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Le Registre des Ombres

Lire le chapitre 7: The Ruin's Embrace

La pluie avait cessé, mais l’eau dégoulinait encore des tuiles effondrées, formant des flaques luisantes dans la pénombre de la grange. Marchand poussa la porte de bois à moitié arrachée, vérifia une dernière fois la cour déserte, puis fit signe à Pavel.

La ferme avait connu la guerre. Une aile entière s’était effondrée sous un bombardement, laissant les chevrons exposés comme des côtes brisées. Le reste tenait encore, par défi ou par oubli. Marchand choisit une pièce à l’arrière, sans fenêtre donnant sur la route, et déposa son sac contre le mur.

— Assieds-toi.

Pavel obéit en grimaçant. Son épaule gauche portait une tache sombre qui traversait la veste. Pendant leur fuite précipitée vers le pont de bois, une balle avait ricoché contre une pierre, projetant des éclats qui avaient labouré la chair. Rien de grave, mais cela s’infecterait s'il n'y prenait garde.

Marchand sortit une flasque d'alcool de sa besace, l'ouvrit, et la tendit.

— Boire d'abord. Ça va brûler ensuite.

Pavel but une longue gorgée, toussa, rendit la flasque. Marchand déchira la manche de la veste, exposa la plaie. Des éclats de pierre, pas de métal. Il sortit son couteau, le passa à la flamme d'une allumette, et commença à extraire les gravillons, un à un, sans ménagement inutile.

— Vous avez fait ça souvent ? demanda Pavel en serrant les dents.

— Assez souvent.

Marchand ne leva pas les yeux. Il se souvenait de la boue de la Marne, des blessés qu'il recousait dans des caves à vin, avec des aiguilles volées et du fil de son propre uniforme. Il avait appris à ne pas penser à ce qu'il faisait, seulement à le faire bien.

Pavel retint un cri lorsque la pointe du couteau s'enfonça plus profond.

— Tenez bon, dit Marchand. Vous êtes déjà plus difficile à tuer que je ne l'aurais cru.

— Merci. Je crois.

Marchand pansa la blessure avec une bande de tissu propre arrachée de sa chemise de rechange. Il aida Pavel à remettre sa veste, puis s'accroupit en face de lui, les bras croisés sur les genoux.

— Maintenant, parlez-moi de ce que vous avez volé. Et qui vous l'avait volé en premier.

Le prince — car il fallait bien continuer de l'appeler ainsi, faute de mieux — s'adossa au mur de pierre, les yeux dans le vague. La douleur semblait l'avoir rendu plus lucide, ou plus résigné.

— J'étais employé au Trésor impérial. Archiviste, officiellement. Mon frère aîné, Alexei, était officier de l'armée blanche. Après la révolution, il a changé de camp avec une rapidité que je n'ai jamais comprise. Les bolcheviks ont trouvé cette compétence utile.

— Et votre famille ?

Pavel ferma les yeux.

— Ma mère était malade. Mon père, ancien conseiller du tsar, a refusé de signer une déclaration de loyauté au nouveau régime. Un matin de novembre, des hommes de la Tchéka sont venus. Ils ont emmené mon père. Ma mère est morte trois semaines plus tard, d'une crise cardiaque — c'est ce que le médecin a écrit. Le médecin était aussi un informateur.

Il marqua une pause.

— Quand ils sont venus pour moi, j'étais déjà parti. J'avais compris quelques jours avant. L'unité de contre-espionnage bolchevique qui gérait les fonds secrets du Trésor avait besoin d'un archiviste qui ne posait pas de questions. J'ai accepté. J'ai appris à ne pas poser de questions. Pendant six mois, j'ai catalogué des comptes — des comptes suisses, des comptes anglais, des listes de paiements à des agents dans toute l'Europe, des fonds destinés à déstabiliser des gouvernements qui avaient osé soutenir les armées blanches. Des millions en or, en devises, en promesses.

— Et vous les avez volés.

— Je les ai *copiés*. Pavel ouvrit les yeux, et Marchand y vit une flamme qui n'était pas seulement de la fièvre. Une nuit, j'ai passé des heures à recopier chaque nom, chaque montant, chaque numéro de compte. J'ai laissé les originaux en place. Personne ne s'est aperçu de rien pendant des semaines. Quand ils ont commencé à se douter, j'étais déjà à Kiev. Puis à Odessa. Puis ici.

— Pourquoi ? demanda Marchand. Pourquoi risquer votre vie pour une liste ?

— Parce que ces comptes appartiennent à des gens qui ont tué mon père, qui ont laissé ma mère mourir seule, qui ont volé ma sœur. Et parce que cette liste, entre de bonnes mains, peut leur arracher les outils de leur pouvoir.

Pavel toussa, grimace.

— Mais je ne sais plus quelles mains sont bonnes, aujourd'hui.

Marchand se releva, marcha vers l'ouverture qui avait jadis servi de fenêtre, et regarda les champs noyés dans la brume de l'aube naissante. Il pensa à ce qu'il avait vu pendant la guerre. Les promesses des généraux, les lettres des ministres, les déclarations enflammées qui menaient à des tranchées boueuses pleines de morts. Il avait traversé l'Europe avec des dépêches qui ne valaient rien, pendant que d'autres mouraient pour des paroles.

— Vous auriez pu choisir un métier plus sûr, dit-il sans se retourner.

— Le Trésor impérial avait l'air sûr aussi, au début.

Marchand rit, un son court, sans joie.

Silence. Dehors, un coq chanta quelque part — un son incongru dans ce paysage de ruines, mais réconfortant. La vie continuait, même là où la guerre avait tout pris.

Marchand retourna vers Pavel, s'accroupit de nouveau, et le regarda droit dans les yeux.

— Je vais vous dire ce que je pense, prince, ou monsieur Kirov, ou quel que soit votre vrai nom. Je n’aime pas les mensonges, et vous en avez déjà tissé plusieurs autour de moi. Mais je comprends ce que c'est que de perdre les siens. Je comprends ce que c'est que de vouloir que le sang paie, même si c'est du sang de ceux qui tiennent les comptes. Et je comprends la vengeance qui met une liste entre les mains d'un homme qui ne semble rien avoir à perdre.

Pavel ouvrit la bouche pour parler, mais Marchand leva la main.

— Ne m'interrompez pas. J'ai accepté vous conduire à Berlin, parce que votre sœur y est retenue. C'est un motif valable. Mais Paris est mon terminus. Une fois la liste remise à votre frère et votre sœur libérée, je m'en vais. Et si vous tentez quoi que ce soit contre moi, ou si vous cherchez à prolonger ce voyage au-delà de Berlin, je terminerai le contrat d'une autre manière.

Il se releva, prit sa flasque, but une gorgée.

— C'est clair ?

Pavel hocha lentement la tête. Son visage était pâle, mais son regard ne cillait pas.

— Vous êtes un homme de parole, Marchand.

— Non. Je suis un homme de contrat. C'est la seule chose qui reste après la guerre. On donne sa parole, on la tient. On signe un papier, on le respecte. Le reste — l'honneur, la patrie, tout cela — n'est qu'une littérature pour ceux qui ne se sont jamais sali les mains.

— Et pourtant, vous me sauvez la vie.

Marchand prit son sac, s'assit contre le mur opposé, et posa son revolver sur ses genoux.

— Ne vous