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Le Registre des Ombres

Lire le chapitre 6: The Wrong Name

Les planches du pont gémirent sous leurs semelles tandis que la locomotive attendait, haletante, de l'autre côté de l'Isar. Un train de marchandises, wagon après wagon, de ceux qui transportaient le charbon vers le nord. Marchand ne ralentit pas. Pavel suivait, le souffle court, le satchel serré contre sa poitrine comme une femme aurait tenu un enfant.

Ils se glissèrent entre deux wagons, s'enfoncèrent dans l'ombre grasse et froide. De la poussière de charbon leur colla aux mains, aux joues, au col. Marchand poussa Pavel contre la paroi métallique.

— Les papiers, dit-il à voix basse.

Pavel tâtonna, sortit les faux passeports de LaRoche. Marchand les saisit, tourna la page du prince Orlov. Ses doigts trouvèrent une déchirure le long de la pliure de la couverture — un coin s'en était détaché, pendant comme une langue morte. Sous la superposition du nom gracieusement forgé, une autre encre luisait à demi, révélée par le déchirement.

Pavel Orlov, prince de rien.

En dessous, lettre après lettre, plus humble, plus vraie : *Kirov*, Pavel Kirov.

Le mot rougeoya dans l'esprit de Marchand comme une cartouche d'acier chauffé à blanc. Il releva la tête. Pavel le regardait, yeux écarquillés, la lumière jaunâtre des lampes du quai découpant son profil mouillé de sueur.

— Kirov, répéta Marchand lentement. Le colonel qui détient ta sœur, il s'appelle Kirov. Et toi — *tu* t'appelles Kirov.

— Je m'appelais. Marchand, écoute.

— Non. Tu vas écouter, toi.

La main de Marchand attrapa le col du manteau de Pavel et le tira contre la paroi, dans une respiration de métal rouillé. Le prince ne se débattit pas. Il avait les mains levées, ouvertes, comme pour montrer qu'elles étaient vides — à part les mensonges qu'elles avaient débités depuis Vienne.

— Tu m'as dit prince, reprit Marchand. Tu m'as laissé me faire traîner à travers deux frontières une fable de sang bleu.

— Le nom d'Orlov était la clé qui ouvrait les portes, dit Pavel, la gorge sèche. Les comités de passeurs ne vérifient jamais si un titre est authentique. Ils vérifient s'ils peuvent se vanter de l'avoir servi.

— Et le colonel Kirov ?

Pavel ferma les yeux. Un frisson lui parcourut la mâchoire.

— Mon frère.

Les mots tombèrent dans l'obscurité du wagon comme des pierres dans un puits. Marchand sentit la crosse de son pistolet sous sa veste, familière, aimable, prête.

— Explique. Vite.

— Nous étions deux, murmura Pavel. Deux employés du Trésor impérial, nous, les enfants du dernier trésorier de Moscou. Quand les bolcheviks ont pris le Palais d'Hiver, Dmitri — mon frère aîné — il est allé vers eux. Il a cru qu'en serviant les rouges, il préserverait notre nom. Notre père est mort dans la cour du ministère le même mois. Une balle dans la nuque pour avoir refusé de livrer les registres.

Sa voix se cassait par endroits, comme une planche trop sèche.

— Dmitri est devenu le colonel Kirov, tchékiste. Il monte. Il collectionne les dossiers, les listes, les preuves. Et moi... moi, j'ai saisi ce que je pouvais, la nuit où ils ont brûlé notre maison familiale. J'ai traversé la Russie entière avec ce satchel.

— Et la sœur que Kirov détient ?

— Irina. Notre sœur cadette. Dmitri la garde dans une maison de Berlin pour s'assurer de ma "bonne volonté". Les bolcheviks ne sont pas les seuls à pratiquer la rançon.

Marchand lâcha le col. Pavel glissa au sol, assis dans la crasse charbonnière, les jambes repliées, tête baissée. Le satchel entre ses genoux avait l'air d'une brique précieuse, d'un sceau de condamnation.

— Tu m'as menti pour que je te guide vers ton frère, dit Marchand, les dents serrées.

— Je t'ai menti pour survivre, dit Pavel sans lever les yeux. Orlov m'ouvrait des frontières. Kirov m'attire des balles. Mais le contenu... le contenu est vrai. Chaque nom, chaque compte, chaque sou soustrait aux veuves de guerre et aux orphelins des tranchées. Ça n'a jamais été faux.

La locomotive siffla au loin. Le convoi tressaillit sur ses essieux, une secousse d'acier qui parcourut toute la rangée de wagons comme un spasme nerveux. Marchand regarda les mains de l'homme à ses pieds — des mains fines, des mains de scribe, sans callus ni cals. Des mains qui avaient tenu la plume des comptes, pas la baïonnette.

— Et le prix pour cette survie ? demanda-t-il.

Pavel leva enfin les yeux. Derrière la peur, Marchand vit une autre chose. Ce regard étrange, triomphant, qu'il avait remarqué après l'attaque de Munich.

— Le prix, dit Pavel, c'est la liste en échange d'Irina. Je remets le registre à Dmitri à Berlin, et il me rend ma sœur.

— Et moi ?

— Toi, tu m'auras aidé à rentrer chez moi. Et tu gardes la boussole, comme promis. Elle te servira, si tu dois remonter la trace d'un homme disparu dans les couloirs de la Tchéka.

Le train s'ébranla. Le wagon chanta, métal et fatigue, tandis que la ville de Munich s'éloignait derrière eux dans la nuit bavaroise. Marchand resta debout, la tête frôlant le toit, les poings lourds.

Derrière eux, quelque part sur les rails de la nuit, une silhouette équerrée, vêtue de noir, regardait passer le convoi. Elle tenait un objet d'os et d'ébène, une petite pièce d'échecs — un cavalier.

Il ouvrit son manteau. La pièce tomba dans ses paumes. Il savait déjà combien de temps durerait la traque. Pas la fatigue. Pas la peur. Quatre hommes à l'intérieur, il les trouvait tous.

Marchand, lui, savait déjà que le prince Orlov n'avait jamais existé — mais que le nom de Kirov, lui, venait peut-être de sceller sa mort.

Il ne tourna pas la tête.

— Berlin, dit-il simplement. On y va. Mais on ne marchera pas sous ton nom ni sous le mien.

Pavel hocha la tête.

Le train gronda dans la nuit, vers le nord, vers le frère, vers la liste.