Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 32: The Manhunt's Mirror
La pluie tombait sur Montmartre comme une punition. Une bruine grise, obstinée, qui collait aux pavés et délayait la crasse du matin. Marchand avançait tête baissée, les épaules remontées sous sa veste trop mince, comptant les pas pour ne pas penser à la brûlure de la fuite. Derrière lui, Paris était devenu un piège ; devant, la butte étageait ses ruelles étroites comme les couloirs d'une forteresse de pauvres.
Il avait brûlé ses papiers dans un caniveau, encore fumants de la veille. À présent, il n'était plus personne. Pas de nom, pas de visage légal. Un corps qui traversait les passages, glissait le long des murs suintants, évitait les patrouilles comme on évite les trous dans un champ de mines.
La concierge du 14 de la rue des Trois-Frères ne posa pas de question. C'était une femme au visage couturé, aux mains lourdes d'avoir tordu des draps et des cous durant une guerre. Elle regarda l'homme trempé devant elle, ses mains vides, ses yeux cernés, et lui donna une clé sans un mot.
« Deuxième étage, porte gauche. Quiconque me demande, je n'ai vu personne. »
Marchand hocha la tête. La clé était chaude dans sa paume, comme si elle venait d'un autre siècle. Il monta l'escalier. L'odeur du chou bouilli et de l'humidité montait des entrailles de l'immeuble. La porte céda sous sa poussée.
Une seule pièce. Une paillasse, une table bancale, une fenêtre aux carreaux fêlés qui donnait sur un mur de briques noircies. Tout était gris, tout était froid, et pourtant Marchand sentit ses épaules s'abaisser d'un cran. Son regard fit le tour de la pièce une fois, puis une seconde, puis il s'assit sur le rebord de la fenêtre.
Il avait une adresse. Celle d'Anna. Mais le temps de la retrouver était compté. Delambre avait dû lancer ses chiens depuis des heures déjà.
Il sortit de sa poche la carte qu'elle lui avait donnée à Genève, lors d'un soir qu'il croyait lointain. Le papier était fripé, marqué par l'humidité des tranchées et des caves où il s'était caché. Il la relut :
*Anna Petrova, pension Sokolov, rue Lepic, sur demande.*
Il plia le papier et le remit dans sa poche. La pluie redoubla. Il attendit la tombée de la nuit.
La pension Sokolov n'était plus qu'une façade aux volets clos. Marchand frappa trois fois comme convenu, mais personne ne vint. Il fit le tour du bâtiment, descendit une ruelle, aperçut une lumière tremblante au-dessus d'une porte de cave.
Il frappa différemment. Deux coups brefs. Un silence. Trois coups.
La porte s'entrouvrit. Un visage de femme se dessina dans l'obscurité — Anna.
Ses cheveux blonds étaient retenus en arrière, son visage sans fard semblait plus fatigué que dans son souvenir. Elle le regarda un long moment sans dire un mot, puis ouvrit la porte entièrement et le laissa entrer.
L'endroit n'était pas une cave mais un atelier abandonné, aux murs tapissés de vieux journaux russes et de feuillets révolutionnaires. Elle referma la porte derrière lui, poussa une table contre l'entrée.
« Tu as été suivi ? »
« Non. » Marchand s'assit sur une caisse retournée. Les articulations de ses doigts étaient blanches, il les regarda comme s'ils appartenaient à un autre homme. « J'ai perdu les hommes de Delambre dans le métro. Et j'ai brûlé mes papiers. »
Anna hocha la tête, puis se tourna vers un poêle de fortune où mijotait quelque chose dans une casserole. Elle versa deux bols de soupe claire et en tendit un à Marchand.
« Je t'ai attendu. Tu as mis du temps. »
« J'ai dû changer d'itinéraire. » Il but une gorgée. C'était chaud, salé, presque bon. « Et je ne savais pas à qui je pouvais encore me fier. »
Anna s'assit en face de lui, son bol entre les mains. Il y avait une gravité dans son regard qu'il n'y avait pas vue pendant leur traversée des Alpes. Quelque chose de raboté par les semaines qui avaient suivi.
« Je sais pour Fabre. » Elle parlait doucement, sans essayer de lui épargner. « Les journaux disent aussi que c'est toi qui l'as tué. Ils ont publié ton portrait sous le nom de « le cavalier sanglant ». Savais-tu qu'on t'appelait ainsi, Marchand ? »
Il posa son bol à moitié vide.
« Les journaux disent ce qu'on leur dit de dire. »
« Et Delambre ? »
« Delambre s'est arrangé pour que tout disparaisse. La liste, les preuves, les témoins. Et maintenant, il essaie de me faire disparaître, moi, dans une cellule ou une tombe. »
Il y eut un silence. Le poêle crachait des étincelles. Dehors, la pluie lavait les toits de zinc.
Anna jouait avec son propre bol, les yeux baissés. Quand elle releva la tête, il y avait quelque chose de changé dans son visage — quelque chose qu'il n'arrivait pas à nommer. De la décision, peut-être.
« Tu te souviens de ce que je t'ai dit à Berlin ? Que je servais la cause bolchevique par devoir, non par conviction. »
Marchand se souvint d'une nuit blanche, d'un hôtel aux volets clos, d'une femme au regard dur qui parlait de sa famille éparpillée dans l'émigration.
« Oui. »
« Je ne t'ai pas tout dit. » Elle posa son bol. « J'ai passé l'été 1918 dans les couloirs du Kremlin, non pas comme traductrice, mais comme archiviste. J'ai vu les listes. Les comptes. Les livraisons. Marchenko, le commissaire du peuple, chantait comme un canari pour les Anglais à condition qu'on lui verse en dollars dans une banque de Stockholm. »
Elle se leva et se dirigea vers un pan de mur où une carte de l'Europe était punaisée, percée de petites épingles rouges et noires.
« J'ai voyagé avec toi dans cette neige suisse en sachant qu'à l'autre bout du voyage, les informations de Pavel pouvaient détruire des régimes. Mais aussi en sachant que les régimes qui tomberaient ne seraient pas seuls à mourir. »
Elle se retourna. Son visage était fermé, comme un coffre qu'on n'ouvre plus.
« Je ne suis pas une bolchevique, Marchand. Je n'ai jamais été l'une des leurs. J'ai voulu exposer leurs trahisons. Pas soutenir leur révolution. »
Marchand la regarda, cette femme qu'il connaissait depuis deux mois et qu'il comprenait à peine. Il y avait de la force dans son regard, mais aussi de l'usure, celle de ceux qui vivent entre deux eaux depuis trop longtemps.
« Alors pourquoi rester avec eux ? »
« Parce que je suis russe. Et que mon pays est en train de se déchirer la poitrine. » Elle haussa les épaules — geste que Marchand reconnut, celui qu'elle faisait quand la réalité était trop lourde à porter autrement qu'à bout de bras. « Et parce que je sais des choses. Des noms. Des lieux. Des trahisons. »
Elle retourna s'asseoir en face de lui.
« Les hommes de Delambre n'ont pas encore trouvé cet atelier. Mais ils finiront par y arriver. Il te faut un refuge plus sûr, plus profond. »
Elle s'interrompit, cherchant ses mots.
« Il existe un endroit à Montmartre, sous les carrières, où certains anarchistes se réunissent. Des typographes, des artistes, des anciens de la Commune. Ils ne se méfient pas facilement, mais ils cachent des gens depuis toujours. Ils préparent un coup contre un dépôt d'armes de la préfecture — ils ont besoin d'hommes. »
Marchand se leva à son tour. Son bol était vide. Ses mains cessèrent de trembler.
« Et si je les rejoins, ils me cachent ? »
« Ils te cachent, mais ils exigent que tu travailles pour eux. Que tu participes au coup. » Elle le regarda un instant. « Ce n'est pas ma tasse de thé. Je préfère les listes aux armes. Mais je connais la femme qui les dirige. Louise. Elle t'écoutera si tu arrives avec mon nom.
Marchand fit quelques pas dans l'atelier, s'arrêtant devant la carte aux épingles. Paris était dessiné en contour, Montmartre marqué d'un cercle au crayon gras. La ville entière était devenue un filet qui se resserrait. Mais les carrières, elles, lui donnaient une chance — un passage vers le dessous.
« Et toi ? » demanda-t-il en se retournant.
Anna tira une cigarette d'une poche de sa veste et l'alluma au poêle.
« Moi, je reste ici. J'ai des contacts à la Banque de Suède. Il me reste des informations à rassembler. Quand ce sera le moment, je t'apporterai quelque chose qui vaut mieux que des armes. »
Elle souffla la fumée par les narines.
« Des preuves. »
L'atelier était devenu silencieux, à l'exception de la pluie qui s'était calmée. Marchand retourna à la fenêtre, poussa le battant d'un doigt. La brume s'était levée sur les toits. Une lueur pâle annonçait l'aube, une lumière sale et grise comme celle qui succède aux nuits trop longues.
Il se tourna vers Anna.
« Louise. Où puis-je la trouver ? »
Anna lui donna une adresse : un passage au bout de la rue des Saules, un numéro au-dessus d'une boulangerie en ruine. Il la répéta deux fois dans sa tête.
« Elle est dangereuse, Marchand. Mais elle est loyale à sa façon. Et c'est la seule personne à Paris qui n'a pas peur de la préfecture. »
Marchand remonta le col de sa veste. Il n'avait plus rien à perdre — plus de papiers, plus de nom, plus d'espoir dans les institutions qui l'avaient chassé. Il n'avait que la mémoire de ces chiffres inscrits dans un grand livre de banque, et la volonté de la faire parler.
Il ouvrit la porte de l'atelier sur le matin qui montait.
« Merci, Anna. »
Elle ne répondit pas. Elle éteignit sa cigarette sur le bord de la table et le regarda partir. Derrière lui, la porte se referma dans un grincement de bois humide.
Dehors, Montmartre s'éveillait. Les commerçants ne commençaient qu'à poser leurs volets, les premiers fiacres montaient la butte en grinçant. Marchand se fondit dans le matin gris et descendit la pente vers la rue des Saules. Il marchait d'un pas régulier, sans hâte, comme un homme qui n'a plus de rendez-vous avec la lumière.
La pluie avait cessé. Les toits brillaient d'un éclat pâle.
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