Le Registre des Ombres
Lire le chapitre 36: The Final Thread
La pluie avait cessé. Les pavés de Montmartre luisaient sous les réverbères mourants, et Marchand marchait avec Anna dans les bras, ou plutôt ce qu'il restait d'elle — un poids affreusement léger, enveloppé dans sa vareuse militaire qu'il avait retirée pour la couvrir. Il avait trouvé un fiacre abandonné près de la place Blanche, le cheval encore attelé, le cocher parti sans doute pour un verre ou une femme. Il n'avait pas réfléchi. Il avait déposé Anna sur la banquette, avait pris les rênes, et avait laissé le cheval connaître le chemin.
LaRoche habitait au-dessus d'un entrepôt de vins près des abattoirs de Vaugirard. Une porte en fer, un escalier de bois qui sentait le moisi et le tabac froid. Marchand frappa trois fois, puis deux, puis une, selon le code que la vieille taupe lui avait donné des années plus tôt, quand ils couraient ensemble des armes pour les Arméniens à Marseille.
La porte s'ouvrit. LaRoche était vieux — soixante-dix ans bien sonnés — mais ses yeux restaient vifs comme ceux d'un oiseau de proie. Il regarda Marchand, regarda le paquet dans ses bras, et s'effaça sans poser de question.
Dans la pièce unique, encombrée de caisses et de papiers jaunis, Marchand posa Anna sur le lit défait de LaRoche. Il resta un long moment à la regarder. Ses yeux ouverts semblaient encore fixer quelque chose au loin. Il ferma ses paupières du pouce, doucement, comme on referme un livre qu'on n'aura plus la force de relire.
— Je n'ai pas d'argent pour l'enterrement, dit-il sans se retourner.
LaRoche s'approcha, déposa une main noueuse sur son épaule.
— Je connais un prêtre à Saint-Sulpice qui ne pose pas de questions. Il dira la messe pour un général de l'Empire, si on lui offre une bouteille de cognac convenable.
Marchand acquiesça. Ses mains tremblaient — non de froid, mais de cette fatigue qui suit les massacres, quand le corps comprend enfin qu'il est vivant et que les autres ne le sont plus.
Il sortit de sa poche intérieure le rouleau de papier huilé — les notes qu'il avait griffonnées à la lueur d'une bougie dans le train de Francfort, les références de banque, les numéros de comptes, les noms codés des dépositaires du trésor tsariste. Puis l'autre poche : le compas de Pavel, son cadran brisé, son aiguille folle.
Il posa les deux objets sur la table de bois brut devant LaRoche.
— Tu m'as dit un jour que tu ne me devais rien, dit Marchand. Que nous étions quittes après Salonique.
LaRoche ne regardait pas les objets. Il regardait Marchand.
— Je nous croyais quittes, en effet.
— Alors voici une dette nouvelle. Dis-moi ce que c'est que ceci. Dis-moi ce que je tiens entre les mains. Et dis-moi qui, à part moi, pourrait vouloir le détruire.
Le vieil homme s'assit lourdement. Il prit le compas, le tourna dans ses doigts, examina le cadran félin, la fêlure du verre, les inscriptions cyrilliques gravées en cercles concentriques. Puis il ouvrit les notes, les parcourut d'un œil rapide et professionnel — un homme qui avait passé sa vie à lire des documents qu'il n'aurait jamais dû voir.
Longtemps, il ne dit rien. La bougie grésilla. Dehors, un chien aboya dans la cour des abattoirs.
— Tu sais ce que c'est qu'un trésor de guerre ? dit enfin LaRoche.
— La rançon d'une défaite.
— Le prix d'une trahison, plutôt. En 1917, quand le front russe s'est effondré, des généraux tsaristes ont fait sortir du pays des réserves d'or et de devises pour financer la contre-révolution. Ils ont placé ces fonds dans des banques suisses, anglaises, françaises. Des centaines de comptes, ouverts sous des noms d'emprunt. Des listes ont été dressées, confiées à des officiers de confiance.
— Pavel était l'un d'eux.
— Pavel était un idéaliste. Le pire genre d'homme pour garder un secret. Les idéalistes finissent toujours par croire que le secret doit servir à quelque chose de grand.
Marchand s'accroupit près du lit où gisait Anna. Il lui prit la main — déjà froide, déjà rigide. Il la tint quand même.
— Et toi ? demanda-t-il sans la regarder. Tu es financé par qui, LaRoche ? Tes bateaux, tes planques, tes hommes ? Ça coûte de l'argent, de faire passer des gens à travers l'Europe.
LaRoche se leva avec une lenteur que Marchand connaissait bien — la lenteur de ceux qui préparent une confession. Il alla à la fenêtre, tira le rideau d'un centimètre, regarda la rue déserte.
— Le réseau que je dirige est financé par les services de renseignement britanniques. Cela fait trois ans. Ils me paient pour faire passer des agents, des documents, parfois des armes, à travers l'Europe en décomposition.
Marchand sentit le sol se dérober sous lui — non, pas le sol : les derniers repères qu'il croyait solides.
— Les Anglais.
— Londres n'a jamais accepté la révolution bolchevique, dit LaRoche. Ni la montée des républiques en Allemagne et en Autriche. Ils veulent un continent faible, divisé, dépendant de leurs banques et de leur marine. Un continent où la France ne redeviendra jamais l'ogre de 1815, où la Russie ne se relèvera pas comme un empire unifié.
— Et ceci ? dit Marchand en désignant les notes. Qu'en veulent-ils, les Anglais ?
LaRoche se retourna vers lui. Dans la pénombre, son visage semblait taillé dans une pierre ancienne, usée par les siècles — un monument à tous les mensonges de l'histoire.
— Ils veulent le publiciser. Pas pour rendre l'argent aux Russes, ni aux banquiers. Pour faire tomber les gouvernements français et anglais qui ont fermé les yeux sur les comptes. Pour déstabiliser leurs propres alliés. Pour prouver à l'Europe entière que les démocraties qui ont gagné la guerre sont aussi corrompues que les empires qui l'ont perdue.
Marchand ferma les yeux. Les pièces du puzzle s'assemblaient avec une précision sinistre. LaRoche était un rouage de la machine qui avait tué Anna. Peut-être même en avait-il connu les plans depuis le début.
— Alors quand tu m'as offert un refuge, dit Marchand lentement, quand tu m'as tendu la main à Marseille — c'était une opération d'intelligence. Tu me recrutais.
— Je t'observais, dit LaRoche. La nuance est importante. Un homme comme toi se repère vite à l'usage. Un officier qui a survécu à Verdun et aux Dardanelles, qui connaît les codes de l'armée, qui parle quatre langues — et qui n'a plus de patrie depuis que la France l'a jeté dehors comme un chien galeux.
— Tu comptais me retourner. Me faire travailler pour Londres.
— Je comptais te faire travailler pour quelque chose de plus grand que ta rancune.
Marchand se leva. Il n'était pas en colère — c'était pire. Il était calme, d'un calme minéral, de celui qui précède les décisions irréversibles.
— Anna croyait en la cause, dit-il. Une cause qui la dépassait, à laquelle elle a sacrifié sa vie sans jamais la comprendre tout à fait. Pavel croyait en la confiance. Il est mort pour l'avoir accordée aux mauvaises personnes. Et Marchenko, dans son palais londonien, croit que cet or est la clef du pouvoir.
Il prit le compas, le retourna dans sa main. L'aiguille tournait lentement, cherchant un nord qui n'existait plus.
— Moi, je ne crois plus à rien de tout cela. Mais je sais une chose que ni Londres, ni Paris, ni Moscou ne pourront jamais acheter.
LaRoche haussa un sourcil.
— Laquelle ?
— La décision de tout détruire. Un homme qui n'a plus d'attaches est l'homme le plus libre du monde. Et le plus dangereux.
Il rangea soigneusement les notes dans son manteau. Le compas, il le garda à la main.
— Anna aimait ce compas, dit-il. Elle m'a dit qu'il avait appartenu à un officier polonais qui s'en servait pour naviguer dans le désert. Il pointait toujours le nord, même quand on le mettait à l'envers.
Il regarda l'aiguille folle continuer sa rotation lente.
— Le sien est brisé. Comme tout le reste.
Il sortit. Il ne dit pas adieu à LaRoche. Il ne dit pas où il allait. Le vieil homme resta près de la fenêtre, regardant la silhouette de Marchand disparaître dans la rue sombre, emportant avec elle le dernier espoir de Londres de mettre la main sur l'or de l'empire défunt.
Sur le lit, Anna semblait dormir. Ses mains étaient croisées sur sa poitrine — Marchand ne se souvenait pas de les avoir disposées ainsi. Le faire était peut-être sorti de lui, comme un geste appris par cœur dans un autre siècle, une autre vie.
LaRoche prit une bouteille de cognac dans une caisse, en versa trois doigts dans un verre sale. Il but à la santé d'un mort qu'il aurait pu sauver, à la vie d'un homme qui venait de lui échapper, et à la fin d'une guerre qui ne portait pas encore de nom.
Au dehors, l'aube grise montait sur Paris. Marchand marchait vers la Seine, le compas dans une poche, les notes dans l'autre. Il pensait aux mots d'Anna, à sa main chaude sur la sienne dans le train vers Calais, à son rire — elle riait rarement, mais quand elle riait, c'était comme si le monde entier se réparait un instant.
Il ne rirait plus jamais comme avant. Mais il savait désormais ce qu'il avait à faire.
Une seule chose restait claire dans le chaos : le trésor de l'empire tsariste, les listes, les banques, les accords — tout cela devait disparaître. Non pas pour sauver un régime, une nation ou une idéologie. Mais pour que personne ne puisse plus jamais acheter la mort d'une femme comme Anna avec l'or des morts.
Il accéléra le pas. Le jour se levait sur Paris, et il avait une banque à visiter.
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