Le Registre des Os
Lire le chapitre 12: The Tide of Betrayal
L’eau les recracha dans une chambre de pierre noire, un bassin naturel né du glacier et oublié depuis des siècles. Marcus toussa, avala une goulée d’air glacé, et agrippa Sophie par la manche avant que le courant ne la remporte. Elle hoqueta, le visage livide, la cheville déjà violette.
— Tiens bon, souffla-t-il. Tiens bon.
Autour d’eux, le silence s’installait, épais comme un linceul. Leur lampe frontale survivait à peine, grésillant dans l’humidité. Une rampe taillée dans le roc montait vers une plateforme naturelle. Marcus y traîna Sophie, lui appuya le dos contre la paroi, et inspecta la blessure. Le sang coulait encore, dilué par l’eau de fonte.
— Ça va aller, dit-elle, mais elle avait le souffle court.
— On va trouver une sortie. La rivière doit bien rejoindre…
Il n’eut pas le temps de finir. Un faisceau de lumière blanche les aveugla. Quatre silhouettes sortirent des ténèbres d’une galerie latérale, harnachées de cordes et de pitons, armes levées. Au centre, une femme en veste technique noire, les cheveux plaqués en arrière, les yeux aussi froids que la pierre.
Anya Petrova.
— Monsieur Webb, dit-elle avec un accent qui mâchait les syllabes. Vous nous avez fait attendre.
Marcus leva les mains lentement. Sophie, derrière lui, ne bougeait pas. Il jeta un coup d’œil à la galerie — trois hommes, deux fusils, un couteau à la ceinture. Pas de sortie sans balle dans le crâne.
— La cave est plus profonde que prévu, fit-il pour gagner du temps. Vous auriez dû apporter un plan.
Petrova sourit. Un sourire mince, précis.
— Nous avions mieux qu’un plan. Nous avions une carte.
Elle sortit de son gilet un rectangle de cuivre. Le dessin, la patine, les wolf seals — c’était la copie d’Arnaud.
Marcus serra les mâchoires. Il l’avait laissée dans le sac, tout en haut, sous le glacier. Quelqu’un avait dû la récupérer avant l’avalanche.
— Vous avez tué Arnaud ?
— Inutile. Il avait déjà rempli son rôle. La copie suffit pour la surface. Vous étiez la seule clé pour l’intérieur.
Elle s’approcha, s’accroupit devant lui. Son parfum — quelque chose d’amer, d’industriel — couvrait l’odeur de vase.
— Alors, Webb. Racontez-moi ce qu’il y a dans cette chambre. La banque de fer. Le registre. Les comptes. Tout.
Marcus ne cilla pas. Il sentait le poids du plateau de laiton contre sa poitrine, glissé sous sa veste, minuscule réconfort.
— Le registre n’existe pas. J’ai trouvé une lettre de mon frère. Rien d’autre.
Petrova le regarda, puis hocha la tête, comme s’il venait de confirmer une hypothèse. Elle se releva, sortit un téléphone satellite de sa poche, le tint devant elle.
— Vous me mentez. C’est le problème des gens habiles : ils oublient que les informateurs changent de camp.
Elle se tourna vers Sophie.
— Dites-lui.
Le sol se déroba. Marcus la regarda, puis Sophie. Elle était toujours adossée à la paroi, mais elle ne le regardait plus. Ses yeux fixaient un point dans l’eau noire, ses mains tremblaient légèrement sur la pierre.
— Sophie ?
Sa voix lui parut éteinte, une chose fragile.
— C’est depuis le début, dit-elle doucement. Depuis Paris. Depuis l’immeuble d’Arnaud. J’ai envoyé des messages. Des photos. Les coordonnées.
Le silence dura une éternité. Marcus sentit un froid qui n’avait rien de la montagne.
— Pourquoi ?
Elle releva enfin la tête. Ses yeux étaient mouillés, mais pas de honte. De peur.
— Parce que je leur devais une vie. Ma sœur. Elle est morte en courant pour moi. Un diagnostic tardif, un hôpital qui vous ferme la porte quand vous n’avez pas les moyens. Petrova a payé. Mais les dettes ici-bas se règlent en espèces, pas en gratitude.
Marcus voulut dire quelque chose — crier, frapper, toucher le fond de sa propre trahison — mais rien ne sortit. Les pièces s’assemblaient. Sophie avait insisté pour venir dans les Alpes, pour ne pas le laisser seul. Sophie avait choisi les chemins étroits, les tunnels, les itinéraires imprévus. Sophie avait hésité, une seconde de trop, devant la plaque de laiton avant de le laisser composer le code.
— Vous l’avez mené ici pour ceci, dit Petrova en agitant la copie. Mais la lettre de Tom… Ce contenu, vous le gardiez en tête. Je le veux maintenant. Chaque mot.
Sophie était un piège vivant. Et il avait marché dedans comme un enfant dans une souricière.
— Il ne sait rien, murmura Sophie. La lettre parlait de lui, pas de la banque. De vieilles histoires. Des erreurs.
Petrova frappa. Un revers de main sec, qui vrilla la tête de Sophie contre la roche. Marcus bondit, un garde le plaqua d’un genou dans la poitrine.
— Elle ment pour sauver ce qui reste de sa loyauté, dit Petrova. Vous, Webb, vous êtes un actif. Vous promettez un rendement. Mais Tom, lui, est une clé biologique. Sans lui, la banque de fer ne s’ouvrira jamais complètement. Et Mahaut — cette ombre que vous pensez avoir fuie à Lyon — le sait.
Le garde le relâcha. Petrova poussa un soupir, consulta son téléphone qui vibrait soudain. Son visage se tendit. Un nom apparut sur l’écran — Marcus ne vit que trois lettres : MAH.
Elle releva la tête, l’air dénué de tout amusement.
— Le marché vient de changer, Webb. Votre amie reste avec moi comme garantie de votre coopération. Quant à vous… vous êtes invité à poursuivre votre route. Seul.
Elle sortit un pistolet. Marcus crut sa dernière seconde arrivée. Mais Petrova visa entre eux et tira — une seule balle, qui ricocha sur le roc, l’écho roulant dans la caverne.
— Pour la sortie, suivez le courant. Vous savez ce que j’attends. Et quand vous reviendrez avec la vérité, vous aurez un cadavre de collaboratrice à enterrer, ou une alliée à sauver. Votre choix.
Deux gardes le saisirent, le traînèrent vers la rivière, l’y plongèrent sans préavis. Le courant glacial le happa, l’emporta dans les ténèbres, la guerre froide des trahisons le suivant comme une ombre d’acier.
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