Le Registre des Os
Lire le chapitre 16: A Vault in Rotterdam
La douane abandonnée sentait le moisi et le sel. Des années de marchandises confisquées avaient laissé leur odeur dans les poutres, un parfum de tabac séché, de café vert, de tissus humides. Marcus pressa la lampe torche contre sa paume pour en étouffer le faisceau, conscient que la moindre lueur pouvait trahir leur présence dans ce quartier portuaire déserté de Rotterdam.
« Tu es sûr de l’adresse ? » murmura Sophie derrière lui. Elle boitait encore, mais refusait qu’on le mentionne. Il lui avait bandé la cheville deux heures plus tôt dans la camionnette volée, et elle avait serré les dents sans un mot.
Marcus sortit le téléphone de sa poche, celui de Petrova, et fit défiler la dernière ligne du message décodé. *Wolfsangel. Douane 14. Quai des Brumes. Mur nord, troisième pilier.*
« Le symbole correspond, dit-il. Le loup que j’ai photographié chez Maurice.
— Un piège, peut-être.
— Certainement. »
Il avança entre les comptoirs de bois fendillé. Des affiches de 1947 annonçaient la restitution de biens juifs spoliés. Des classeurs métalliques s’alignaient comme des cercueils debout, leurs étiquettes jaunies par des décennies d’humidité. Marcus passa la main sur leurs tranches, lisant les noms de compagnies maritimes dissoutes, de commissaires-priseurs morts depuis longtemps.
« La Troisième République avait une obsession pour les archives, dit-il. Tout devait être documenté. Surtout l’argent qu’on ne voulait pas voir circuler. »
Sophie s’appuya contre une colonne, le souffle court. « Pourquoi un Templier viendrait cacher son grand livre ici, dans un entrepôt de restitutions ?
— Parce que c’est le dernier endroit où quelqu’un penserait à chercher. Un registre de dettes parmi des registres de dettes. Ça se fond dans le décor. »
Le troisième pilier était massif, taillé dans un granit qui semblait plus ancien que le bâtiment lui-même. Marcus posa la main sur sa surface rugueuse et chercha une aspérité suspecte. Rien. Il s’accroupit, promena la torche sur la base. Là, presque invisible, une encoche en forme de croix pattée, profonde de quelques centimètres.
« Aide-moi à déplacer ça. »
Ils poussèrent ensemble. Le pilier tourna lentement sur un axe caché, révélant un passage étroit qui sentait la terre et le fer. Marcus s’y engagea le premier, baissant la tête sous une voûte de briques. Trois mètres plus loin, une porte blindée, sans poignée ni serrure visible. Mais au centre, gravé dans l’acier, le même symbole du loup.
Il sortit son couteau et fit glider la lame dans la fente étroite sous le symbole. Un déclic. La porte s’ouvrit sur une pièce ronde, à peine deux mètres de diamètre, entièrement tapissée de rayonnages en chêne sombre. Sur l’unique étagère du fond reposait un objet oblong, enveloppé dans un tissu huilé.
Le paradoxe du lieu le frappa : un coffre Templier protégé par une motion senor moderne, enterré sous une douane abandonnée depuis 1968. Mais l’ironie ne l’arrêta pas. Il s’approcha, retira le tissu. En dessous, un livre à la couverture de cuir noir, fermé par un fermoir de cuivre gravé de runes. Le Ledger.
Sophie étouffa un cri derrière lui.
« Quoi ? »
Sa lampe tremblait, pointée vers le coin de la pièce. Marcus se retourna et la vit : un petit boîtier gris, vissé au plafond, avec une diode rouge qui clignotait en cadence régulière. Un capteur de mouvement.
« Je ne l’ai pas déclenché, dit-elle. Il est déjà actif. Il s’est allumé quand la porte a bougé. »
Marcus jura. Le capteur était orienté vers l’étagère. Le moindre mouvement dans cette pièce le déclencherait. Et si le boîtier était relié à un système d’alarme, toute l’opération s’effondrait. Ou pire : il serait piégé ici, à la merci de Petrova si elle recevait la notification.
« Il faut neutraliser la diode avant de toucher au livre, dit-il en sortant un tournevis de sa poche.
— Arrête. Si tu casses le boîtier, l’alarme se déclenche par défaut. Ils conçoivent ces systèmes pour sonner en cas de sabotag.
— Tu préfères qu’on attende ici jusqu’à ce que quelqu’un vienne voir pourquoi le capteur est rouge ?
— Non, réfléchis, Marcus. Qui a installé ça ? »
Il se figea. Une main inconnue savait qu’on viendrait chercher le livre ici. Quelqu’un avait préparé un piège spécifiquement pour quiconque suivrait la piste du loup. Maurice ? L’archiviste malgré les apparences ? Ou une autre faction, plus ancienne, qui gardait encore les secrets de la famille Templière de Tom ?
« Peu importe qui, dit Marcus. Il faut sortir d’ici avec ce livre.
— Tu vas le prendre quand même ?
— Je n’ai pas traversé l’Europe pour repartir les mains vides. Sophie, retourne à la camionnette. Prends les outils électriques sous le siège. »
Elle ne bougea pas. Son visage, éclairé par la lueur rouge du capteur, était fermé.
« Sophie. Va. »
Quelque chose vacilla dans ses yeux, un calcul rapide, une décision intérieure qu’il ne pouvait pas lire. Elle hocha finalement la tête et sortit du passage. Marcus resta seul dans la pièce exiguë, face au livre de cuir. Il respira lentement, mesurant la distance entre lui et le capteur. Trois mètres. Le boîtier était vissé dans la brique, impossible à atteindre sans une échelle. Mais si Sophie revenait avec le matériel, peut-être qu’ils pourraient détourner le faisceau ou geler la diode avant qu’elle n’émette sa notification.
Le temps lui semblait élastique, étiré entre les battements de son cœur. Il pensa à Tom, à son message crypté, à l’avertissement sur l’eau. Ce livre n’était pas un registre financier ordinaire. Il contenait des dettes assez anciennes pour menacer des empires. Et maintenant, le capteur rouge pulsait comme un cœur mécanique, prêt à hurler au premier mouvement.
Des pas derrière lui. Sophie revenait, un sac d’outils à la main. Son visage avait changé : plus pâle, les lèvres pincées.
« Il y a un problème, dit-elle.
— Parle.
— La camionnette n’est plus là. »
Marcus serra les poings. Le parking était vide quand ils étaient arrivés, mais il l’avait garée dans une impasse latérale, hors de vue. Sauf si quelqu’un l’avait trouvée.
« Qui ? »
Sophie évita son regard. « Il y a une voiture à l’angle du quai. Noire. Vitres teintées. Ce n’était pas là il y a dix minutes. »
Petrova. Ou quelqu’un de pire. Marcus regarda le capteur, le livre, puis la sortie étroite derrière Sophie.
Le choix était devenu simple : fuir et perdre la trace du Ledger, ou prendre le livre et espérer que le système d’alarme ne soit pas configuré pour prévenir immédiatement les forces de l’ordre. Chaque seconde qui passait rapprochait quelqu’un de cette porte blindée.
Sophie fixa le capteur, puis le livre. « Peut-être qu’on peut le décrocher de la main, sans toucher à la diode. »
— Tu m’as dit toi-même que le moindre sabotag déclencherait l’alarme.
— Je t’ai dit que c’était le cas pour un sabotag classique. Mais si on bloque le faisceau *avant* d’y toucher, la diode ne verra rien. Il faut juste un objet opaque entre le capteur et la zone de détection. »
Marcus sortit son manteau et le lança vers le plafond. Le tissu s’étala contre le boîtier, entraîné par le poids de sa doublure. La diode disparut sous le vêtement. Un silence. Aucune sonnerie, aucun clignotement plus rapide. Le capteur était aveuglé.
Il se tourna vers l’étagère et saisit le livre à deux mains. Le cuir était froid, la fermeture résista un instant puis céda. Il l’ouvrit à la première page.
Des colonnes de noms. Des dates. Des montants. Mais ce n’était pas ce qu’il attendait. Pas de réseau financier. Pas de codes bancaires. Une liste de noms anciens, alignés sur une seule page, sans contexte.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Sophie en s’approchant.
Marcus parcourut les entrées. *Hagen, Schröder, Beaumont, Ashworth, Vandel.* Des noms de famille. Certains lui étaient familiers, d’autres non. Puis, au bas de la page, cinq lignes plus récentes, d’une écriture différente, presque contemporaine : *Northgate, Null Systems, Aegis Robotics, Helm & Sons Data, Ironfield Analytics.*
Il sentit le sol se dérober sous ses pieds. Ce n’était pas un registre de dettes anciennes. C’était un registre de pseudonymes. Et les cinq derniers, ceux de l’encre fraîche, correspondaient à des sociétés technologiques modernes.
Il leva les yeux vers Sophie. « Ces noms ne sont pas des personnes. Ce sont des entreprises. Des entreprises qui existent aujourd’hui. »
Dehors, un moteur démarra.
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