel, dont le sang s'étalait en noir sur le parquet dans la lumière vacillante des candélabres.
« C'était... une dette d'honneur, Jean-Luc, murmura Roussel d'une voix mourante. La France... m'avait oublié. »
Il n'y avait plus rien à dire. Marchand lui ferma les yeux. Ses doigts trouvèrent le pouls au cou, faible mais présent. Il s'appuya sur les étagères, se releva d'un effort immense. Sa main gauche pressait sa blessure. La douleur était un océan.
Sur la table, entre deux encyclopédies, un objet attira son regard. Une bordure de laiton. Le compas. Il l'avait laissé avec son sac. Roussel avait dû le déposer là avec ses affaires avant de les trahir.
Le Faucon. Le carnet. Ni la Suisse ni la banque n'avaient encore parlé.
Marchand glissa le compas dans sa poche, se dirigea en titubant vers la fenêtre. Le froid de la nuit le gifla au visage. En bas, les cavaliers du Faucon franchissaient la grille, Pavel attaché en travers d'une selle.
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