Le Registre des Os
Lire le chapitre 18: A Fork in the Trail
Les péniches étaient alignées le long du canal comme des cercueils d'acier, leurs écoutilles fermées sur des cargaisons que personne ne verrait jamais. Marcus tenait le registre contre sa poitrine, la couverture de cuir moite de la pluie de Rotterdam. Les noms dansaient encore sous ses paupières : Northgate. Null Systems. Aegis Robotics. Des pseudonymes pour des empires dont la valeur cumulée dépassait le PIB de la moitié de l'Europe.
« Ce n'est pas un réseau financier, dit-il tout bas, plus pour lui-même que pour Sophie. C'est une carte de propriété. »
Elle s'était arrêtée au bord du quai, les mains enfoncées dans les poches de son manteau trempé. Ses cheveux collaient à ses tempes. Elle n'avait pas dit un mot depuis qu'ils avaient escaladé le muret de briques et rejoint le canal secondaire.
« Explique. »
« Chaque nom correspond à une société écran, murmura-t-il en tournant une page du bout des doigts. Northgate — ça doit être une holding. Null Systems, une autre. Elles se possèdent l'une l'autre en boucles infinies. Pourquoi écrire ça dans un registre templier ? »
Sophie s'accroupit, essuya la pluie de son front. « Parce que les Templiers n'ont jamais fait confiance aux banques. Ils ont créé leur propre système de compensation. Chaque nom est un nœud. Chaque nœud détient une clé. »
Marcus releva la tête. « Une clé de quoi ? »
« D'un chiffrement. » Elle désigna la liste du menton. « Regarde les initiales. N. N. A. H. I. C'est un acronyme inversé. Le registre n'est pas le trésor, Marcus. C'est l'index d'une serrure. La clé est ailleurs. »
Il feuilleta jusqu'à la dernière page — celle qui avait été arrachée. La déchirure était nette, récente. Quelqu'un avait pris la page avant eux.
« Service banque de Genève, dit Sophie. Rue du Rhône. » Sa voix était basse, précise, trop calme. « C'est là que les dépôts nominatifs ont été numérisés. Si un nom du registre apparaît dans un coffre, on aura le premier anneau de la chaîne. »
Marcus la regarda. Il voulait lui demander comment elle connaissait si bien les registres suisses, mais le bruit lui coupa la parole.
Un moteur. Pas celui d'une péniche. Un moteur haut perché, qui grossissait entre les entrepôts, se répercutant sur l'eau noire comme un battement de tambour.
« Ils sont là », dit Sophie.
Marcus glissa le registre sous sa veste, la toile cirée grinçant sous le cuir. Il compta les pas jusqu'à l'échelle de coupée amarrée à quinze mètres. Le bateau de fuite était encore là, une coque de huit mètres ballottée par le clapot.
Le phare les cueillit en pleine face.
La voiture noire s'était arrêtée à la rampe du quai, parallèle à leur position. Une portière s'ouvrit en silence. Deux silhouettes descendirent, puis une troisième. Les jambes longues de Petrova sortirent de la pénombre, ses talons claquant sur le ciment mouillé.
« Monsieur Webb », appela-t-elle, comme si elle les invitait à prendre le thé. « Vous avez quelque chose qui ne vous appartient pas. »
Marcus poussa Sophie vers l'échelle. « File. Maintenant. »
Elle ne discuta pas. Ses pieds résonnèrent sur les barreaux de métal. Marcus recula, dos aux pavés, tenant le registre plaqué contre lui. Petrova fit deux pas de plus. Une main se tendit, paume ouverte, comme pour un mendiant.
« Rendez-le, et je vous laisse le corps au complet. »
Marcus se jeta dans le vide.
L'eau le frappa comme un mur de briques froides. Il avait visé la coque, pas le canal. Ses doigts attrapèrent le plat-bord, la peinture écaillée s'enfonçant sous ses ongles. Sophie était déjà au moteur, la clé tournée, l'hélice mordant l'eau noire.
« Accroche-toi ! » cria-t-elle.
Le bateau bondit. Marcus se hissa, les muscles de ses bras hurlant, les jambes encore dans l'eau. Derrière eux, Petrova n'avait pas bougé. Elle leva la main droite, deux doigts tendus vers le ciel, comme pour commander un orchestre.
Les projecteurs s'allumèrent de partout.
Deux vedettes rapides, noires, sans feux de navigation, avaient quitté l'ombre des entrepôts. Leurs étraves fendaient la surface en V blanc. Les moteurs hurlèrent. C'était une manœuvre d'encerclement, un pince lent et implacable.
« Ils ont anticipé le canal ! » cria Sophie.
Marcus jeta un regard derrière lui. La voiture de Petrova était toujours là, se reflétant dans l'eau, moteur tournant au ralenti. Elle n'avait pas pris la peine de les poursuivre en voiture. Elle avait planifié. Elle avait attendu.
Le registre pesait contre sa poitrine, imprégné d'eau, le cuir se ramollissant sous la pression. Les noms couraient dans sa tête — Northgate, Null Systems, Aegis Robotics — comme une litanie désespérée.
La vedette tribord fonça sur eux, oblique, visant la ligne d'eau devant leur proue.
« À droite ! » hurla Marcus.
Sophie vira. La coque s'inclina, l'eau gicla par-dessus bord. La vedette passa à un mètre, l'onde de choc les soulevant presque hors de l'eau. Le registre glissa des doigts de Marcus.
Il plongea pour l'attraper.
Le cuir humide lui échappa. Il vit la lourde reliure basculer par-dessus le plat-bord, heurter la surface dans une gerbe blanche, puis sombrer dans l'opacité du canal.
Une seconde. Deux. Le cercle de perturbations se referma. Il n'y avait plus rien.
Sophie poussa un cri étranglé. La vedette bâbord arrivait par l'arrière, son étrave hérissée de la rampe de proue qui menaçait de les broyer contre la paroi du canal.
« Saute ! » cria Marcus.
Ils plongèrent ensemble, dans la vase, dans le froid, dans le noir complet. Les moteurs rugirent au-dessus de leurs têtes. L'eau avala les sons. Marcus nagea le long de la paroi, les poumons en feu, les yeux grands ouverts dans une obscurité totale.
Il remonta la tête dans une faille sous un ponton immergé. Sophie était à côté de lui, respirant en halètements courts, les mains crispées sur une traverse en bois pourri.
Au-dessus, des bottes frappaient le ciment. Des voix se répondaient en russe. Le faisceau d'une lampe torche balaya l'eau à deux mètres d'eux, puis passa.
Sophie murmura, dans un souffle : « Le registre. Il est au fond, avec les noms. On a tout perdu. »
Marcus ferma les yeux. L'eau sale gouttait de ses cheveux dans son col. La liste entière gisait à dix mètres sous lui, dans une coquille de cuir détrempé, sous les yeux des hommes de Petrova.
« Pas tout, dit-il enfin. J'ai mémorisé les huit premiers noms. Et toi ? »
Elle le dévisagea, l'expression étrange, presque douloureuse. Puis elle tira de sa veste un carré de plastique scellé, le faisant tourner entre ses doigts.
« Le dernier nom. La dernière ligne. Je l'ai découpée dans la page arrière avant qu'on tombe. »
Il la regarda, la bouche entrouverte. Dans le lointain, le moteur de Petrova se tut. Un silence anormal s'installa sur le canal, comme si l'eau elle-même attendait leur prochain geste.
« Qu'est-ce qu'il dit ? »
Sophie jeta un coup d'œil vers le ciel, puis de nouveau vers lui. Dans la faible lueur d'une lampe de quai, son visage était celui d'une femme qui avait déjà pris sa décision.
« Il dit : "Le loup garde la porte." »
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