Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 23: The Rescue's Irony
Le gendarme déchu s’appelait Émile. Il avait perdu son galon à Verdun pour avoir refusé de fusiller un déserteur, et il devait à Marchand sa peau et son honneur. Il était petit, nerveux, avec une moustache grise qu’il tiraillait quand il mentait. Ce soir-là, dans une grange à l’ouest de Nancy, il tiraillait sans arrêt.
« C’est là, » dit Émile en désignant une carte souillée de graisse. « Une maison de maître au bord de la Meurthe. Trop isolée pour un fermier, trop solide pour un entrepôt. Les fenêtres du sous-sol sont grillagées. »
Marchand pressa une main contre son flanc. La gaze se teintait d’un rouge sombre qui refusait de sécher, malgré les fils de soie qu’un vieux médecin de Saales avait tirés sans anesthésie. Il avait avalé de l’alcool à brûler, de la quinine, et une promesse de vengeance qui lui tenait lieu de sang.
« Des gardes ? »
« Deux devant, une ronde derrière toutes les heures. Peut-être un troisième à l’intérieur. Le faucon, lui, dort dans la chambre du premier étage, à l’ouest. »
Marchand hocha la tête. Il connaissait la géographie du pouvoir : le maître toujours perché, les chiens en bas. Pavel était probablement dans ce sous-sol aux fenêtres grillagées, à moins que la torture ne l’ait déjà remonté plus près de la lumière, là où les cris portent moins.
« Et la femme ? »
Émile haussa un sourcil. « Quelle femme ? »
Une voix claire, la veille, dans la tête de Pavel. *Tiens bon.* Marchand n’y avait pas cru d’abord. Une hallucination de souffrant, un écho des murs. Puis il avait vu les traces de mains fines sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, à Roussel — non, trop loin. Pourtant, il la sentait, cette femme, comme une pièce qu’on sait manquer dans un mécanisme. Anna était soit prisonnière, soit complice, soit infiniment plus dangereuse que le Faucon lui-même.
« Oublie. Tu m’ouvres la porte de service, tu me montres la cave, tu t’en vas. »
Émile tira sa moustache. « Je te dois la vie, Jean-Luc. Mais si on me reprend… »
« On ne te reprendra pas. »
La pluie avait cessé vers minuit. Une lune blafarde éclairait les champs boueux. Marchand rampa le long du fossé, le dos courbé, la douleur à son flanc battant comme un cœur enragé. Il portait un revolver volé, un couteau de chasse, et pas de plan de sortie. C’était ainsi qu’il avait toujours travaillé, et c’était ainsi qu’il avait survécu.
Émile avait graissé les gonds de la porte de service. Elle s’ouvrit sans un murmure. Une odeur de chou fermenté, de paille humide, de tabac froid. Marchand s’engagea dans un couloir de pierre, les mains en avant, les yeux fermés pour mieux sentir le courant d’air. En bas, une ampoule nue éclairait une cage.
Pavel était là, assis contre le mur, les poignets liés à un anneau de fer. Une ecchymose violette lui mangeait la moitié du visage, et sa chemise n’était plus qu’un haillon rougeâtre. Mais ses yeux s’ouvrirent quand Marchand entra, et il sourit comme un homme qui retrouve un frère.
« Marchand… tu es fou. »
« Je sais. »
Marchand sortit sa pince à molette, coupa les liens. Pavel pesait quinze kilos de moins qu’à Paris. Ses os saillaient sous la peau, mais il réussit à se mettre debout, en s’appuyant lourdement sur le mur.
« Les gardes ? »
« Endormis — ou morts, ça dépend d’Émile. On sort par le sud. Il y a une barque sous les saules. »
Ils firent deux pas vers la porte. Et puis une voix, derrière eux, polie comme un sourdine de violon :
« Vous êtes trop prévisible, Marchand. »
Le Faucon se tenait dans l’encadrement, un pistolet au poing. Son pardessus noir était sec malgré la pluie, ses bottes cirées. Il souriait du sourire de ceux qui n’ont jamais perdu, même quand ils ont perdu. Derrière lui, deux hommes masqués, des fusils en bandoulière.
Marchand leva les mains. Pavel, à côté de lui, ne pouvait même plus lever les siennes.
« Tu voulais la liste, Marchand ? Elle est dans ce coffre. » Le Faucon désigna un meuble de chêne massif, au fond de la cave. « Je t’ai laissé le compas exprès. Je savais que tu viendrais. Il ne manque qu’une chose : je n’ai jamais trouvé la combinaison. Toi, tu l’as. »
« Je ne te dirai rien. »
« Oh, je ne te demande pas de me la dire. Je te demande d’ouvrir le coffre toi-même. Pour moi. Après quoi, nous discuterons. »
Une porte grinça en haut. Des pas légers dans l’escalier, trop rapides pour un homme, trop sûrs pour une capturée. Et Anna apparut.
Elle était plus petite que Marchand l’avait imaginée, mais sa présence emplissait la pièce. Elle portait une robe grise, simple, pas la tenue d’une prisonnière. Elle tenait un porte-documents en cuir, et elle le posa sur la table de bois brut sans cesser de regarder Pavel.
« Pavel. Tu as souffert. Je suis désolée. »
Un silence. Un éternuement de désordre dans la respiration de Pavel.
« Anna… tu t’es échappée ? »
Elle secoua la tête. Ce geste était une condamnation.
« Je n’ai jamais été prisonnière, Pavel. C’est moi qui ai informé le Faucon de tes étapes. C’est moi qui ai confirmé que LaRoche était le contact sûr de Marchand. C’est moi, Pavel, qui ai tenu la plume quand ta sœur a signé la dénonciation qui t’a fait sortir de Moscou. »
Pavel blêmit. Sa main, faible, retomba.
« Pourquoi ? »
Anna s’approcha, sans crainte des armes, sans crainte du sang sur les murs. Sa voix était douce, presque tendre, et c’était cela le plus terrible.
« Parce que la liste ne doit pas servir à un journaliste français pour dénoncer des banquiers suisses. Elle ne doit pas servir à un gouvernement blanc pour négocier la paix avec Berlin. Elle doit servir à la révolution. Pas la révolution qui a échoué à Moscou, ni celle qui s’est vendue à Londres. Celle que nous bâtirons sans toi, sans ton père, sans les commissaires et leurs tracteurs de papier. »
Pavel secoua la tête. « Tu veux la liste pour financer… une autre Russie. Une guerre civile dans la guerre civile. »
« Je veux la liste pour acheter les armes qui feront de nous les vrais héritiers de la Révolution. Pas les banquiers du Kremlin, pas les tchékistes. »
Marchand intervint. Il sentait le temps se ratatiner comme une pomme au soleil, chaque seconde le rapprochant de la mort ou pire.
« Et vous, monsieur le Faucon ? Vous travaillez pour elle maintenant ? »
Le Faucon haussa une épaule. « Je travaille pour celui qui paie. Anna paie mieux que les autres. Elle a le financement, elle a les contacts. Moi, j’ai la liste. Marchand, vous avez le code. Ou les codes, devrais-je dire. »
Il fit un pas vers Marchand, tenant le compas au creux de sa main gantée. L’objet cliqueta, s’ouvrit, révélant une cavité vide où le disque avait été gravé avant d’être brûlé.
« Je sais que vous l’avez détruit. Je sais que vous l’avez mémorisé. Alors, je vous propose un marché. Vous ouvrez ce coffre. Vous me donnez ce que vous savez. Et je vous laisse vous enfuir, Pavel et vous. Anna n’a aucun intérêt à vous tuer. »
« Et si je refuse ? »
« Alors je laisse Pavel ici, dans cette cave, et je vous coupe les doigts un par un jusqu’à ce que vous pussiez les chiffres dans un murmure. La douleur est un excellent outil de mémorisation. »
Marchand regarda Pavel. Pavel regardait Anna, et il n’y avait pas de haine dans ses yeux, seulement une immense, dévastatrice tristesse.
« Fais-le », dit Pavel. « Ouvre le coffre. S’il doit y avoir une liste, qu’elle soit au moins au service de quelque chose de vrai. »
Marchand hésita. Son flanc brûlait. Sa main se posa sur le coffre de chêne, sur les lettres hébraïques maladroitement peintes au vernis à l’huile.
« C’est une banque suisse », dit-il lentement. « Le compte est au nom d’une société écran. Je connais l’adresse. Je connais le numéro. Je connais la phrase de passe. Mais je connais aussi autre chose, Anna. Le Faucon ne vous servira pas jusqu’au bout. Il vous volera la liste et il la vendra au plus offrant. »
Le Faucon sourit. « Marchand, vous blessez ma réputation. »
« Votre réputation est écrite dans le sang des autres. Vous n’avez aucune loyauté. Vous n’avez rien à faire avec la révolution. Vous aimez simplement les listes et les coffres. »
Il se pencha, fit pivoter la molette centrale du coffre, gauche, droite, gauche, droite, et le mécanisme cliqua avec une netteté cruelle.
Le coffre s’ouvrit.
Mais à l’intérieur, au lieu des registres, des lettres, de la liste tant convoitée, il n’y avait qu’une seule chose. Un petit carnet de moleskine rouge, fermé par un ruban noir, et une épingle de cravate en or à tête d’aigle.
Le Faucon fronça les sourcils. Anna se figea.
L’aigle. L’aigle russe, celui des Romanov. Celui dont le père de Pavel avait servi.
Pavel, frêle et ensanglanté, se redressa pour la première fois depuis des semaines. Il regarda Anna, et sa voix n’avait plus cette tristesse brisée. Elle était dure, hallucinée, presque joyeuse.
« Tu as cru que tu travaillais avec moi ? » dit Anna doucement. « Non, Anna. Tu as toujours travaillé avec moi. »
La vérité frappa Marchand comme une chute.
« Pavel est le dénonciateur », dit-il. « Pavel est l’architecte. Il a fait venir le Faucon, il s’est fait capturer, il t’a laissée t’approcher, pour que vous restiez tous dans la même maison, pendant que la liste changeait de main. »
Le Faucon braqua son arme sur Pavel, mais Pavel était déjà trop proche de lui, et il avait dans la main — d’où venait cette force ? — un éclat de verre brisé, taillé comme un poignard.
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