Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 22: The Hawk's Cage
La douleur était un animal qui vivait dans sa cage thoracique, qui respirait avec lui, qui battait au rythme de son cœur. Pavel compta les pulsations. Vingt-trois. Puis vingt-quatre. Chaque battement lui rappelait qu'il était encore en vie, et cette certitude était la seule arme qu'il lui restait.
La pièce sentait la paille humide et le fer rouillé, un parfum de ferme abandonnée que les hommes du Faucon avaient réquisitionnée près de Nancy. Ils avaient attaché ses poignets à un anneau scellé dans le mur, les bras levés au-dessus de sa tête, les orteils frôlant à peine le sol de terre battue. Ses épaules hurlaient, mais Pavel refusait de leur offrir le son de sa voix.
Le Faucon se tenait devant lui, les mains croisées dans le dos. Il n'avait pas vieilli depuis Saint-Pétersbourg, pensa Pavel avec une ironie amère. Toujours ce visage lisse, ces yeux qui semblaient lire les pensées comme on déchiffre un télégramme.
« Le carnet, dit le Faucon d'une voix douce, presque paternelle. Tu me l'as donné, je le sais. Mais les chiffres en marge. Tu me les traduiras, et tout cela s'arrêtera. »
Pavel cracha un filet de sang sur le sol. Ils l'avaient déjà frappé, une fois au visage, deux fois aux côtes, pour lui montrer leur sérieux. Mais ils ne savaient pas. Ils ne savaient pas que le carnet n'était qu'une moitié, que la clé se trouvait ailleurs, dans la poche d'un soldat français qu'ils croyaient mort.
« Je ne connais pas les chiffres, dit Pavel. Je ne suis qu'un porteur. Le prince m'a payé pour transporter des documents, rien de plus. »
Le Faucon inclina la tête, comme un oiseau observant une proie qui feint la mort. « Tu portais le carnet dans une ceinture cousue sous tes vêtements. Tu as traversé la Suisse, les Alpes, la moitié de l'Europe avec. Et tu voudrais me faire croire que tu ignores ce que tu transportais ? »
Pavel ne répondit pas. Il ferma les yeux et pensa à Anna. Elle était quelque part, en sécurité, si les promesses du Faucon étaient vraies. Il fallait y croire. C'était la seule chose qui maintenait son esprit au-dessus de la surface de la panique.
Un homme entra, les bottes lourdes sur le plancher. Pavel ouvrit les yeux. Le sbire au visage tailladé — celui que Marchand avait blessé au château — murmura quelque chose à l'oreille du Faucon. Celui-ci hocha la tête, puis se tourna vers Pavel avec un sourire qui ne montait jamais jusqu'à ses yeux.
« Le soldat Marchand est vivant. Il a été vu près de Saales, il y a deux jours. »
Le cœur de Pavel bondit dans sa poitrine. Vivant. Marchand était vivant. Malgré la blessure, malgré le sang, malgré la trahison de Roussel. Il l'avait dit, cette nuit dans le refuge de montagne, entre deux accès de fièvre : *Si nous sommes séparés, je viendrai te chercher. C'est tout ce que je sais faire.*
Le Faucon observa la réaction de Pavel avec une attention presque tendre. « Ah. Voilà qui te redonne du courage. Tu penses qu'il viendra te sauver. Tu penses qu'il est ton ange gardien. »
Il s'approcha, lentement, et posa une main gantée sur l'épaule de Pavel, juste là où la clavicule rencontrait le muscle. Il appuya. Pavel serra les dents, refusant de crier.
« Mais comprends ceci, jeune comte. Marchand ne vient pas te sauver. Il vient chercher sa revanche. Il vient pour la gloire. Les soldats de sa génération sont comme ça — ils ont perdu tant d'honneur dans cette guerre qu'ils passent le reste de leur vie à essayer d'en racheter un peu. »
« Vous ne le connaissez pas », souffla Pavel.
Le Faucon rit. Un son sec, sans chaleur, comme des pierres qui s'entrechoquent. « Je connais son dossier mieux que toi. Marchand, Jean-Luc. Infanterie, quarante et unième régiment. Verdun, deux fois blessé. La Légion d'honneur à vingt-trois ans, pour avoir tenu une tranchée avec douze hommes contre une compagnie entière. Passé dans les services de renseignement en dix-huit, puis congédié sans explication en dix-neuf. L'armée française n'aime pas les héros qui deviennent gênants. »
Pavel encaissa l'information sans broncher. Il connaissait déjà l'essentiel — Marchand ne lui avait pas tout raconté, mais entre deux routes, deux veillées, deux alertes, l'homme s'était livré par fragments, comme on laisse tomber des miettes pour quelqu'un qui a faim.
Le Faucon recula, satisfait de son effet. « Marchand viendra. Et quand il viendra, je le prendrai, et je lui arracherai ce que tu refuses de me donner. Le carnet que je possède est incomplet — les codes de banque sont gravés ailleurs, n'est-ce pas ? Sur un objet ? Un compass, peut-être ? »
La main de Pavel trembla malgré lui. Le Faucon sourit. Il savait.
« Ne t'inquiète pas, dit le Faucon. J'ai tout le temps nécessaire. Le gouvernement français est trop occupé à se disputer au sujet des réparations pour s'intéresser à une maison abandonnée près de Nancy. Et tes compatriotes russes, eh bien… ils ont d'autres préoccupations que de te chercher. Tu es seul ici, Pavel Alexeïevitch. Vraiment seul. »
Il sortit, et la porte claqua derrière lui. Le verrou tourna. Les pas s'éloignèrent dans le couloir.
Pavel laissa sa tête retomber entre ses bras, les épaules en feu. Il compta jusqu'à cent. Puis deux cents. Puis il releva la tête et examina son environnement pour la première fois depuis qu'il avait repris connaissance.
La pièce était petite, trois mètres sur trois. Une seule fenêtre, haute et étroite, condamnée par des planches. Un seau dans le coin, qu'il était censé utiliser pour ses besoins. Des murs de pierre couverts d'une chaux qui s'écaillait. Rien d'autre.
Rien, sauf ses ongles.
Pavel tourna le dos au mur, là où l'ombre était la plus épaisse, là où un œil peu attentif ne remarquerait pas une griffe dans la poussière et la chaux. Il ne savait pas si Marchand viendrait réellement. Il ne savait pas si l'homme survivrait à sa blessure, s'il trouverait des alliés, s'il arriverait avant que le Faucon ne décide de prendre des mesures plus radicales.
Mais s'il venait, il chercherait. Et s'il cherchait, il trouverait ce signe. Une lettre et un chiffre, gravés de la main d'un homme qui croyait encore aux promesses.
*M. 7.*
La première lettre de son nom. Le chiffre de l'étage — ou de l'heure où il comptait s'évader, il n'en savait rien encore. Mais Marchand comprendrait. Marchand avait été soldat. Les soldats connaissent les messages que laissent les prisonniers.
Pavel glissa le long du mur jusqu'au sol, les genoux contre la poitrine. Le sang séchait sur sa lèvre fendue. Ses côtes flanchaient à chaque inspiration.
Il pensa à Anna, là-bas, quelque part — détenue ou libre, vivante ou morte, il ne pouvait pas savoir. Le Faucon lui avait montré une lettre de sa main, une semaine plus tôt, disant qu'elle était saine et sauve. Mais il n'y avait aucune preuve réelle. Rien qu'une écriture qui ressemblait à la sienne.
Pavel ferma les yeux et récita mentalement les symboles du carnet. Soixante-douze noms. Soixante-douze comptes. Des généraux, des banquiers, des ministres — les hommes qui avaient nourri la guerre de leurs capitaux et qui se partageaient maintenant les dépouilles. Si le monde savait, cela aussi pouvait tomber.
Mais c'était le monde de Marchand. Lui, Pavel, n'avait qu'une mission : survivre. Survivre jusqu'à ce que M. vienne le chercher au numéro 7.
Il entendit des bruits au-dessus de sa tête. Des pas. Des voix. Plusieurs hommes se déplaçaient dans la maison. Le Faucon avait renforcé sa garde — il s'attendait à une visite. Pavel leva les yeux vers le plafond, vers la fuite possible qui n'existait pas, et sourit malgré la douleur.
Marchand avait survécu à Verdun. Il survivrait à ça.
Le soir tomba, et personne ne revint dans la pièce. Seul le seau d'eau fraîche qu'un garde passa par une trappe au bas de la porte, sans un mot, sans un regard. Pavel but, se lava le visage, et retourna s'asseoir contre le mur, là où la trace était la plus nette.
Il compta les heures au grincement des planches au-dessus de lui. Onze. Douze. Quelque part, vers minuit, il entendit un cheval s'arrêter dans la cour. Un échange de mots, rapides, trop bas pour être compris. Puis un nouveau pas dans le couloir. Un pas plus léger. Presque féminin.
La trappe s'ouvrit. Une main déposa un bol de soupe. Et une voix, étranglée, à peine audible :
« Tiens bon, Pacha. Tu n'es pas seul. »
Pavel se figea. Cette voix. Il connaissait cette voix. C'était impossible. Impossible.
Il se jeta à plat ventre et colla son œil à la fente sous la porte. Les jupes d'une robe grise tournèrent au coin du couloir. Une silhouette s'éloigna, escortée par deux hommes du Faucon.
Anna.
Elle était ici. Vivante. Et elle travaillait pour lui.
Pavel resta là, le front contre la porte, le cœur battant à lui déchirer la poitrine, tandis que la soupe refroidissait dans le bol inutile.
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