Le Registre des Os
Lire le chapitre 13: Aftermath of a Knife
L’eau noire tournoyait autour de ses cuisses quand il la retrouva. Sophie était là, adossée contre une paroi de granit luisant d’humidité, les mains liées devant elle par un cable en nylon. Petrova était partie. Pas de mot, pas de menace ultime. Juste le silence de la rivière souterraine et le bruit de sa propre respiration qui haletait.
Il s’accroupit devant elle, couteau de survie en main, et sectionna les liens d’un geste sec. Sophie ne dit rien d’abord. Ses doigts tremblaient, mais pas ses yeux. Ses yeux, eux, fixaient le vide quelque part derrière son épaule, comme si elle cherchait à lire une sentence dans l’obscurité.
— Elle avait une seringue, dit finalement Sophie. Elle m’a fait une piqûre. Quelque chose pour tenir la douleur. Elle a dit que ça tiendrait jusqu’à la sortie.
Marcus lui attrapa le poignet, compta ses pulsations. Trop rapides, mais régulières. Sa blessure à l’épaule avait été nettoyée et bandée avec un soin militaire. Petrova n’était pas qu’une brute ; c’était une professionnelle qui gardait ses otages en état de marche.
— Tu boites, dit-il.
— La cheville. Le courant m’a cognée contre un rocher avant qu’elle ne me trouve.
— On va sortir d’ici.
Sophie releva enfin les yeux vers lui. Dans la pénombre bleutée de la lampe frontale qu’il avait récupérée, son visage paraissait plus vieux de dix ans. La boue séchée, le sang figé, tout ce qu’elle avait porté en silence pendant deux semaines.
— Marcus, il faut que tu saches. Tout.
Il s’assit en face d’elle sur un affleurement rocheux, les genoux dans l’eau. Il y avait un temps pour la colère, un temps pour la vengeance. Ce temps n’était pas maintenant. Il y avait seulement le froid, la fatigue, et une vérité qu’elle devait déposer entre eux comme un fardeau partagé.
— Je t’écoute.
— Ma sœur. Élodie. Je t’ai dit qu’elle était morte d’une maladie du sang, que les médecins de Lyon n’avaient pas pu la sauver. C’est faux. Le diagnostic initial était erroné. Elle avait une affection rare, traitable à un stade précoce. Le spécialiste qui aurait pu l’identifier travaillait à Milan. Il fallait payer pour un transfert de dossier, des examens privés. Les hôpitaux publics tiraient des semaines, des mois. Élodie n’avait pas des mois.
Sa voix se brisa. Marcus resta impassible, mais son ventre se serra.
— Petrova est apparue comme par hasard. Elle connaissait Tom. Elle savait que je le connaissais. Elle a proposé de couvrir les frais médicaux en échange d’un service : suivre de près le mystérieux agent d’assurance qui travaillait sur le dossier Halber. Elle m’a payée en soins, en temps. Ma sœur a vécu un an de plus. Un an pendant lequel j’ai envoyé des messages. Des positions. Des noms.
— Tu savais ce que je cherchais ?
— Pas au début. Je savais que c’était important. Pas que ça menait à un tombeau sous un glacier.
Il y eut un long silence. La rivière clapotait quelque part dans l’obscurité, régulière comme un battement de cœur.
— Élodie est morte quand même, dit Sophie. Les traitements ont tenu un an. C’est tout ce qu’ils ont pu acheter. Un an de plus autour d’une table. Un an de plus à entendre sa voix.
Marcus ferma les yeux un instant. Le visage de Tom surgit, et derrière lui celui de son père, et la maison de Lyon, et toutes les dettes qu’on ne rembourse jamais vraiment. Il connaissait ce genre de marché. Il en avait passé un lui-même avec Mahaut, des années plus tôt.
— Tu m’as livré à elle, dit-il. Mais tu es restée à mes côtés. Tu as traversé la moitié de l’Europe avec moi en sachant exactement ce que tu faisais.
— Oui.
— Tu as prévenu Petrova quand nous avons trouvé l’entrée du glacier ?
— Oui. Mais j’ai retardé le message de… quatre heures. Elle est tombée sur nous plus tard qu’elle n’aurait dû. J’espérais que tu aurais le temps de terminer et de partir.
— Terminer quoi ?
— Je ne sais pas. Ça n’avait pas d’importance de savoir. J’espérais que tu survivrais toi aussi.
Il la regarda longuement. Le noir de ses cheveux plaqué contre le visage. Les cernes violets. La lèvre fendue qu’elle avait dû recevoir pendant la capture. Il y avait là une franchise qu’il connaissait, celle des gens qui ont cessé de mentir parce que le coût de la vérité est devenu moins élevé que celui du secret.
— Petrova t’a montré quelque chose avant de partir ? demanda-t-il. Autre chose que le coup de semonce ?
Sophie hésita puis tira de sa poche un téléphone. Un modèle simple, sans fioritures. Un brûleur.
— Elle l’a laissé par erreur dans sa précipitation. Ou peut-être pas par erreur. Il est verrouillé, mais l’écran affichait encore le dernier message.
Elle tendit le téléphone. Marcus le prit, essuya l’eau sur la vitre. Le message était court, en anglais, avec un en-tête russe crypté : *« Lemaire est mort. Le relais en vallée de Loire est prêt. Le caveau est attendu dans les mains de l’archiviste. »*
— Lemaire, dit Marcus. Ça te dit quelque chose ?
— Le contact de Tom à Paris. Celui qui devait nous fournir le dernier emplacement du registre si le coffre d’acier disparaissait.
— Lemaire est mort. Et son relais pointe vers la Loire.
Il rendit le téléphone à Sophie. Elle le rangea sans un mot.
— Marcus, je veux que ce soit dit maintenant avant qu’on ne fasse un autre pas : je suis désolée. Pas pour avoir voulu sauver ma sœur. Pour t’avoir menti à toi. Tu étais la seule personne qui ne m’avait pas approchée avec une arrière-pensée.
— C’était vrai au début, dit-il. Ensuite, j’avais une arrière-pensée : trouver Tom et effacer ma dette. Nous sommes quittes, à peu près.
Elle esquissa un sourire fragile. Une lueur dans l’abîme.
— À peu près.
Marcus se leva, aida Sophie à faire de même. Elle pesa lourd contre son flanc quand elle prit appui sur sa cheville blessée. Il la soutint un instant, puis il glissa la main sous la semelle de sa propre chaussure de randonnée, un modèle renforcé qu’il avait équipé avant le départ de Paris. D’un geste rapide, il décousit une poche latérale avec la pointe du couteau et en tira une petite puce métallique, pas plus grande qu’un grain de riz.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un traceur actif. Fréquence militaire à courte portée. J’ai une copie du même dispositif dans ma montre.
Il s’accroupit et, avant qu’elle ne puisse protester, glissa la puce sous la couture intérieure de sa botte gauche, là où le talon rejoint la semelle. Le geste était précis, presque chirurgical.
— Si Petrova nous retrouve, ou si nous sommes séparés à nouveau, je pourrai te situer. Elle ne le sait pas. Pas encore. C’est notre seul atout.
Sophie resta figée. Des émotions opposées passèrent sur son visage : la colère d’être encore traitée comme une variable, puis la gratitude muette de quelqu’un qui comprend enfin qu’on ne va pas la laisser derrière.
— Tu ne me fais pas confiance, dit-elle.
— Je te redonne une chance de te la mériter. C’est différent.
Elle ne répondit pas, mais elle hocha la tête. Ce fut assez.
Ils suivirent le cours de la rivière pendant ce qui leur parut être des heures. Des passages étroits, des bassins d’eau glauque, des dépôts de calcite qu’ils escaladèrent à mains nues. À un moment, le courant s’accéléra et les projeta dans un réseau de galeries plus larges, presque civilisées, avec des traces d’outils sur les parois. D’anciennes carrières de pierre, peut-être. Une forme d’espoir.
L’air se fit plus dense, plus frais, chargé d’odeur de végétation. Ils débouchèrent enfin sur une bouche d’égout rouillée qui laissait passer un filet de lumière grise et oblique. La fin de l’après-midi. Les flancs d’une vallée verte et escarpée. Les Alpes en toile de fond, avec leurs neiges éternelles qui semblaient si sereines après les entrailles de la montagne.
Marcus aida Sophie à grimper sur un talus herbeux. Elle s’assit, épuisée, la tête entre les mains. Il la laissa se reposer quelques minutes, puis il déplia la carte plastifiée qu’il avait gardée dans une poche intérieure étanche. Le réseau ferré suisse, les routes secondaires. Et puis, au sud, au cœur de la France centrale, le tracé doux et paisible de la vallée de la Loire.
— Lemaire est mort, mais son relais existe encore. L’archiviste du message n’est pas forcément un ennemi. Peut-être un gardien, une sentinelle qui ignore que le réseau a été compromis.
— Tu veux foncer vers un château dont nous ne connaissons rien, avec un message codé d’une femme qui veut nous tuer, et un registre que personne n’a jamais vu ?
— C’est un plan comme un autre.
Sophie eut un rire bref, sans joie, mais il y avait en lui une lueur qui n’y était pas l’heure précédente.
— Tu es un enquêteur d’assurance, dit-elle. Tu évalues le risque avec des tables de calcul.
— Et pourtant, dit Marcus en glissant la carte dans sa poche, je n’ai jamais cessé de suivre les indices qui n’ont pas de prix.
Il lui tendit la main. Elle la prit. Et ils descendirent ensemble vers la route, vers les phares lointains d’un village alpin qui n’avait pas encore entendu parler de la bataille qui se préparait en aval. La nuit tombait doucement, comme un compromis entre leurs deux mondes.
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