Le Registre des Os
Lire le chapitre 19: The Wolf Without a Pack
L’eau du port de Rotterdam était noire comme l’encre des coursiers, grasse de diesel et de pluie. Marcus ne réfléchit pas. Il déboucla son manteau, jeta un regard à Sophie qui s’accrochait au garde-fou du ponton, le visage blanc sous la lueur des lampadaires.
— Je fonce. Tu couvres la berge.
Sophie ne discuta pas. Elle dégaina quelque chose de son étui de cheville — un pistolet fin, presque un jouet entre ses doigts — et s’accroupit derrière une pile de caisses rouillées.
Marcus enleva ses chaussures, respira une fois, sauta.
L’eau froide le gifla. Une douleur nette lui traça la mâchoire jusqu’aux oreilles. Il plongea, les bras tendus en avant, les paupières closes comme un acte de foi. La lampe torche qu’il avait arrachée au mur du douanier était éteinte, chiffonnée dans son poing. Il savait où le livre était tombé. Le sillage de Sophie, le bruit creux de l’impact. Dix mètres plus loin. Trois mètres de fond.
Il ouvrit les yeux dans l’obscurité liquide. De la vase soulevée dérivait en nuées lentes. Il nagea à l’aveugle, glissant les mains le long d’un épais pilier en bois poli par les années — le premier pylône de l’ancien entrepôt, celui qu’ils avaient longé lors de leur évasion.
Ses doigts heurtèrent quelque chose de dur. Cuir clouté. Le livre.
Il le tira du limon, le coinça sous son bras, puis remonta vers la surface dans un silence presque parfait, seulement troublé par la berne des chaînes sur la vase.
Il crevait la surface quand la lumière le frappa. Une lampe de poche militaire, blanche et impérieuse, braquée depuis le toit d’un hangar adjacent. Le faisceau se posa sur son visage huileux.
— Marcus Webb, dit une voix amplifiée par le vide du port. Vous avez une minute pour poser le livre sur la cale et vous éloigner.
Marcus ne bougea que pour respirer. Il n’avait aucune arme. Sophie était invisible, quelque part derrière un conteneur.
Il s’accrocha au pilier, se hissa le long du bois suintant, sous la partie la plus haute du ponton. Une zone d’ombre. Le faisceau le suivit, tremblant légèrement.
— Vous ne comprenez pas, appela-t-il, la voix rauque. Ce livre ne paie rien. C’est la liste de ceux qui paient.
La voix ricana — un bruit sans joie, métallique.
— C’est ce que nous disent tous les livres.
Un bruit de pas dans la travée au-dessus de lui. Celui du tireur se déplaçait, prudemment, en cherchant un angle. Les semelles crissaient sur les planches disjointes. Marcus pouvait le localiser à l’oreille, séparé de lui par quelques centimètres de bois pourri et de fer.
Il se recula sous le ponton, le livre pressé contre son torse, et chercha autre chose dans sa poche humide. Sa main tomba sur la pièce.
La pièce de loup. La médaille. Il n’y pensa pas. Il la sortit, la serra dans son poing, comme un objet chanceux.
Le tireur s’arrêta juste au-dessus de lui. Le plancher craqua. Une plaque entière, gorgée d’eau, céda brutalement, et l’ombre du tireur bascula dans le trou, tombant à côté de Marcus dans un fracas d’éclaboussures.
Marcus écarta le livre, jeta un coup de poing dans le noir. Il frappa le côté d’un visage. Une arme tomba dans l’eau avec un bruit sourd. Le tireur grogna, tenta de se redresser, mais Marcus lui agrippa la gorge, cherchant à le maintenir sous l’eau sans se noyer lui-même. Le courant était doux mais le bois flottant des débris glissait entre eux, réduisant sa prise.
Le tireur se libéra, surgit de l’eau à sa droite, une pointe de couteau agile entre les doigts. La lumière du hangar tomba en oblique, arquant leurs ombres déformées.
Marcus balança la pièce par réflexe. Une erreur de panique. Mais le tireur vit l’objet, et quelques années de carrière firent qu’il plissa les yeux, hésitant, avant de comprendre qu’une pièce ne fait pas grand mal.
Le coup partit. Un éclair sourd.
Marcus ferma les yeux. Touché.
Mais la chose qu’il tenait — la pièce entre ses doigts — le surprit. Le choc ne traversa pas sa paume comme il l’avait imaginé. Une vibration légère, un son aigu, comme si l’on frappait un bouclier très petit. Il ouvrit les yeux.
La balle avait traversé le loup de la médaille — elle avait rebondi en la déformant légèrement, puis perforé, mortellement, la gorge du tireur. Le corps resta debout une demi-seconde, bizarrement digne, avant de basculer dans l’eau entre eux avec un ploc définitif.
Marcus resta là, flottant dans l’eau gorgée de carburant, la main ouverte. La pièce luisait dans son creux, chaude encore, bosselée au centre.
Une balle. Arrêtée. Déviée. Détournée.
— C’est impossible, murmura-t-il, seul avec le silence.
Sophie descendait sur le ponton, pistolet baissé, la respiration hachée.
— Il est mort ? demanda-t-elle, sans trop de curiosité.
Marcus hocha la tête. Il releva la médaille dans la lumière.
— Elle a arrêté la balle. Regarde.
Il n’avait pas besoin de le dire. Sophie venait de voir, l’éclat anormal au centre de l’objet, la matière plus dense, plus sombre que de l’or et plus brillante que de l’argent.
— Le loup, souffla-t-elle.
Marcus ne répondit pas. Il avait mal aux doigts, un engourdissement traversait son bras jusqu’au coude. Il mit la pièce dans sa bouche, comme on trempe une flèche, et commença à nager vers l’échelle rouillée du quai, le livre sous le bras.
Il ne savait pas encore ce que cela signifiait. Mais le poids de la pièce, désormais, lui semblait plus grand que celui du registre.
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