Le Registre des Os
Lire le chapitre 11: The Safe That Sinks
La porte de bronze se referma dans un grondement sourd, avalant la dernière lueur du glacier. Pendant trois secondes, il n’y eut que le souffle rauque de Sophie et le martèlement du sang dans les oreilles de Marcus. Puis une lueur naquit d’elle-même, là-haut, au plafond — des veines de quartz incrustées d’une poussière phosphorescente qui diffusaient une lumière bleutée, froide, éternelle.
— Magie templière ? murmura Sophie, adossée au mur, sa jambe tendue devant elle.
— Science. Des miroirs et du sulfure de zinc. Les moines connaissaient les matériaux luminescents.
Il s’agenouilla près d’elle, écarta le tissu déchiré de son pantalon. Le genou saignait encore, la cheville était violette, gonflée comme un fruit trop mûr.
— Tu ne peux pas marcher.
— Alors tu me portes.
Marcus se releva et observa la salle. Une nef creusée dans le roc, pas plus grande qu’une chapelle de village, dont les murs suintaient une humidité minérale. Au centre, posé sur un autel de pierre brute, un coffre de fer — pas plus grand qu'une mallette d'avocat, les arêtes rouillées, le couvercle bombé orné d'une louve gravée qui semblait allaiter deux jumeaux.
Pas de registre. Pas de bibliothèque. Pas de fidèles. Rien que ce coffre.
— Le corbeau… souffla Sophie. Arnaud avait raison. La banque de fer, c’est une banque de silence.
Marcus s’approcha, les doigts courant sur les bords du coffre à la recherche d’un mécanisme. Le couvercle ne portait ni serrure ni charnière visible. Seulement, en son centre, un disque concave de la taille d’une pièce de deux livres.
La plaque de laiton.
Il sortit la plaque de sa veste. Le contact fut instantané : un claquement sec, comme une mâchoire qui se referme sur un os, et le disque pivota sur lui-même. Le couvercle se souleva de deux centimètres, libérant une odeur de cire et de vieux cuivre.
Marcus retint son souffle. Sophie s’était traînée vers lui, les yeux brillants dans la pénombre bleutée.
— Ouvre, dit-elle.
Il souleva le couvercle.
La déception le frappa comme un mur de verre. À l’intérieur, un simple rouleau de parchemin, scellé d’un sceau de cire rouge à l’effigie d’une louve, et une liasse de lettres nouées d’un ruban bleu déteint. Pas d’or. Pas de registre. Pas de secret bancaire.
Marcus prit le rouleau, rompit le sceau. Le parchemin s’ouvrit avec un craquement sec, révélant une écriture serrée, en latin médiéval, qu’il ne put déchiffrer qu’en plissant les yeux dans la lueur pâle.
Mais en bas de page, une signature. Une seule, claire comme un coup de poing.
*Tom.*
Il laissa échapper un souffle. Sophie se pencha, les mains autour de son genou blessé.
— C’est de lui ?
— « Marcus, écrivait Tom de sa main hâtive, si tu lis ceci, c’est que tu es entré là où je n’ai pas pu. Mahaut m’a fait venir ici pour ouvrir cette porte. J’ai refusé. Elle a des gens en bas, des plongeurs, des dynamiteurs. Elle veut ce que la banque garde, mais pas pour l’argent. Pour la dette. Notre dette. La tienne et la mienne. » La lettre s’arrêtait net sur une phrase inachevée, une tache d’encre rousse — du sang, peut-être — qui maculait le reste.
Marcus lut la dernière ligne à voix haute, la gorge serrée : « Méfie-toi de l’eau. »
Un craquement immense, venu de toutes parts, fit vibrer le sol sous leurs pieds. Une fissure zébra le mur en face d’eux, libérant une poussière de glace. Puis une autre. L’eau commença à perler à travers les failles, ruisselant en minces filets le long de la pierre.
— L’avalanche, dit Sophie, la voix soudain aiguë. Elle comprime le glacier. La salle est sous pression.
Marcus regarda le coffre, puis Sophie, puis les murs qui se lézardaient comme une peau trop sèche.
— On doit sortir, dit-il. On doit…
Un jet d’eau froide jaillit d’une fissure à hauteur de poitrine, frappant le coffre avec un bruit sourd. Le coffre glissa de deux centimètres sur l’autel de pierre.
— L’autel est en pente, murmura Sophie. Il est conçu pour…
Pour évacuer l’eau. Pour noyer la salle. Le coffre était une ancre, un leurre, une porte de sortie qui ne s’ouvrait que par la submersion.
Marcus s’empara du coffre, le serra contre sa poitrine. Il pesait une douzaine de kilos, juste assez pour un homme seul. Juste assez pour le ralentir.
— Viens.
Il se baissa, passa un bras sous les épaules de Sophie.
— Je le prends et je te porte. Il le faut.
Elle secoua la tête, la mâchoire crispée de douleur.
— Tu ne passeras pas la fissure avec moi et ce poids. Prends le coffre, Marcus. Il contient ce que Tom a risqué sa vie pour te laisser.
Quelque chose céda dans la voûte. Un bloc de pierre se détacha, s’écrasa à deux mètres d’eux en projetant des éclats qui cinglèrent la joue de Marcus. L’eau montait déjà, froide jusqu’aux mollets, montant autour de l’autel, léchant ses arêtes.
Marcus regarda Sophie. Il vit sa mère, soudain, clouée dans un lit d’hôpital, son frère déjà en cavale, et lui seul devant la décision. Il avait choisi la prison pour Tom ce soir-là. Il n’avait jamais regretté.
Il lâcha le coffre.
Il tomba dans l’eau avec un clapot lourd, commença à dériver vers un angle de la salle où un orifice sombre, à fleur d’eau, semblait aspirer le courant.
Sophie le regarda, les yeux agrandis.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Le coffre peut couler. Toi, non.
Un nouveau craquement, plus profond, plus vorace. L’eau atteignait leur taille, noire, glacée, montante. Marcus passa les bras sous les genoux et les épaules de Sophie, la souleva comme une mariée qu’on emporte, et pataugea vers l’orifice.
La plaque de laiton, restée dans sa poche intérieure, pulsait d’une chaleur étrange. Elle n’avait pas servi qu’à ouvrir. Elle servait à fermer.
— Ce trou, dit-il en désignant l’orifice du menton. L’eau s’enfuit par là. Ça doit mener…
À une rivière souterraine. À une sortie. Ou à rien.
Le coffre, à trois mètres d’eux, bascula dans le courant et disparut avec un gargouillis dédaigneux, avalé par les ténèbres. Marcus sentit quelque chose se nouer dans sa poitrine. Le seul lien écrit avec Tom, la seule pièce du puzzle, engloutie dans les entrailles de la montagne.
Sophie agrippa son col, le visage à quelques centimètres du sien, l’eau lui mordant les épaules, montant encore, montant toujours.
— On n’a plus rien, dit-elle. On n’a plus de coffre, plus de lettre, plus de preuve. On n’a plus que nous.
— Et Mahaut qui nous attend dehors.
Un courant violent les tira soudain vers l’orifice. Marcus eut tout juste le temps de hoqueter une gorgée d’air avant que les ténèbres les engloutissent, durs, ensemble, roulés dans le ventre froid de la montagne.
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