Le Registre des Os
Lire le chapitre 17: The Codex of Debt
Le capteur aveuglé par le manteau émettait un râle mécanique, un souffle court qui s’éteignit dans un clic. Marcus retint son souffle, le livre contre sa poitrine, la sueur froide collant sa chemise à ses omoplates. Dehors, le moteur du véhicule inconnu tournait au ralenti, un grondement sourd qui semblait faire vibrer les pavés du vieux entrepôt douanier.
— Il est à toi ? chuchota Sophie depuis l’encadrement de la porte, son visage pâle éclairé par la lueur verte d’un écran de contrôle qu’elle venait de neutraliser d’un geste sec.
— Je l’ai.
Marcus recula d’un pas, le cuir usé du codex crissant sous ses doigts. Il sentait le poids de l’histoire, un objet qui avait traversé les siècles pour atterrir entre ses mains dans un bâtiment moisi de Rotterdam. Mais quelque chose clochait. Le volume était trop léger. Pas de parchemin épais, pas de sceaux de cire. Une couverture rigide, moderne, presque banale.
— On bouge, dit-il en glissant le livre sous sa veste.
Sophie hocha la tête, mais ses yeux restaient fixés sur la fenêtre sale d’où l’on devinait la silhouette d’une berline noire, moteur éteint maintenant. Deux hommes en étaient sortis, adossés au capot, fumant comme s’ils attendaient un rendez-vous d’affaires.
— Ils n’ont pas bougé depuis cinq minutes, murmura-t-elle. Ils ne savent pas qu’on est là.
— Ou ils attendent quelqu’un.
Marcus traversa la pièce en silence, contournant les caisses empoussiérées, les restes d’un bureau où des registres jaunis s’empilaient en désordre. Il jeta un coup d’œil par une fente du volet : les deux hommes parlaient, l’un d’eux consultait son téléphone. Aucun insigne, aucun uniforme. Mais Marcus connaissait ce style décontracté, cette fausse nonchalance. Des types de Petrova, ou d’une autre faction. Difficile à dire.
Il s’accroupit derrière une pile de sacs de jute, sortit le codex. Sophie s’accroupit près de lui, son souffle court. L’air empestait la moisissure et le diesel.
— Ouvre-le, dit-elle. On doit savoir si ça vaut le risque.
Marcus hésita une seconde. La dernière fois qu’il avait ouvert un document de la lignée templière, il avait failli se faire tuer dans une bibliothèque en feu. Mais il n’avait pas le choix. Le système d’alarme avait été neutralisé par Sophie, mais ce n’était qu’une question de minutes avant que quelqu’un ne remarque l’anomalie.
Il fit glisser la fermeture de cuir. La couverture s’ouvrit avec un bruit sec, presque aucun craquement. Les pages n’étaient pas du parchemin, mais du papier industriel, légèrement jauni, quadrillé comme un registre comptable. Pas de lettres ornementales, pas de symboles ésotériques enluminés. La première page portait une simple inscription, à l’encre noire, d’une écriture serrée et régulière :
*Pour ceux qui lisent entre les lignes, la dette est la seule carte qui ne se fausse jamais.*
Marcus tourna la page. Une liste. Des noms, une colonne de chiffres, une autre de dates. Rien de plus.
— C’est quoi ? demanda Sophie en se penchant.
— Des noms, dit Marcus, la gorge sèche. Northgate. Null Systems. Helm & Sons Data…
Il parcourut la page, son doigt suivant les entrées alignées avec une précision comptable. Aegis Robotics. Ironfield Analytics. Chaque nom était suivi de chiffres en caractères gras, des montants que Marcus aurait cru réservés aux budgets d’États entiers.
— Ce ne sont pas des personnes, murmura-t-il. Ce sont des entreprises.
— Des entreprises ?
— Des boîtes modernes. Des sociétés high-tech. Northgate, c’est un fournisseur de cryptographie. Null Systems, une plateforme de données. Aegis Robotics construit des drones de sécurité.
Il tourna la page. La liste continuait, une quinzaine de noms au total, chacun avec une ligne de chiffres complexes, des codes qui ressemblaient à des coordonnées géographiques et des séries de lettres sans queue ni tête.
Le codex ne contenait pas un réseau financier. Il contenait un annuaire inversé : des pseudonymes pour les acteurs du monde numérique moderne. Des entreprises qui, sous des noms banals ou discrets, contrôlaient des flux de données, des infrastructures critiques, des systèmes de paiement. Marcus avait vu ce genre de structuration lors d’enquêtes sur des fraudes d’assurance de grande ampleur : des holdings multiples, des coquilles vides, un vrai labyrinthe de papier.
Sophie suivait du regard, ses doigts s’arrêtant sur un paragraphe manuscrit en bas de la troisième page.
— « Le pont ne tient que si chaque pierre porte le poids d’une autre », lut-elle à voix basse. — Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Ça veut dire que chaque entreprise détient une pièce du puzzle, répondit Marcus. Et qu’il faut toutes les avoir pour reconstituer l’ensemble. Le « pont », c’est le système global.
— Mais où est la clé ?
Marcus retourna les pages. Rien d’autre qu’une structure répétitive, des tableaux, des montants, des dates de fondation derrière des sociétés-écrans. Aucune mention de coffre, de banque, de trésor. La dernière page du codex portait une simple ligne manuscrite :
*Le premier mot est la clef. Le dernier est la porte.*
— Il manque une page, dit Sophie. Tu vois ? Il y a une déchirure.
Elle avait raison. Une fine bande de papier subsistait là où une page aurait dû être reliée. La découpe était nette, professionnelle. Quelqu’un avait retiré volontairement la page finale avant que le codex ne soit caché ici.
Un bruit sourd résonna soudain, venant de l’extérieur. Les deux hommes s’étaient écartés de leur voiture. L’un d’eux pointait du doigt le bâtiment. Il avait remarqué la fenêtre entrouverte par laquelle ils étaient entrés.
— Il faut y aller, souffla Sophie.
Marcus rangea le codex sous sa veste. Il se releva lentement, les jambes engourdies par la position accroupie. Il observa la pièce : une porte arrière donnait sur un quai de déchargement, probablement surveillé lui aussi. Mais ils n’avaient pas le choix.
— Par la fenêtre du fond, dit-il en montrant une lucarne à moitié condamnée, à droite de la salle.
Sophie acquiesça d’un signe de tête. Ils avancèrent en croulant sous une poutre maîtresse, évitant les zones où le plancher semblait affaissé. Marcus atteignit la lucarne. Il poussa le volet, qui céda avec un gémissement. À l’extérieur, le canal noir luisait faiblement sous la lumière d’un lampadaire lointain. Un bateau de plaisance, amarré à quelques mètres, dansait doucement sur l’eau.
— On s’en sert, dit-il en enjambant l’ouverture.
Sophie le suivit, mais dans son mouvement, son pied heurta un tuyau de cuivre qui traînait au sol. Le bruit résonna dans le bâtiment comme un coup de gong. Presque aussitôt, une voix masculine s’éleva depuis l’intérieur du hangar.
— Quelqu’un est là.
Marcus attrapera Sophie par le poignet et la tira vers le quai, courant le long des pavés humides. Le bateau était un petit yacht de plaisance, les clés encore sur le contact — une aubaine que Marcus mit deux secondes à comprendre. Une aubaine trop bonne pour être vraie ?
— Monte, ordonna-t-il en sautant à bord.
Sophie le rejoignit, essoufflée. Le moteur démarra au quart de tour. Marcus défit l’amarre d’un geste sec et mit les gaz. Le bateau s’éloigna du quai alors que deux silhouettes apparaissaient sur le ponton, des lampes torches balayant l’eau. Aucun coup de feu. Juste une voix qui s’éleva, claire et presque polie :
— Monsieur Webb ! Nous savons ce que vous avez volé. Vous voudrez peut-être réfléchir à ce que cela coûtera.
Marcus ne répondit pas. Il maintenait la barre, le moteur ronronnant, le vent nocturne fouettant son visage. Le codex pesait contre sa poitrine, mais son esprit était déjà ailleurs, à cette page arrachée, à cette « clé » qui lui échappait encore.
— Montréal, dit soudain Sophie.
— Quoi ?
— Le premier nom de la dernière ligne, avant la déchirure. Montréal. Le code postal commence par H. C’est une référence, pas à une ville, mais à une banque privée. La H. du registre du commerce suisse.
Marcus la regarda, surpris. Sophie connaissait les registres suisses ?
— H comme Helvetica Trust, ajouta-t-elle. À Genève. Ils gardent des clés de cryptage pour les entreprises qui veulent anonymiser leurs avoirs. Si le premier mot est la clé, alors cette banque détient le mot qui ouvre le système.
Le bateau s’engouffra sous un pont ferroviaire, le fracas des roues d’acier couvrant un instant le bruit du moteur. Marcus sentait la collision entre l’excitation de l’avancée et le poids de la trahison passée de Sophie. Il pouvait lui faire confiance ? Il en doutait encore, mais il n’avait pas le choix.
— Genève, dit-il, comme si le mot scellait une promesse. Alors on va à Genève.
Il accéléra le long du canal, les lumières de Rotterdam s’éloignant. Derrière eux, la voix inconnue avait cessé de crier, mais Marcus savait qu’elle n’avait pas dit son dernier mot. Ce bâtiment avait été piégé, par l’un de ces hommes à la cigarette ou par quelqu’un d’autre — une troisième main dont il ignorait encore tout.
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