Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 27: The Hawk's Fall
La lame du poignard siffla, mais Pavel ne recula pas. Il bondit, comme libéré d’un long sommeil, et percuta le Hawk de plein fouet. Les deux hommes roulèrent sur le parquet poussiéreux, la lame cliquetant contre les pavés disjoints.
Marchand secoua sa tête, le sang battant contre ses tempes. Autour de lui, le monde vacillait en doubles images. Il vit Anna figée contre le mur, ses yeux écarquillés, sa main pressée contre sa bouche. Il vit Renaud, arme levée, incapable de tirer sans toucher Pavel.
Le Hawk hurla, une plainte bestiale, et projeta Pavel contre une bibliothèque. Les livres s’effondrèrent autour d’eux une pluie de pages arrachées. Pavel se releva en titubant, un éclat de verre sanglant à la main.
« Le cahier ! » cria Marchand, la voix rauque.
Mais le Hawk avait déjà bondi, son poignard décrivant un arc mortel vers la gorge de Pavel. Marchand bougea sans réfléchir. Il ne savait pas ce qui le poussait — le devoir, la culpabilité, ou quelque vestige d’honneur qu’il croyait enterré avec ses morts en 1916. Il plongea, attrapa le poignet du Hawk et les deux hommes s’écroulèrent.
Le choc envoya le poignard glisser sur le plancher. Marchand se retrouva à genoux, le Hawk au-dessus de lui, des mains de fer autour de sa gorge. Les veines de son cou se gonflaient, ses poumons brûlaient.
Du coin de l’œil, il vit Pavel trébucher vers le poignard.
Un coup de feu claqua.
Marchand crut mourir sur place. Mais les doigts autour de son cou se relâchèrent, et le Hawk s’effondra sur le côté, un trou rouge s’ouvrant dans sa poitrine. À trois mètres, Renaud baissait son arme, le visage livide.
« Je n’aurais pas dû rater mon tir plus d’une fois », murmura-t-il.
Mais Marchand n’écouta pas. Pavel était tombé.
Il était tombé en se jetant devant le poignard qu’il voulait saisir, un réflexe de soldat maladroit, et la lame avait trouvé son flanc juste sous les côtes. Le sang s’écoulait sombre, absorbant la poussière du plancher.
Marchand se précipita et s’agenouilla, glissant une main sous la tête de Pavel. Le Russe était pâle, ses yeux fiévreux, mais il tentait encore de sourire.
« Tu vois, dit Pavel dans un souffle, j’ai réussi à te faire porter le fardeau, après tout. »
Marchand pressa sa main contre la blessure. Le sang coulait entre ses doigts, tiède et inéluctable.
« Tais-toi. Anna, il faut des bandages, il faut un médecin… »
Elle ne bougea pas. Ses yeux étaient rivés sur le Hawk, encore frémissant dans son dernier spasme. Elle le regardait, seule, sans triomphe.
Pavel saisit le poignet de Marchand, fort pour un homme si proche de la fin. Le scratch sur le mur, *M. 7*, n’avait jamais été qu’un cri vers lui.
« Ils croient que je n’ai rien appris pendant des semaines de cachots… Ils m’ont cru faible. Mais j’ai entendu leurs conversations, leurs plans. Tu dois savoir, Jean-Luc. » Il toussa, une perle rouge aux lèvres. « Le cahier rouge n’est pas l’enjeu. C’est le reçu. La preuve que cette or venait du trésor impérial, oui… mais surtout la liste de ceux qui l’ont commandité. Les généraux blancs. Les banquiers de Genève. Des membres de la Société des Nations. »
Marchand ne lâchait pas sa main.
« Pourquoi, murmura-t-il, pourquoi ne me l’as-tu jamais dit ? »
« Parce que tu aurais refusé. Et pourtant, c’est toi qui es ici. » Pavel sourit, un rictus douloureux. « Parce que je savais qu’un homme qui a traversé l’enfer de Verdun, qui a marché sur les cadavres de ses camarades, n’avait plus peur. Que lui seul pouvait traverser cette Europe pour porter cette vérité. »
« La porter où ? »
Les yeux de Pavel cherchèrent les siens, une urgence brûlante dans leur éclat mourant.
« À Paris. Un homme, un Russe émigré… le comte Sergeyev. Ancien ambassadeur… résistant aux bolcheviks, mais fidèle à la vérité. Il saura quoi faire. Remets-le-lui. Dis-lui que Pavel Volkov a accompli sa mission, que les listes sont complètes. La vérité doit être dite… à la Commission de la Société des Nations. Pour que notre peuple… »
Sa main se serra, puis se relâcha. Ses yeux restèrent ouverts, fixés sur quelque chose que Marchand ne voyait pas.
Dans le silence, un train siffla au loin. Marchand avait cessé de sentir le sang sous ses doigts. Il tenait encore la main de Pavel, qui se refroidissait, et il regardait les mois — non, les années — passer derrière leurs yeux fermés. Une évasion ratée à Odessa. Un passage payé à Vienne. Deux hommes qui n’avaient rien en commun, sinon la fuite et la peur, et qui en étaient arrivés à former une étrange, fragile fraternité.
Sans se lever, Marchand ferma doucement les yeux de Pavel. Puis, avec des gestes mesurés, il sortit le cahier rouge de sa veste, celui que Renaud avait saisi. Il en savait désormais le contenu. Il saisit un tisonnier, écarta le poêle froid, et glissa le cahier dans les cendres. Le carton se tordit, se ratatina.
« Que faites-vous ? » demanda Renaud, la voix tendue.
« Volkov a donné sa vie pour la vérité », dit Marchand. Sa voix était plate, comme le plancher sous ses genoux. « Il ne mérite pas qu’on la falsifie. »
Le feu s’élevait, brûlant les pages. Marchand regarda le cahier mourir, puis il regarda Pavel. Il se leva, rajusta sa veste, et sortit une pièce d’or de sa poche : le montant de sa mission, la fierté du convoyeur.
Il la déposa sur la poitrine de Pavel, une garde muette pour le repos.
Anna enfin s’approcha. Ses mains tremblaient légèrement. Elle toucha l’épaule de Marchand, qui ne se retourna pas.
« Il avait raison », dit-il. « La vérité doit être dite. Et je la livrerai. »
Il releva son col contre le froid du petit matin, sortit dans la ruelle, et le monde se referma derrière lui, laissant Pavel au silence, et Marchand à son devoir.
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