Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 25: The Agent's Offer
La pluie s'était arrêtée, mais l'humidité restait suspendue dans l'air de la cave, mêlée à l'odeur de poudre et de sang séché. Marchand s'adossa au mur de pierre, la main pressée contre son flanc où la douleur battait comme un tambour sourd. Il regardait le capitaine Renaud, debout près de la porte, le ledger sous le bras comme un trophée.
Renaud était un homme d'apparence banale — manteau gris, chapeau mou — mais ses yeux trahissaient une intelligence aiguë qui ne laissait rien passer. Il examinait Marchand avec la patience d'un chat qui observe une souris blessée.
« Vous saignez, » dit Renaud.
« Je sais. »
« Vous allez mourir si vous ne vous faites pas soigner. »
« Je suis déjà mort une fois. Je suis devenu difficile à tuer. »
Un sourire mince étira les lèvres de Renaud. Il posa le ledger sur une table branlante et sortit une flasque de sa poche intérieure. Il la tendit à Marchand.
« De l'alcool. Pour la douleur. La désinfection, vous devrez vous en occuper vous-même. »
Marchand hésita, puis prit la flasque. L'alcool brûla sa gorge, réchauffa son estomac vide. Il rendit la flasque, la main légèrement tremblante.
« Pourquoi m'aidez-vous, capitaine ? »
Renaud ne répondit pas immédiatement. Il regarda la porte de la cave, par laquelle le Faucon et Pavel s'étaient enfuis dans la nuit. Le silence s'étira comme un fil tendu.
« Le ministre Andrei Volkov était mon ami, » dit enfin Renaud. « Pas un collègue. Pas une source. Un ami véritable. Nous avons partagé le même lycée à Saint-Pétersbourg avant la guerre. Il m'a appris à jouer aux échecs. Il m'a offert mon premier vrai cigare le jour de mes dix-huit ans. »
Marchand observait l'homme. Les mots étaient simples, mais le ton portait le poids d'une authenticité que l'on ne peut pas feindre.
« Ce ledger qu'il tenait, » continua Renaud, « Volkov l'utilisait pour documenter les dépôts secrets — les fonds que les aristocrates russes en exil amassaient dans les banques suisses. Il voulait exposer le réseau qui finançait la contre-révolution. Il est mort pour ça la semaine dernière à Strasbourg. » Sa voix se serra imperceptiblement. « Les renseignements français ont reçu son corps avec son agenda volé, mais pas le ledger. Nous pensions l'avoir perdu. »
Marchand regarda le cahier rouge sur la table. Le décor du capitaine était posé devant lui, mais ce n'était pas le ledger — c'était la copie, le leurre que Pavel avait fabriqué. La vraie carte, la position du coffre, restait dans sa mémoire, gravée avec ce compass en fer dans sa poche contre sa hanche.
« Qu'est-ce que vous voulez, capitaine ? »
Renaud s'approcha. Dans la lumière pâle d'une lampe à huile, son visage était anguleux, les traits fatigués par les années de service. Il s'arrêta à deux mètres de Marchand.
« Nous allons rattraper le Faucon et votre Russe. Les services français ont des ressources — des voitures, des hommes à Strasbourg, des correspondants dans toute la région. Je peux vous offrir cette protection. Je peux vous offrir une chance de récupérer Pavel vivant. »
« Et en échange ? »
« Vous sécurisez le ledger. Vous le ramenez à moi, intact, avec le Faucon mort ou capturé. Nous le présentons aux autorités internationales comme la preuve du réseau de Volkov. Les comptes sont gelés, les responsables inculpés. La conspiration s'effondre. »
Marchand plissa les yeux. Il connaissait les promesses des officiers de renseignement — des mots doux qui youvraient menés à des pelotons d'exécution.
« Et si je refuse ? Vous m'arrêtez ? »
« Je n'ai aucune preuve contre vous, Marchand. Votre nom n'apparaît sur aucun rapport officiel. Vous étiez un soldat courageux avec un dossier impeccable avant de déserter — la police militaire vous cherche encore, mais cela ne m'intéresse pas. » Il jeta un regard vers Anna, qui se tenait près de la fenêtre, les mains liées derrière le dos. « Libre de partir. Je n'ai aucune juridiction sur vous. »
« Mais ? »
« Mais vous avez appelé LaRoche. Vous avez offert au journaliste une exclusivité. Si l'histoire éclate trop tôt dans la presse, Volkov sera réduit à un fait divers sanglant. La vérité complexe sera noyée dans le sensationnalisme. Mon enquête devra être publique avant d'être complète. » Il secoua la tête. « Volkov mérite mieux que ça. »
Le silence retomba. La pluie recommençait à tomber dehors, un tambourinement régulier contre les fenêtres de la cave. Marchand sentait le sang sécher contre sa chemise, la fatigue peser sur ses épaules comme un manteau de plomb.
« Pavel est dangereux, » dit-il enfin. « Pas seulement pour le Faucon. Pour tout le monde. Il a manipulé Anna, il a orchestré sa propre capture pour s'approcher du ledger. » Il laissa tomber la phrase avec lenteur. « Il a peut-être déjà des plans pour le contenu réel de ce coffre. »
Renaud hocha la tête. « C'est exactement pourquoi nous devons agir vite. Le Faucon va vouloir le venger. Pavel va essayer de tirer parti de sa position. Si le ledger tombe entre les mains de Pavel seul, la contre-révolution sera financée par des fonds dont nous ne connaissons même pas l'étendue. »
« Vous croyez que le Faucon le tuera ? »
« Le Faucon est un pragmatique. Il n'y a pas de valeur sentimentale dans le renseignement. Si Pavel devient un poids mort, il sera exécuté. Silencieusement. Absolument. » Renaud croisa les bras. « Le temps nous est compté, soldat. Qu'est-ce que vous décidez ? »
Marchand ne répondit pas immédiatement. Il pensa à Pavel, au jeune homme russe au regard fiévreux qui lui avait parlé d'Anna, de la Russie, de la nécessité de sauver les innocents. Il avait été son charge quand il n'était qu'un fardeau. Maintenant il était devenu la clé d'une fortune impériale. Marchand connaissait les hommes comme Pavel — les idéalistes qui croyaient qu'une cause noble justifiait toutes les trahisons.
Il pensa à la carte dans sa tête : les coordonnées gravées dans le compass, maintenant détruit, mais les chiffres incompressibles dans sa mémoire. 47°32'17,6 nord, 8°13'47,3 est. Un endroit près de Bordeaux, sur les rives de la Gironde. Mystère dans les détails.
Il prit une inspiration. La douleur dans son flanc s'éveilla comme un animal.
« Nous avons un accord temporaire, capitaine. Je vous aide à sécuriser ce ledger. Mais je ne vous le livre pas. Pavel est ma priorité — lui vivant, la conspiration exposée. Pas votre carrière. Pas votre vengeance. »
Renaud sourit, cette fois plus largement, avec une lueur d'ironie dans les yeux. « Un soldat qui garde son intégrité dans la merde. C'est rafraîchissant. »
« Ne vous moquez pas de moi. »
« Je ne me moque pas. Je constate. » Renaud tendit la main. « Marchand. Nous retirons Pavel. Le Faucon tombe. Le ledger reste intégral. Et les fonds ne finissent pas dans les coffres d'un contre-révolutionnaire. Accepté. »
Marchand regarda la main tendue. Il n'avait pas confiance — il n'avait confiance en personne depuis des années —, mais les options étaient rares. Il pouvait poursuivre le Faucon seul, blessé, sans ressources, alors que l'homme avait une avance de plusieurs heures et les routes parisiennes à sa disposition. Ou il pouvait accepter le bras du gouvernement français, celui qui l'avait traité en déserteur, mais qui offrait maintenant une couverture.
Il prit la main. La poignée fut ferme, professionnelle. Aucun des deux n'essaya d'écraser l'autre, seulement de constater leur accord.
« J'ai besoin de soins médicaux, » dit Marchand. « Et d'une voiture. »
« J'ai les deux. » Renaud se tourna vers la porte. « Josef, prenez Marchand en charge. Qu'il soit pansé et nourri. Nous partons dans deux heures. »
Un homme en imperméable apparut dans l'embrasure et acquiesça avant de disparaître.
Marchand respirait. Chaque inspiration lourde, mais le sentiment de se diriger vers une action était un baume. Rester passif l'avait presque tué ; désormais il allait courir après le Faucon.
Mais il eut le temps de regarder une dernière fois Anna dans la lumière de la lampe. Elle était plus petite qu'il ne l'avait imaginée au premier abord. Son visage pâle montrait les traces de la détention ou de la trahison, ses mains liées devant elle, les yeux alternativement sur lui et sur la porte où le Faucon avait disparu. La colère et la confusion luttaient dans son regard — peut-être la compréhension de sa propre complicité dans sa propre chute.
« Et elle ? » demanda-t-il à Renaud.
« Elle est sous ma garde. Elle sera interrogée à Paris. »
« Non. » La voix d'Anna fut soudain différente — ferme, adulte, la prise de conscience d'un être dégrisé. « Pas à Paris. Je sais où se cache le Faucon. Une maison à banlieue parisienne près de Neuilly. Il m'en a parlé une fois, quand les choses étaient encore... différentes. »
Marchand se tourna vers elle. Ses yeux étaient secs, son menton levé.
« Pourquoi me le dire maintenant ? » demanda-t-il. « Vous êtes la raison pour laquelle Pavel est capturé. La raison pour laquelle vous êtes ici. »
« Parce que Pavel a menti. » Le mot était lourd, lent. « Tout ce qu'il m'a dit — la mission, la confiance, la révolution — n'était qu'un tissu de mensonges pour m'utiliser. Et je l'ai cru assez longtemps pour me détester moi-même. » Elle respira, comme si chaque mot lui coûtait. « Si vous voulez le rattraper, je peux vous y mener. Mais je vous préviens, Marchand — le Faucon est malin. La maison aura des gardes. Et Pavel... Pavel connaît vos faiblesses. »
Marchand la fixa un long moment. Il ne voyait pas de mensonge dans son regard, seulement la dureté des illusions perdues.
Renaud échangea avec lui un regard qui disait tout : ce serait risqué, ce serait peut-être un piège, mais les options étaient maigres.
« Deux heures, » dit le capitaine. Il attrapa le ledger sur la table et rejoignit ses hommes dans la nuit humide.
Marchand resta seul dans la cave. Il toucha le compass dans sa poche, les chiffres gravés dans sa mémoire comme des braises qui ne s'éteindraient jamais. 47°32, nord. 8°13, est. Une banque bordelaise légendaire. Des millions en or impérial noué dans le passé.
Il regarda vers Anna. Elle lui rendit son regard sans réticence. Dans le silence de la cave, la décision de l'accompagner semblait déjà être une promesse — et une condamnation.
Il se leva. La douleur dans son flanc était un rappel, mais pas un obstacle.
« Allons-y, dit-il. Nous avons un faucon à attraper. »
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.