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Le Registre des Ombres

Lire le chapitre 5: The Bavarian Night

La pluie battait les carreaux de la mansarde, un tambourinement régulier qui masquait les bruits de la ville. Marchand s'adossa au mur humide, les jambes lourdes de deux jours de fuite, et observa Pavel Orlov qui faisait les cent pas dans la pièce exiguë. La lumière d'une bougie unique tirait des ombres mouvantes sur les papiers que le prince avait étalés sur la table bancale.

"Vous devriez dormir", dit Marchand. "Nous repartons avant l'aube."

Pavel ne l'écoutait pas. Ses doigts fins caressaient les pages du registre, un volume relié de cuir noir, gondolé par les voyages. Il s'arrêta sur une page, la souleva, puis leva les yeux vers Marchand avec cette lueur étrange que le Français commençait à connaître.

"Savez-vous ce que finance l'argent de ce registre, Monsieur Marchand ? Des révolutions. Des coups d'État. Des gouvernements fantoches qui tomberont comme des châteaux de cartes quand on tirera le bon fil."

Marchand sortit une cigarette de sa poche, l'écrasa entre ses doigts sans l'allumer. Les stores étaient tirés, mais il connaissait la règle de la guerre : jamais de flamme inutile quand on est traqué.

"Des noms", dit-il. "Vous m'avez dit : des noms. Des politiciens, des banquiers. Vous ne m'avez pas parlé de révolutions."

Pavel s'approcha de la fenêtre, souleva délicatement le rideau pour jeter un coup d'œil dans la rue déserte. Munich dormait sous les nuages bas, mais quelque part dans cette ville, les hommes du Faucon rôdaient peut-être déjà.

"La révolution bolchevique n'est pas terminée, Marchand. Elle change de visage, voilà tout. D'un côté, Trotski et ses agitateurs. De l'autre, des monarchistes qui rêvent de restaurer l'Empire. Et entre les deux, des hommes d'affaires, des banquiers de Francfort, de Londres, de Paris, qui financent tous les camps pour protéger leurs intérêts." Il tapota le registre du doigt. "Ceci est la preuve. Le nerf de la guerre, caché dans des comptes suisses, des sociétés écrans, des prête-noms. Des paiements versés à des députés français, des industriels allemands, des généraux russes blancs."

Marchand écrasa la cigarette inutile et la rangea dans sa poche. Il se souvenait du sang dans les tranchées, de l'absurdité des offensives lancées sur des cartes d'état-major, loin des boues de la Somme. Les politiciens qu'il avait appris à mépriser étaient les mêmes qui envoyaient les hommes mourir.

"Et vous voulez faire quoi avec ça ? Le brûler ? Le publier ? Le vendre au plus offrant ?"

Pavel se retourna, le visage durci. Pour la première fois, Marchand vit autre chose qu'un aristocrate efféminé craintif. Une détermination qui ressemblait à celle qu'il avait vue chez les fanatiques, les idéalistes, ceux qui ne reculaient devant rien.

"Le remettre entre les mains qui pourront l'utiliser. Pas les révolutionnaires, pas les réactionnaires. Les véritables architectes du nouvel ordre européen. Ceux qui comprendront que la paix ne se gagne pas avec les traités mais avec les banques."

"Vous parlez comme un conspirateur."

"Je suis un survivant, Monsieur Marchand. Mon père est mort devant un peloton d'exécution à Petrograd. Mon frère a été jeté dans un puits par des marins de Kronstadt. Ma sœur, Irina, est la seule qui reste, cachée à Paris, sous un nom d'emprunt. Ce registre est ma vengeance et mon assurance. Il ne tombera pas entre les mains du Faucon."

Il y eut un bruit dans la rue. Marchand tendit la main, exigeant le silence. Il compta les secondes, écouta la cadence des pas. Deux hommes. Pas des patrouilles régulières, trop disciplinés dans leur allure. Ils ralentirent devant l'immeuble.

"Deux hommes", murmura Marchand. "Devant la porte."

Pavel pâlit. Il replia le registre, le glissa dans la poche intérieure de sa veste, sous le bras. La lanière de tissu qu'il portait en bandoulière était déchirée depuis le passage de la frontière.

"Peut-être des policiers ", dit-il sans conviction.

"Les policiers frappent avant d'entrer. Ces deux-là s'arrêtent pour observer."

Marchand traversa la pièce en trois enjambées. Il écarta le rideau de quelques centimètres, étudia les deux silhouettes dans la lumière blafarde d'un réverbère. L'un d'eux portait un chapeau mou, un pardessus trop long pour ce temps. L'autre dépassait de la tête de son compagnon, les épaules larges, le cou épais. Des professionnels. Une voiture noire s'arrêta au bout de la rue, moteur au ralenti.

"Hôtel particulier, a dit l'agent de liaison", murmura Pavel derrière lui. "Il a dit un lieu sûr."

"Le lieu était sûr il y a douze heures. Munich est une passoire depuis 1918. Trop d'officiers démobilisés, trop d'agents de toutes les factions, trop de meurtres pour un compte rendu policier."

Marchand jeta un coup d'œil à la porte arrière de la mansarde. Un étroit escalier de service descendait vers une cour intérieure, puis une ruelle qui serpentait vers la rivière. Il connaissait ce genre de maison, construites pour les domestiques effacés, les propriétaires discrets, les gens qui ne voulaient pas être vus.

"Le Faucon", souffla Pavel. "Comment a-t-il pu... ?"

"Peu importe. Écoutez-moi. Nous descendons par l'escalier de service. Vous suivez mon ombre, vous ne laissez pas votre sac toucher quoi que ce soit qui puisse claquer. Si les deux hommes de la rue entendent quelque chose, nous sommes morts. C'est compris ?"

Pavel hocha la tête, le visage blême sous la bougie vacillante. Marchand éteignit la flamme entre deux doigts, laissant la pièce dans une obscurité soudaine qui mit ses yeux à l'épreuve. Il connaissait cette sensation ; l'obscurité de la nuit dans la Meuse, quand les fusées éclairantes dessinaient des fantômes sur le no man's land.

Ils avancèrent à pas comptés. L'escalier de service grinça sous leur poids, un bois vieilli par soixante ans d'allers et venues domestiques. Marchand posait le pied sur le bord des marches, là où le bois était plus épais, se souvenant des leçons apprises dans les ruines de Verdun. Derrière lui, Pavel imitait son geste, maladroitement, mais suffisamment pour ne provoquer aucun bruit significatif.

La cour sentait l'humide et le charbon. Marchand longea le mur, le dos plaqué contre la brique suintante, et s'arrêta à l'angle qui donnait sur la ruelle. Il perçut une odeur de tabac fort : les deux hommes avaient fumé pendant qu'ils surveillaient la porte. Mais ici, dans l'arrière-cour, rien ne bougeait.

Il fit signe à Pavel de le suivre. Ils traversèrent la cour en courant à demi, s'enfoncèrent dans la ruelle où des cordes à linge tendues entre les immeubles formaient des toiles fantomatiques. Derrière eux, un bruit fracassa le silence : une porte d'entrée arrachée de ses gonds.

"Filez", ordonna Marchand.

Ils coururent. La ruelle déboucha sur une artère plus large, bordée de platanes noirs. La pluie avait cessé, laissant un vernis lumineux sur le pavé. Quelques silhouettes attardées : un ivrogne adossé à un réverbère, une prostituée qui cherchait un dernier client. Rien qui ressemblait à un dispositif d'arrêt.

Marchand choisit les ruelles étroites, les passages où les voitures ne pouvaient pas les suivre. Derrière eux, il entendait des pas précipités, des appels étouffés, peut-être le sifflement d'un agent qui alertait d'autres complices. Il courait comme il avait couru dans les bois de l'Argonne, en zigzags inconscients, le souffle court mais pas encore inquiet.

Au bout d'une impasse, un mur de trois mètres. Marchand se tourna vers Pavel, qui haletait, plié en deux, son satellet serré contre la poitrine. Le prince n'était pas un coureur.

"Vous devez grimper", dit Marchand d'une voix qui n'admettait pas la discussion.

"Je ne... je ne peux pas..."

Marchand lui prit le bras, l'aida à poser un pied dans ses mains jointes. Pavel hoqueta, se hissa à la force des bras, bascula de l'autre côté du mur. Marchand sauta, attrapa le rebord, se hissa d'une traction. Il retomba de l'autre côté dans un buisson d'orties, grimaça et se releva.

Un coup de feu claqua derrière eux, le son étouffé par les murs. La balle ricocheta quelque part à leur droite, arracha des éclats de crépitement à l'angle d'une maison.

"Continuez !" cria Marchand.

Ils dévalèrent une pente vers la berge de l'Isar. L'eau bruissait dans l'obscurité, un bruit que Marchand connaissait pour l'avoir entendu sur toutes les frontières d'Europe, un bruit qui couvrait les pas et les traces. Il ne regarda pas en arrière. Il savait que le Faucon était là, quelque part dans cette nuit munichoise, avançant dans leur sillage comme un joueur d'échecs.

Un second coup de feu, plus lointain. Puis un silence dense, coupé par leur souffle rauque et le clapotis du fleuve. Pavel s'arrêta au bord de l'eau, les mains sur les genoux, les épaules soulevées par la course.

"Nous... nous ne pouvons pas continuer ainsi", haleta-t-il. "Il connaît chaque ville, chaque cachette."

Marchand s'essuya le front de sa manche, chercha un passage vers l'amont. Il y avait un vieux pont de bois à quelques centaines de mètres, un de ces ouvrages oubliés qui dataient du siècle dernier. S'il y avait un train de marchandises, une gare à éviter, une ferme dont les chiens dormaient... Les détails s'assemblaient.

"Alors changeons de tactique. Vous avez dit avoir une assurance, une protection. Le moment est venu de m'expliquer ce que vos amis parisiens peuvent faire pour nous."

Pavel fouilla dans sa poche, en sortit une lettre froissée, scellée d'un cachet de cire brisé depuis longtemps. Il la tendit à Marchand.

"Cela. C'est ma seule protection. Une lettre de recommandation signée par le général Denikine, adressée à un colonel de la mission militaire française à Berlin. Ce colonel à des obligations envers la cause blanche. Il vous fournira des papiers, un train pour la capitale."

"Et qu'en échange ?"

Pavel détourna le regard. La pluie recommençait à tomber, fine, inconsistante. Marchand connut la réponse avant qu'elle ne fût dite : personne ne faisait rien par pure bonté, surtout pas dans cette Europe de décombres.

"Le colonel... Kirov... attend une copie du registre. C'est le prix de notre passage."

Marchand regarda la lettre, puis le fleuve sombre. Kirov. Le nom n'était pas russe, mais il avait une résonance vague, un souvenir d'un rapport lu à l'état-major il y a deux ans. Un contact du contre-espionnage français dans les armées blanches, un homme à la réputation équivoque.

"Vous mentez depuis le début", dit Marchand, sans colère, avec un pragmatisme qui glaçait. "Vous n'avez jamais eu l'intention de remettre ce registre aux bonnes mains. Vous l'avez vendu à l'avance. Le Faucon n'est pas seulement après vous, il est après votre trahison."

Pavel ne démentit pas. Il regardait l'eau, la pluie qui tachait ses joues, et quelque chose dans sa posture se brisa.

"Le colonel Kirov me tient, Monsieur Marchand. Il a ma sœur. Irina n'est pas en sécurité à Paris ; elle est son otage. Le registre est la rançon que je dois payer pour qu'elle vive. Tout ce que je vous ai dit sur la vengeance, les conspirateurs... Ce sont des mots vides. Je suis un homme aux abois qui essaie de sauver sa dernière famille."

Marchand s'accroupit près de l'eau, la main sur le pistolet qu'il n'avait pas eu à dégainer depuis la frontière. La pluie ruisselait sur sa nuque. L'histoire était peut-être vraie, peut-être encore un mensonge. Peu importait : il était pris dans une toile où chaque fil tirait vers un abîme différent.

"Alors nous allons à Berlin", dit-il en se relevant. "Mais vous comprendrez aussi ceci, Pavel. Si vous me trahissez, si vous me jetez dans la gueule de votre colonel au dernier moment, je vous promets que le Faucon ne sera pas votre plus grand souci. Je survivrai. Je vous survivrai. C'est une spécialité française."

Il tourna le dos au fleuve et marcha vers l'amont, vers le vieux pont de bois, vers le train muet qui attendait quelque part, vers Berlin et ce colonel inconnu qui tenait déjà la corde de leur destin. Pavel le suivit sans un mot.