Le Registre des Os
Lire le chapitre 32: The Ledger's Last Line
L’air du coffre était encore chargé de poussière et de l’odeur du papier brûlé. Marcus avait les mains noires de suie, les jointures écorchées, et il tenait le registre comme on tient un blessé — avec précaution, presque avec peur. Les colonnes s’alignaient en rangées serrées, des noms, des dates, des montants. Des siècles de dette, comprimés entre deux couvertures de cuir.
Sophie s’accroupit près de lui, torche en main. Le faisceau vacillait sur le papier jauni.
— « La dernière ligne », murmura-t-elle. C’est ce qu’a dit la secrétaire. Mais la dernière ligne de quoi ?
Marcus fit glisser son index le long de la page finale. Les écritures changeaient de main, de langue même — latin, vieux français, allemand, anglais. Mais la dernière inscription était nette, presque fraîche : *« Serviteur de la Balance. Ligne de transmission. Horizon : 72° ouest, meridian 49, satellite Aurore. »*
— C’est une adresse, souffla-t-il. Une adresse dans le ciel.
Il releva la tête. Le plafond du dépôt craquait quelque part dans l’obscurité. Les sirènes dehors n’avaient pas cessé — elles s’étaient seulement éloignées, comme si la nuit elle-même les absorbait.
— J’ai besoin d’un ordinateur. Et d’un accès réseau. Le registre est rempli de données, mais elles sont cryptées selon une méthode que je connais.
Sophie arqua un sourcil.
— *Tu* connais une méthode de cryptage templière ?
— Mon passé a peut-être été fabriqué, dit-il, mais pas tout. Certaines choses… elles me reviennent. Les chiffres ont des formes. Je les vois.
Il ne lui dit pas que c’était Tom qui lui avait appris à voir les nombres comme des rivières, comme des courants. Tom, qui était peut-être encore en vie, qui était peut-être devenu une archive ambulante quelque part au-dessus de l’Europe, dans le silence glacé d’un serveur orbital.
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Ils trouvèrent un cybercafé miteux près de la gare Saint-Lazare, tenu par un homme qui posait ses questions en haussant les épaules, l’air de s’en moquer. Marcus paya en espèces, s’installa à un poste dans le fond, près d’une fenêtre sale donnant sur une ruelle où s’amoncelaient des cartons trempés.
Sophie montait la garde. Elle avait gardé deux charges de C4 dans son sac, un détonateur dans sa poche. Elle ne les avait pas mentionnées depuis la sortie des catacombes. Mais elle les palpait de temps en temps, comme pour rappeler leur présence.
Marcus ouvrit un navigateur, tapa une URL qu’il ne connaissait pas. Un réflexe pourtant — ses doigts bougeaient tout seuls. Un écran de connexion apparut : *« Protocole Racine. Veuillez insérer la clé. »*
La pièce de loup. Il la sortit de sa poche, la pressa contre le lecteur RFID du clavier. Un clic. Une carte du monde s’afficha, balayée de lignes rouges. Huit nœuds, répartis de Singapour à New York. Des serveurs satellites. L’un d’eux clignotait : *Aurore*, coordonnées au-dessus de la mer du Nord.
— Il est là, dit-il sans la regarder. Tom. La ligne de transmission pointe vers Aurore. Il est peut-être encore dans le système, en attente de réveil.
Il ouvrit un terminal, lança un script dont la syntaxe lui venait comme une chanson apprise dans une vie antérieure. Le registre, scanné un peu plus tôt à l’aide d’un téléphone de secours, se chargea dans une base locale. Il commença à l’anonymiser, à isoler les colonnes de chiffres.
Sophie observait l’écran, attentive.
— Qu’est-ce que tu cherches exactement ?
— Un modèle. Le registre ne contient pas que des dettes. Il contient des seuils. Des points de basculement. La Balance — l’organisation qui s’est emparée du mainframe — ne voulait pas transférer la dette, elle voulait la faire *tomber*. Un effondrement provoqué, secteur par secteur.
Il relaça le script. Les nombres défilèrent. Soudain, une courbe se dessina à l’écran : une descente brutale, presque verticale, qui s’interrompait net.
— Voilà. T+48 heures. Un flash crash simulé. L’arrêt est programmé pour passer par huit satellites relais, en cascade. Si Aurore reçoit l’ordre, il transmet aux sept autres. La Bourse de Paris s’effondre en trois minutes. Puis Londres, Francfort, New York. Un domino de panique.
Sophie se pencha, les mâchoires serrées.
— On a quarante-huit heures pour trouver Tom et le débrancher ?
— Ou le réveiller. C’est lui qui a conçu ce système, quelque part. S’il est encore là-haut, conscient, il peut nous donner la séquence d’arrêt.
— Et s’il ne l’est pas ?
Marcus ne répondit pas. Il était retourné au code, essayant d’isoler la clé de chiffrement de la ligne finale. Quelque chose clochait. Les nombres ne collaient pas. Il supprima une variable, relança le calcul. Les chiffres s’alignèrent soudain comme une porte qui s’ouvre.
— Il y a quelqu’un d’autre sur le réseau, dit-il. Une adresse IP, elle renvoie vers un compte sécurisé. Une messagerie chiffrée. Elle vient de s’activer.
— C’est la Balance ?
— Non. C’est un certificat de la Banque de France. Le sceau de la Baroness. Mais elle est morte, elle…
L’écran clignota. Un message, en lettres vertes sur fond noir :
*« Marcus Webb. Vous détenez l’algorithme. Nous savons ce que vous avez trouvé. Le flash crash est inévitable sans intervention. Rencontre proposée. Lieu : ancien chantier naval, Le Havre. Demain, 22h00. Seul. En échange de l’algorithme, nous arrêtons la cascade et vous rendons votre frère. »*
Sophie lut le message par-dessus son épaule, un pli amer au coin des lèvres.
— La Baronne avait une successeure. On dirait qu’elle a les mêmes méthodes.
— Ou les mêmes promesses vides, répondit Marcus. Si Tom est encore dans Aurore, elle ne peut pas me le rendre. Elle peut seulement me dire où le trouver.
— Et tu comptes y aller ?
Il éteignit l’écran, tira la pièce de loup de sa poche. La gravure sur la tranche — un nom grec, presque effacé par les siècles — luisait sous la lampe du plafond : *AUDOLIE*. Pas un nom de famille. Un mot. Un signe.
— Le Havre, c’est sur la côte. à deux heures d’ici. Le plus rapide pour Aurore, c’est un lanceur depuis la base de Kourou. Le Havre n’est pas un point de départ, c’est un point de contrôle. Ils veulent me tester, pas me sauver.
— Alors pourquoi y aller ?
Il glissa la pièce dans sa poche, attrapa son sac.
— Parce que si je ne vais pas à elle, elle viendra à moi. Et si elle vient à moi, elle aura des renforts. Mieux vaut choisir le terrain.
Sophie le regarda sans ciller.
— On y va ensemble. Pas négociable.
— Tu n’as pas à…
— Les charges. Elles sont encore bonnes. Et si le chantier naval est verrouillé par des gardes, j’ai de quoi négocier, moi aussi.
Marcus souffla. Un sourire fatigué s’accrocha à ses lèvres.
— D’accord. Mais on entre par l’eau. La mer est haute à 21h40. On contournera les postes de surveillance.
Il ouvrit la porte du cybercafé. La pluie s’était mise à tomber, fine et froide. Dans la rue, une silhouette s’arrêta un instant sous un réverbère, puis tourna au coin. Le cœur de Marcus se serra : elle portait un manteau semblable à celui que Tom avait acheté à Prague, trois ans plus tôt. Mais quand il cligna des yeux, la rue était vide.
Sophie n’avait rien vu. Elle marchait déjà vers la station, le col remonté.
Marcus la suivit, l’algorithme gravé dans sa tête, la pièce chaude contre sa cuisse. Deux chiffres tournaient en boucle dans son esprit, comme les engrenages d’une horloge : 48 heures. Et le nom grec, *Audolie*, qui restait aussi impénétrable qu’un tombeau scellé.
Mais une pensée le poursuivit, plus lourde que toutes les autres : si la successeure de la Baronne savait que Tom était dans Aurore — comment le savait-elle ? Avait-elle envoyé le message, ou l’avait-elle reçu de Tom lui-même ?
Il n’en avait aucune preuve. Mais il avait une certitude : le nom *Audolie* n’était pas une inscription morte. C’était une signature. Et elle ressemblait étrangement à une clé de décryptage.
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