Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 34: The Secret's Crooked Path
Le sang battait encore dans les oreilles de Marchand quand il rattrapa Renaud dans l’impasse derrière la rue de Belleville. Les coups de feu s’étaient tus, mais la ville résonnait encore de leur écho. Il saisit l’homme par le collet et le plaqua contre le mur humide.
« Tu es mort, souffla-t-il, le visage à un travers de doigt du sien. Tu es mort, et tu vas me dire pourquoi tu étais là-bas. »
Renaud ne se débattit pas. Ses yeux clairs, fatigués, soutinrent ceux de Marchand avec une étrange sérénité.
« Parce que tu as échoué, Jean-Luc. Parce que tu as trouvé la liste, et que tu l’as perdue. Et parce que les hommes qui l’ont récupérée ne sont pas ceux que tu crois. »
Marchand resserra son étreinte. Le col du manteau de Renaud se tordit sous ses doigts.
« Tu as parlé d’eux comme si tu les servais, tout à l’heure, dans la fumée. Depuis quand Delambre te donne des ordres pour de basses besognes ? »
Renaud cracha un rire bref, presque douloureux.
« Delambre n’est qu’un pantin. Il a récupéré la liste pour la classer, pour enterrer le scandale. Mais ce n’est pas lui qui m’a envoyé. C’est un cercle, Jean-Luc. Un cercle d’officiers et de banquiers qui veulent la liste pour eux-mêmes. Pas pour la détruire. Pour l’exploiter. »
Marchand relâcha un peu sa prise. La ruelle sentait la pierre mouillée et le pétrole des lampes. Quelque part, un chien aboyait, indifférent à leur conversation dangereuse.
« Exploiter comment ? »
Renaud passa une main lasse sur son visage.
« Ce que tu as trouvé à Zurich, ce n’était pas la liste des comptes des tsaristes. C’était une carte, un répertoire de tous les dépôts secrets faits par l’aristocratie russe et leurs complices — mais pas seulement. Il y a des Français dans cette liste, des banques parisiennes, des industriels de Lyon. Des gens qui ont financé la guerre des deux côtés, qui ont déposé des fortunes dans les banques suisses en attendant que la poussière retombe. Les hommes que je sers veulent mettre la main dessus. Ils se moquent du scandale. Ils veulent l’argent. »
Marchand resta silencieux un long moment. Ses doigts s’engourdissaient contre le mur froid. Il revoyait les colonnes de noms dans le coffre de Zurich, les sommes vertigineuses, les dates accompagnées de codes discrets. Il avait cru comprendre l’ampleur — il n’avait vu que la surface.
« Et toi, dit-il enfin. Tu es leur mercenaire ? Tu traque un ami pour remplir les poches d’une coterie de gradés et de banquiers ? »
Renaud secoua la tête. Son visage se fit plus dur.
« Je suis leur taupe. J’ai infiltré leur cercle il y a quatre mois, quand j’ai compris que la liste serait confisquée et que les vraies décisions seraient prises hors de la République. Delambre m’a demandé de la suivre. Il pensait que je témoignerais contre eux, plus tard. Mais Delambre a été limogé hier, rappelé à sa province pour une histoire de fonds détournés. Ils l’ont éjecté. Ils sont propres. Ils ont des alliés au ministère. »
Marchand eut un rire amer.
« Donc tu es seul. Tu voulais la liste pour la justice, et tu sers désormais des hommes qui la veulent pour le profit. Et tu me proposes quoi ? Que je te croie sur parole ? »
Il y eut un silence. Renaud posa une main douce sur le bras de Marchand.
« Je veux t’offrir une alliance. Pas une reddition. Tu connais les failles du cercle. Tu as vu les mines, les banques, les noms. Je connais les hommes, leurs adresses, leurs faiblesses. Ensemble, on peut exposer la liste et détourner une partie de l’argent vers la reconstruction — pas vers leurs poches. On peut choisir où va l’or. »
Marchand recula d’un pas. Ses épaules tombaient, mais sa méfiance ne faiblissait pas.
« Et pourquoi ferais-tu cela ? Pourquoi m’aider, après m’avoir traqué ? »
Renaud baissa les yeux un instant. Quand il les releva, il y avait quelque chose de nu, presque vulnérable.
« Parce que j’ai vu ce qu’ils comptaient faire avec l’argent. Je n’ai pas signé pour ça, Jean-Luc. Je t’ai livré à eux parce qu’ils m’avaient promis de la justice — mais c’était un mensonge. Ils ont tué Fabre pour effacer les traces, pas pour protéger la République. Fabre était un saint à côté d’eux. »
Une vive douleur traversa la poitrine de Marchand. Fabre, les mains tachées d’encre, mort dans une mare de sang pour avoir voulu dire la vérité. Et ce Renaud, cet ancien frère d’armes, qui lui tendait une main après avoir creusé sa tombe.
« La justice, répéta Marchand lentement. La reconstruction. Ce sont de grands mots. Mais chaque fois que des hommes les prononcent, ils cachent des caisses de fusils et des pelles. »
Renaud esquissa une ébauche de sourire.
« Tu as raison. Je sais d’où ils tirent les fonds. Je connais leur banquier à Genève, un homme nommé Vinter. Il tient une copie de la liste, prête à être distribuée en cas de trahison. C’est la seule carte. Si tu veux une preuve, je peux te donner son nom et son itinéraire. »
Le vent s’engouffra dans l’impasse, chargé d’une odeur de pluie. Marchand sentit les vieux réflexes s’affûter — la prudence du soldat qui sait que toute aide a un prix caché.
« Et toi ? Qu’y gagnes-tu ? »
Renaud le regarda droit dans les yeux.
« Une chance de ne pas finir comme eux. Une chance de regarder ma fille en face, sans me demander comment j’ai payé ses études. »
Il y eut un long silence. Marchand laissa tomber son regard sur les pavés luisants. Quelque chose en lui — un instinct forgé dans les tranchées — lui disait de ne pas accepter. Pas encore. Il ne savait pas d’où venait ce pressentiment, mais il s’accrochait à lui comme à une corde.
« Je réfléchirai. Mais je ne viendrai pas seul. »
Il relâcha Renaud complètement, fit un pas en arrière.
« Tu sais où me trouver. »
Renaud acquiesça, puis enfonça les mains dans ses poches et s’éloigna dans la pénombre. Marchand le regarda disparaître, puis il recula plus loin encore, jusqu’au mur humide, et se laissa glisser le long de la pierre, assis dans l’ombre.
Il resta là un long moment. La proposition de Renaud était tentante — elle lui offrait un chemin, des alliés, peut-être même une sortie. Mais les mots de Pavel tournaient encore dans sa tête, comme un refrain mécanique : « Les promesses des hommes ne valent que ce que pèsent leurs mains. » Pavel, le Bolchevik honnête, celui qui n’avait jamais menti. Pavel, mort dans un entrepôt froid.
Marchand se releva lentement. Le cœur lourd, il mit le cap vers Montmartre, vers la soupente où Anna l’attendait. La pluie menaçait. Il pressa le pas.
Quand il poussa la porte de l’atelier, Anna était assise près de la fenêtre, un crayon à la main, les genoux relevés sous une couverture trouée. Elle leva les yeux, blême dans la faible lumière.
« Tu es trempé. »
Il referma la porte derrière lui.
« Renaud m’a proposé une alliance. Il prétend vouloir exposer la liste lui-même. »
Anna fronça les sourcils.
« Et tu l’as cru ? »
Marchand secoua la tête.
« Non. Mais il m’a parlé d’un banquier à Genève. Un homme nommé Vinter. Il garderait une copie de la liste. »
Un silence. Le crayon d’Anna tomba sur le plancher.
« Vinter ? » dit-elle, la voix soudain plus basse. « C’est l’homme qui a effacé les traces du dépôt de Marchenko à Londres. Je le sais par mes contacts suédois. Il est plus profond dans cette affaire que tu ne penses. »
Marchand resta figé. Une idée désagréable commença à se former dans son esprit — la proposition de Renaud n’était peut-être pas une sincérité, mais un piège aux mailles plus larges.
« Si Renaud connaît Vinter, dit-il lentement, alors il n’a pas seulement infiltré le cercle. Il travaille peut-être directement avec lui. »
Anna se leva, la couverture glissant de ses épaules.
« Alors tu dois décider vite. S’ils savent que tu as vu la liste, ils ne te laisseront jamais en vie. »
Marchand s’approcha de la fenêtre et regarda les toits mouillés de Montmartre.
« Je ne fais pas confiance à Renaud. Pas même pour la moitié du chemin. Il y a une autre voie, Anna. La tienne. Tu m’as parlé de contacts, de journaux. Il est temps de les utiliser. »
Anna le dévisagea un long moment, puis hocha la tête lentement.
« D’accord. Mais alors nous devons partir bientôt. Et je veux savoir ce que tu comptes faire de cette liste, si nous la sortons d’ici un jour. »
Marchand se retourna. Ses yeux étaient sombres, mais résolus.
« La brûler. Ou l’utiliser pour détruire ceux qui croient pouvoir acheter la mémoire des morts. »
Le tonnerre roula au loin. La ville était immobile, attentive. Quelque part, dans les ténèbres, Renaud marchait vers sa banque, et la liste attendait son destin.
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