Le Registre des Os
Lire le chapitre 15: Iron Ledger, Gun to Head
Le vieil homme s’appelait Maurice, et il sentait la cire et le moisi. Il les avait conduits, sans un mot, à travers un labyrinthe de rayonnages où dormaient des siècles de paperasse, jusqu’à une salle ronde au cœur du château. Sur une table de chêne massif, un fichier métallique trônait, ouvert. Des liasses jaunies s’entassaient à côté, certaines marquées du sceau de Rotterdam.
« Voilà », dit Maurice en posant une main noueuse sur les documents. « Le nerf de la guerre. Les dernières volontés de l’archiviste de Rotterdam, annotées par Tom lui-même. Des indices, des symboles, des transferts. Tout ce que cette femme, Petrova, cherche à mettre la main dessus. »
Marcus regarda Sophie, appuyée contre une bibliothèque, ses doigts écartés sur sa cuisse douloureuse. Il ne lui avait pas reparlé de la balle, ni du tracker. Pas encore.
« Vous voulez les brûler », dit Marcus, platement.
Maurice eut un rictus amer. « Je veux les détruire depuis douze ans. Mais je suis un lâche. Chaque fois que je touche une allumette, je me souviens que la connaissance n’est pas seulement un héritage, c’est une arme. Les Templiers n’ont pas survécu en éteignant leurs flambeaux. Ils les ont cachés. »
Il contourna la table, pris une liasse épaisse entre ses doigts crasseux.
« Vous voulez réellement ce livre de fer ? Le légendaire "Ledger of Bones" ? »
Marcus serra la mâchoire. « Je veux que Tom arrête de mourir. Et je veux que Sophie retrouve sa sœur. »
Sophie releva la tête. Son regard était lourd, mais elle ne dit rien.
« Alors écoutez-moi bien », dit Maurice en s’asseyant face à eux, la liasse posée sur ses genoux. « Petrova ne va pas tarder à arriver. Elle sait que vous êtes ici. Elle a des yeux partout. Son téléphone, que vous avez si habilement volé, lui a donné votre localisation. Ce n’était pas une imprudence. Elle a tracé la balle avant même que vous ne quittiez le glacier. Elle laisse toujours une trace dans le plomb. »
Marcus resta de marbre. Mais son esprit accéléra. L’archiviste cherchait à détruire les preuves, mais il n’était pas idiot. Il avait besoin de temps. Du temps, un leurre.
« Vous voulez que je lui donne une fausse piste », devina Marcus.
Maurice cligna des yeux, presque avec soulagement. « Plus précisément : vous allez lui donner ceci. » Il tira un second document de la pile — une feuille simple, couverte de symboles boursiers et d’une adresse codée dans le port de Rotterdam, mais brouillée, falsifiée. « Un faux. Assez bon pour la ralentir de vingt-quatre heures. Le temps qu’elle comprenne, vous serez rendus à l’endroit réel. »
Il tendit la feuille à Marcus.
« Et si je refuse ? »
Maurice se leva, traversa la pièce jusqu’à un poêle à bois ancien. Il ouvrit la porte, sortit des allumettes de sa poche, et en craqua une. La flamme trembla un instant avant de s’en prendre à une liasse retirée de son fichier. Le papier se tordit, noircit.
« Si vous refusez, j’allume le tout. Je vous regarde perdre le seul chemin que Tom vous a laissé. Je suis vieux. J’ai plus peur de finir dans les caves de Petrova que de mourir auprès de mes paperasses. »
Sophie fit un pas en avant. « Marcus. »
Il tenait la fausse feuille entre ses doigts, encore chauds de l’autre liasse.
« D’accord », dit-il.
Il se retourna vers la table. Maurice sourit, referma le poêle. La pièce se replongea dans une lumière grise de fin d’après-midi.
« Une dernière chose », dit Marcus en fouillant dans sa veste mouillée, encore humide de la rivière souterraine. Il en sortit un petit carnet sec — le mauvais, celui qu’il avait pris soin de protéger — et déchira une page vierge. Il posa la fausse feuille et la vraie côte à côte.
« Nous allons les échanger sans que personne ne le voie. »
Il emprunta la plume de Maurice, griffonna un symbole au dos de la vraie feuille — le loup, celui de la portail du glacier. Puis il la roula et la glissa dans son corsage.
« Vous allez remettre la vraie dans votre fichier », dit-il. « La fausse, je l’emporte. Quand Petrova arrivera, vous nierez tout, vous lui montrerez votre fichier intact — la vraie. Elle croira que je n’ai rien trouvé. Pendant ce temps, je file vers Rotterdam. Seul. Avec Sophie. »
Maurice hocha lentement la tête. « Et la note que vous venez de signer ? »
Marcus sourit. « Un plan B. Elle ne comprendra jamais. »
Il sortit son téléphone, photographia le dos de la page dorée avant de la rendre à Maurice. Le papier avait une trop grande valeur pour être transporté, et Sophie était trop affaiblie pour courir avec. Mais une photo, c’était éternel.
Juste avant de franchir la porte, Maurice murmura : « Vous savez que Petrova ne pardonnera pas à votre complice. Elle a une fille. Une sœur. On ne se sert pas d’un levier qu’on brûle. »
Marcus se figea.
Il pensa à Sophie, à ses aveux, au sang dans l’eau claire du glacier. Il pensa au tracker, toujours dans sa botte.
« Je sais », dit-il.
Il referma la porte derrière eux.
Ils traversèrent la cour en silence. Les pierres du château semblaient boire la lumière. Sophie boitait un peu, mais elle avançait. Marcus sentit son téléphone vibrer. Un message inconnu, chiffré, à moitié décodé — un fragment de la lettre de Tom, qu’il connaissait par cœur.
« "L’eau ne ment pas", lut-il à voix basse. "Elle transporte ce que la pierre oublie." »
Sophie s’arrêta. « C’est de Tom ? »
« C’est de lui. Mais ce n’est pas à moi. »
Il tourna le téléphone vers elle. Le message s’adressait à "M." — la lettre de Mahaut, peut-être. L’expéditeur était inconnu. Mais le code, la langue, la structure — c’était la main de Tom.
Marcus remit le téléphone dans sa poche. Le vent se leva, sourd, comme un avertissement.
« On ne va pas à Rotterdam par le chemin le plus court », dit-il. « Pas après ce que je viens de faire. Ils vont nous attendre sur le quai. »
Sophie le regarda, une ombre d’admiration dans ses yeux fatigués. « Tu as une autre idée ? »
Il sortit une carte usée de sa poche intérieure, la déplia sur le capot d’une voiture rouillée. Une croix rouge marquait un village à dix kilomètres.
« Un ancien prieuré. Mes travaux de jeunesse. Il y a une entrée de tunnel templier vers la vallée du Rhône. De là, un train de marchandises vers le nord. Personne ne nous attendra. »
Sophie eut un rire sec. « Et Petrova ? »
Marcus leva les yeux vers les collines, vers l’ouest. « Elle arrivera ici dans deux heures. Maurice lui dira que nous sommes partis plein sud, vers Lyon. Et pendant qu’elle brûlera des routes, nous serons déjà sous terre. »
Il replia la carte. Sa main tremblait à peine, mais son cœur battait contre ses côtes comme un marteau sur une enclume.
« Marchons », dit-il.
Ils quittèrent la cour sans se retourner.
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