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Le Registre des Os

Lire le chapitre 5: Broken Mandate

Le train traversait la campagne anglaise dans un grincement monotone de rails mouillés. Marcus Webb regardait son reflet dans la vitre noire — un homme de quarante ans aux traits tirés, suspendu de son poste, fiancé à une enquête qui le dépassait. Son frère était vivant. Ou l'avait été. La carte postale pesait dans sa poche intérieure comme une accusation.

« Tu vas finir par trouer le carton à force de le toucher. »

Sophie Lefevre était assise en face de lui, les jambes repliées sous elle. Elle avait troqué son tailleur parisien contre un jean sombre et un pull en laine grise qui la rajeunissait de dix ans. Elle tenait le dossier rouge qu'il avait arraché des griffes des mercenaires à Lyon — la ficelle qui les reliait à quelque chose de plus grand qu'eux.

Marcus sortit la carte postale. Un paysage du Sussex en sépia, des collines douces et une église à moitié en ruine. Au dos, une écriture hâtive : *Toujours là. Le loup montre la route. — T.*

« Treize ans, murmura Marcus. Treize ans à le croire mort. Et il m'envoie une carte postale avec un symbole de la guilde des louvetiers. »

Sophie attrapa la carte, l'examina sous la lumière jaunâtre du compartiment. Ils étaient seuls dans la voiture, à part un vieil homme qui dormait trois rangées plus loin, un chapeau mou rabattu sur les yeux.

« Ce n'est pas exactement le même symbole, dit-elle. Le sceau de Lyon représentait un loup courant, la gueule ouverte. Ici, le loup est assis, la queue entre les pattes. C'est un sceau de soumission. »

Marcus fronça les sourcils. « Tom n'a jamais été du genre à se soumettre. »

« Peut-être a-t-il changé. Peut-être a-t-il été forcé de changer. » Sophie retourna la carte, passa son doigt sur le bord. « Il y a quelque chose d'écrit en minuscule, sous le texte principal. De la sténo. Je crois que c'est des coordonnées. »

Elle sortit un carnet de sa poche, griffonna quelques chiffres. Marcus la regarda travailler, admirant malgré lui sa précision méthodique — chaque geste mesuré, chaque question posée comme une scalpel. Elle n'aurait pas dû être là. Elle avait abandonné son poste de détective spécialisée pour suivre un homme suspendu, recherché peut-être, dans un train pour l'Angleterre.

« Pourquoi tu fais ça, Sophie ? »

Elle leva les yeux, surprise. « Pardon ? »

« Ton métier. Ta réputation. Tu as tout laissé tomber pour m'aider à chercher un frère que je croyais mort, pour courir après une société secrète financée par une femme qui me tient par les dettes d'une autre vie. Pourquoi ? »

Sophie reposa la carte. Un bref silence. Le train ralentit dans une courbe, les fenêtres s'emplirent de la lueur d'une gare endormie.

« Parce que j'ai vu la manière dont tu as regardé ce reliquaire en Bretagne, dit-elle enfin. Pas comme un assureur qui évalue des dégâts. Comme un homme qui reconnaissait quelque chose. Et parce que j'en ai assez de passer ma vie à reconstituer des œuvres volées pour des collectionneurs qui les gardent dans des caves blindées. La première fois que j'ai ouvert le dossier Lyon, j'ai vu un nom que je connaissais. Mahaut. Ma grand-mère en parlait. »

Marcus se redressa. « Ta grand-mère ? »

« Une vieille dame normande qui prétendait que son arrière-grand-père avait été garde-chasse pour une famille richissime qui n'apparaissait pas au registre du cadastre. Des gens qui arrivaient la nuit, qui repartaient avec des caisses en bois. Elle disait qu'ils portaient des anneaux à tête de loup. »

Marcus exhala lentement. Le hasard n'existait pas dans ce monde — il le savait depuis Lyon, depuis le visage de Karim le gardien mort sous les coups des hommes de Petrov, depuis le coup de téléphone interrompu d'Henri. Tout était connecté par des fils invisibles, tissés des siècles avant leur naissance.

« Les coordonnées, dit-il. Ça donne quoi ? »

Sophie consulta son carnet. « Une abbaye ruinée à l'est de Brighton. Saint-Michel-du-Bois. Désacralisée au seizième siècle, effondrée en partie pendant la guerre civile anglaise. Plus aucune activité officielle depuis les années 1950. » Elle releva la tête. « On arrive à Brighton dans quarante minutes. »

Marcus regarda par la fenêtre. Le train traversait maintenant des faubourgs éclairés de lampadaires orangés, des jardins mouillés, des voitures garées devant des pavillons de brique. Quelque part là-bas, son frère — ou ce qui restait de lui — l'attendait dans les décombres d'un monastère détruit.

« Le loup assis, reprit Sophie. Ça ne veut pas dire soumission. Ça pourrait signifier la fin d'une meute. Le dernier loup. »

Marcus sentit un frisson lui parcourir l'échine. « Tom était l'aîné. Le chef de meute. Après sa disparition, notre père n'a plus jamais été le même. Il est mort en parlant de lui. »

« Tu crois que Tom t'a envoyé cette carte pour te faire venir, ou pour te prévenir ? »

La question resta suspendue entre eux. Le vieil homme à l'avant de la voiture remua dans son sommeil, murmura quelque chose d'incompréhensible, et se rendormit. Marcus observa ses mains, des mains d'homme qui avaient travaillé — noueuses, marquées de petites cicatrices.

« Il me prévient, dit-il enfin. Le sceau du loup couché, ce n'est pas un signal de reconnaissance. C'est un signal de danger. Tom est vivant, mais il est prisonnier de quelque chose. Il essaie de me faire venir avant qu'il ne soit trop tard. »

« Ou avant que toi, tu ne tombes dans un piège. »

Marcus se tourna vers elle. « Tu crois que c'est un piège ? »

Sophie rangea la carte dans le dossier rouge, referma le rabat avec soin. « Je crois que ton frère a disparu depuis treize ans. Je crois qu'il connaît la même symbolique que nous, ce qui veut dire qu'il est au courant de la même guerre souterraine. Et je crois que quelqu'un a laissé cette carte à ta disposition dans un dossier que les mercenaires n'ont pas trouvé dans la planque de Lyon. » Elle planta son regard dans le sien. « Ce n'est pas une coïncidence, Marcus. C'est une invitation. Peut-être une invitation à un enterrement. »

Le train ralentit, les freins émirent un gémissement métallique. Brighton. Marcus se leva, attrapa son sac, et fit face à la porte du compartiment.

Le vieil homme se leva à son tour, rajusta son chapeau mou, et se dirigea vers l'autre extrémité de la voiture. Alors qu'il passait à côté de Marcus, il murmura sans le regarder :

« Le wolf ring vous cherche, monsieur Webb. Faites attention à l'abbaye. »

Il disparut dans le couloir avant que Marcus ait pu réagir. Sophie le rattrapa par le bras.

« Il nous connaît. Il connaît ton nom. »

Marcus fixa l'endroit où l'homme avait disparu, le cœur battant. La carte postale de Tom, les mercenaires russes, Mahaut, l'anneau à tête de loup — tout convergeait vers une seule conclusion : ils n'étaient pas des enquêteurs, mais des pions. Et quelqu'un venait de déplacer leur première case.

« Une abbaye dans le Sussex, dit-il. Le wolf ring nous cherche. Et Tom m'a envoyé une carte pour me faire venir exactement là où ce type dit que le danger nous attend. »

Sophie passa devant lui, descendit sur le quai humide. Elle se retourna, les cheveux plaqués par la bruine.

« Alors soit ton frère essaie de te piéger, soit il essaie de te sauver. Mais on n'a qu'une seule façon de le savoir. »

Marcus la rejoignit dans la nuit anglaise, le vent chargé d'embruns, les lumières de la ville lointaine. Il pensa à Henri mort au téléphone, à Karim le gardien assassiné, à la dette envers Mahaut qui lui brûlait la nuque comme un fer rouge. Et il pensa à Tom, le frère brillant et brisé, celui qui avait disparu avec les secrets de leur famille.

La pluie commença à tomber.