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Le Registre des Ombres

Lire le chapitre 8: The Sister's Letter

Le silence du wagon les enveloppait comme un linceul. Marchand avait cessé de compter les kilomètres depuis Munich, les yeux rivés sur les vitres embuées où défilaient des paysages de ruines et de terres en friche. Pavel dormait contre l'épaule du Français, son souffle régulier trahissant un épuisement que même la peur ne pouvait plus masquer. Le satchel reposait entre eux, tel un troisième passager, muet et lourd de promesses funestes.

Le train ralentit en hoquetant. Francfort. Marchand secoua Pavel d'un geste brusque.

— Réveille-toi. On change de direction.

Ils descendirent sur un quai grouillant de soldats démobilisés et de réfugiés hagards. L'air sentait le charbon et la pluie. Marchand guida son compagnon à travers la foule, repérant d'instinct les sorties de secours et les angles morts. Il ne croyait plus aux hasards. Le Hawk avait trouvé Munich trop facilement. Si quelqu'un les attendait, ce serait ici, dans cette gare où les papiers falsifiés de LaRoche allaient subir leur première vraie épreuve.

— Le kiosque de journaux, glissa Pavel à voix basse. Laisse-moi regarder les horaires.

Marchand le suivit sans protester. Pavel s'approcha du présentoir métallique où s'étalaient les éditions du matin. Ses doigts effleurèrent les journaux avec une nonchalance étudiée, mais Marchand vit la tension dans ses épaules. Le prince jouait un rôle. Encore.

Il y eut un échange rapide avec le marchand, trop rapide pour être ordinaire. Pavel se retourna, un journal plié sous le bras. Son visage était pâle.

— Il faut que nous parlions. Tout de suite.

Ils trouvèrent un recoin près des toilettes où l'air empestait l'ammoniaque et la misère. Pavel déplia le journal — la *Frankfurter Zeitung* — et désigna une colonne de petites annonces.

— Regarde.

Marchand plissa les yeux. Trois lignes apparemment anodines : un tailleur qui cherchait un apprenti, la vente d'une machine à coudre Singer, et une réclamation pour un héritage contesté. Rien qui aurait attiré l'œil d'un passant.

— C'est Anna, murmura Pavel. Elle a utilisé le code que nous inventions enfants. Les premières lettres de chaque mot de la troisième annonce.

Il épela lentement : *Réclamation héritage poursuit Strasbourg séance jeudi prochain*. Sa voix trembla sur le dernier mot.

— Elle devait nous rejoindre à Francfort. Au lieu de cela, elle me dit de la retrouver à Strasbourg.

Marchand observa le visage du prince, cherchant la faille, le mensonge. Mais Pavel semblait sincèrement ébranlé, les sourcils froncés sur un chagrin qu'il tentait de contenir.

— Pourquoi Strasbourg ? demanda le Français. C'est à l'ouest. À l'opposé de Berlin et de ton frère.

— C'est justement ce qui m'inquiète. Anna n'aurait jamais dévié de notre arrangement sans une raison grave. Elle est en danger. Elle a dû comprendre que Berlin était devenu un piège.

Marchand croisa les bras. Le théâtre de la gare continuait autour d'eux, indifférent à leur drame.

— Et si c'était un piège justement ? Une façon de nous attirer vers l'ouest, loin de Kirov, pour nous livrer au Hawk sur un plateau d'argent.

Pavel serra les mâchoires.

— Anna ne me trahirait jamais. C'est nous contre eux, toujours. Pendant la révolution, quand les bolcheviks ont pris notre palais, elle a risqué sa vie pour sauver nos codes et nos documents. Elle aurait pu fuir en Suisse avec les autres aristocrates. Elle est restée pour m'aider à voler ce que je transporte.

— Ta famille est morte Pavel, et tu me parles de sauvetage ? coupa Marchand, la voix dure. Tu m'as déjà menti une fois à propos de Kirov. Pourquoi devrais-je te croire sur Strasbourg ?

Le prince sembla se dégonfler, vaincu moins par les mots que par leur justesse.

— Parce que dans ce satchel, il y a aussi une lettre qu'elle m'a écrite avant de nous séparer à Moscou. Je ne l'ai jamais montrée à personne. Elle parle de ce qui doit advenir si l'un de nous disparaît.

Il hésita, puis tira une enveloppe froissée de sa poche intérieure. Le papier était jauni, les bords noircis par la suie et le voyage. Il la tendit à Marchand, qui la saisit avec méfiance. À l'intérieur, une écriture fine et régulière racontait une histoire simple : une jeune femme qui préférait mourir que céder au chantage de son frère, un colonel qui avait choisi la révolution par ambition, pas par conviction. Elle y décrivait la haine qui couvait entre les frères Kirov, et demandait à Pavel de ne jamais laisser la haine aveugler son jugement.

Marchand rendit la lettre en silence. Quelque chose vacillait en lui. Ce document, ce témoignage intime, ne pouvait pas avoir été préparé dans l'attente de leur rencontre. Pavel ne savait pas que le Français découvrirait un message à Francfort. L'émotion dans sa voix, la fragilité de ses mains sur le papier — tout cela semblait authentique.

— Strasbourg, répéta Marchand, comme pour en éprouver le goût. Tu connais des gens sur place ?

— Un ancien conseiller de mon père. Il tient une librairie près de la cathédrale. Anna le connaît aussi. C'est une cachette plausible.

— Et Berlin ? Ton frère y attend toujours ta venue.

Pavel remit la lettre avec précaution.

— Berlin attendra. Si Anna est en danger, elle doit passer en premier. C'est la seule famille qui me reste.

Les mots frappèrent Marchand plus qu'il ne s'y attendait. Lui-même n'avait personne. Ses frères d'armes étaient morts dans la boue de Verdun, ses parents sous l'Occupation allemande en 1870, ou était-ce déjà une autre époque, un autre siècle de ruines. Il portait le nom de Marchand comme une relique vidée de sens.

— Très bien. On va vers Strasbourg.

Il sortit une carte froissée de sa veste et l'étala contre le mur sale. Leur position actuelle, Francfort, formait le sommet d'un triangle avec Strasbourg à l'ouest et Berlin au nord-est. La logique exigeait un chemin direct — déserteur par Prague, puis au sud par Stuttgart. Mais le Hawk avait probablement déjà posté des hommes sur les itinéraires classiques.

— On descendra par le Main jusqu'à Mayence, puis on prendra les trains de marchandises le long de la frontière. Route secondaire, passeurs locaux, zéro billet officiel. Trois jours pour atteindre Strasbourg, si la chance nous sourit.

Pavel acquiesça, mais ses yeux restaient fixés sur la lettre dans sa main.

— Marchand, dit-il, pourquoi continues-tu ? Tu n'as aucun intérêt dans cette affaire. Tu aurais pu me livrer à la police à Munich, ou simplement disparaître dans la foule. Personne ne te poursuit.

Le Français rangea sa carte sans répondre dans un premier temps. Il essayait lui-même de mettre des mots sur cette obstination. Ce n'était pas l'argent. La solde se révélait dérisoire face au danger. C'était plutôt ce satchel, ce contenu capable de faire tomber des gouvernements — la promesse que son existence, elle aussi, pourrait avoir un sens au-delà des tranchées.

— Le contrat, finit-il par dire. Un homme doit tenir sa parole, même quand elle mène à la mort.

Pavel sourit d'une manière étrange, presque triste.

— Vous êtes plus russe que moi, mon ami. La parole avant la vie. C'est une dignité que nous avons perdue.

Ils quittèrent la gare par une sortie latérale, s'enfoncèrent dans le dédale des ruelles médiévales. Un train de marchandises sifflait au-delà du fleuve, offrant son flanc sombre comme une échappatoire. Marchand accéléra le pas, hanté par une douleur à la nuque — la sensation désagréable d'être observé.

Il se retourna brusquement. Le quai était vide. Mais sur un poteau d'affichage, à hauteur d'homme, était collée la silhouette noire d'un cavalier d'échecs. Le pion du fou, noir comme la suie, semblait les regarder partir.

— Pavel, dit-il d'une voix étranglée.

Le prince se retourna, suivit son regard et pâlit.

— Il est déjà là.

Marchand se força à respirer calmement. Derrière eux, le train roulait déjà, crachant sa fumée grise. Il fallait rattraper les wagons au prochain passage à niveau. Mais la présence du pion changeait tout.

Quelqu'un savait qu'ils étaient ici. Quelqu'un avait prédit leur arrivée.

L'instinct de Marchand, habituellement fiable, se fissuraient. Pouvait-il vraiment faire confiance à Pavel ? Pouvait-il croire en Strasbourg ? Le pion les poussait peut-être dans la direction exacte que le Hawk voulait.

— Arrête de réfléchir, murmura-t-il pour lui-même en se remettant en marche. Réfléchir tue.

Mais les questions tournoyaient dans sa tête : si le Hawk connaissait leur position, pourquoi ne les avait-il pas simplement arrêtés ? Pourquoi les laissait-il courir vers l'ouest ? Et si Anna n'était pas un refuge, mais un appât ?

Il accéléra vers le train, étranglé par l'urgence, avec la sensation d'être une pièce d'échecs manœuvrée depuis l'ombre.