Le Registre des Os
Lire le chapitre 6: The Abbey of Numbers
La pluie s’était tue, mais l’abbaye de Steyning suintait encore l’humidité des siècles. Marcus Webb suivit Sophie sous une arche effondrée, sa lampe torche balayant des gravats moussus. L’air sentait la terre, la chaux et quelque chose de plus vieux — du fer, peut-être, ou du sang oublié dans la pierre.
« Le code postal de Tom menait ici, dit Sophie à voix basse. Mais cette abbaye a été fouillée cent fois par les archéologues. Qu’est-ce qu’on cherche, Marcus ? »
Il ne répondit pas. Il tenait la carte postale dans sa main gantée, le loup à la queue basse gravé au verso. Tom l’avait tracée d’une main pressée, treize ans après sa mort présumée. Cette pensée lui vrillait l’estomac mieux qu’un acide.
« Un sous-sol, murmura-t-il. Les plans du cadastre datent de la Restauration anglaise. Mais la tradition locale parle d’une crypte plus ancienne, scellée lors de la dissolution des monastères. »
Sophie s’arrêta devant une dalle irrégulière. Elle sortit un stylet de sa poche et gratta la jointure. « Cette pierre n’a pas la même patine. On l’a posée récemment… ou on l’a bougée souvent. »
Marcus s’agenouilla, glissa les doigts sous le bord. La dalle bougea avec un grincement de mauvaise humeur. En dessous, un escalier en colimaçon s’enfonçait dans une noirceur absolue. L’air qui en remontait était plus sec, presque chaud.
« Après toi », dit Sophie.
Il descendit, comptant les marches qui descendaient. Dix-sept. Le chiffre lui rappela son ancien matricule de prison — dix-sept-oh-trois. Il chassa la pensée.
La crypte s’ouvrait sur une salle basse, voûtée d’ogives. Des colonnes de grès gris s’alignaient en rangées irrégulières, chacune gravée d’entailles, de symboles et de chiffres romains patinés par les siècles. Sophie alluma sa lampe large et la promena sur les surfaces.
« Attends, dit-elle. Ce ne sont pas des décorations. C’est une écriture comptable. »
Marcus s’approcha d’une colonne. Des marques minuscules couraient comme des fourmis disciplinées : des croix, des tirets, des sigles cabalistiques mêlés à une notation qu’il ne connaissait pas. Du pigment rouge à l’ocre, appliqué au pinceau fin. Il avait vu des registres médiévaux au British Museum, mais ici, le volume était différent. Chaque colonne semblait couvrir des années de transactions.
« Des marchands, dit Sophie. Le réseau des louvetiers de Lyon — ils fournissaient les foires de Champagne, puis les comptoirs italiens. C’est un livre de comptes gravé, miroir de ceux en parchemin. Une sauvegarde, en cas de capture ou de fire. »
Marcus passa le doigt sur une entaille profonde. Une série de lettres espacées en haut de la colonne : *FER BANCUM*. Fer… banque. Banque de fer.
« Quelle langue ? » demanda-t-il.
« Latin mêlé de vieux français et d’un dialecte piémontais, répondit Sophie sans lever les yeux. Tu vois ici, *auri mons* — montagne d’or. Ou plus précisément, *ferri mons*. Le mont de fer. »
Un frisson lui parcourut la nuque. Il recula d’un pas pour embrasser la rangée de colonnes. L’ensemble formait une carte muette : des lieux, des quantités, des échéanciers, ponctués de symboles animaux — cerfs, aigles, loups. Les loups semblaient marquer les points les plus élevés.
« C’est un coffre-fort géographique, dit-il. Chaque colonne est un site. Et les loups signalent les plus importants. »
— Ou les plus dangereux, ajouta une voix derrière eux.
Marcus pivota, sa main glissant vers son pistolet SIG qu’il n’avait plus le droit de porter depuis sa suspension. Il n’avait rien. Sur le seuil de la salle, quatre silhouettes se découpaient dans un contre-jour de lampes halogènes. La femme devant eux portait un long manteau noir, trempé de pluie, et un sourire glacé qui n’atteignait pas ses yeux gris acier.
« Anya Petrova, dit Sophie dans un souffle. La chef du service d’acquisition hostile pour Meridian Capital. »
« Lefevre. Webb. Vous faites un bien joli travail de repérage, dit Petrova en s’avançant. Nous cherchions cette crypte depuis six mois. Vous l’avez ouverte en quoi… une nuit ? Votre frère, Webb, il est décidément plus précieux mort que vivant, finalement. »
Marcus sentit le sang lui monter aux joues. « Tom est mort et vous le savez très bien. »
Petrova haussa une épaule. « Mort, pas mort — il vous a envoyé le message qui mène ici. Merci pour ça. Mes hommes vont maintenant transporter les colonnes. La technologie a évolué : on les scanne à haute résolution, on les numérise, puis on les dynamite pour effacer toute trace. Mais d’abord — le plateau. Donnez-le-moi. »
Elle tendit la main. Un de ses hommes cocka un fusil de chasse à canon scié pour faire bonne mesure.
Marcus jeta un coup d’œil à Sophie. Elle avait reculé derrière une colonne centrale, ses doigts fouillant déjà son propre sac. Le regard de Marcus croisa le sien et il y vit une étincelle familière : ils avaient joué les fugitifs ensemble moins de vingt-quatre heures. Un plan se formait.
« Le plateau n’est pas ici, dit Marcus lentement, en sortant la plaque de bronze enroulée qu’il avait récupérée plus tôt dans le sarcophage brisé de l’abbaye. Il est dans ma veste. Approchez et je le balance dans ce puits central. »
Il indiqua du menton un orifice sombre au centre de la crypte. Petrova sourit plus largement.
« Le puits est colmaté à la base. Vous bluffez, Webb. »
— Peut-être, répondit-il en reculant d’un pas. Mais Etes-vous prête à parier la fortune de Mahaut sur un bluff ?
Le nom claqua dans l’air humide. Petrova cligna des yeux — une seconde de surprise qui suffit. Sophie actionna un levier dérobé derrière la colonne. Un mécanisme ancestral gronda, et la dalle du sol se déroba sous les pieds des mercenaires en un éclair de poussière et de pierre éclatée.
Le lourd plancher de la crypte pivota sur des gonds médiévaux, et trois silhouettes hurlantes disparurent dans les profondeurs. Petrova, seule, avait bondi en arrière d’une fraction de seconde, parvenant à se maintenir sur le seuil. Elle tira deux coups dans leur direction avant de reculer dans l’escalier.
Marcus attrapa la main de Sophie et fonça vers une saillie en contrebas — une niche secrète dissimulée derrière un volet de pierre que le mécanisme avait dégagé. Ils s’y glissèrent tandis que des gravats pleuvaient au-dessus.
Derrière eux, la crypte entière commençait à s’effondrer en une cascade de sable et de mortier. Marcus serra la plaque de bronze brûlante contre sa poitrine.
Il se dégourdit dans le passage étroit qui s’ouvrait en pente douce vers un égout parisien antique — la crypte avait été construite sur un réseau de drainage romain. Sophie riait à moitié, un filet de sang au front.
« J’ai toujours voulu jouer à *Indiana Jones*, souffla-t-elle. Je retire ce que j’ai dit. Les vieux levers de mécanique valent mieux que tout plastic. »
Marcus ouvrit la plaque de bronze dépliée. Sur le métal oxydé, des marques encore lisibles s’alignaient : une carte fragmentaire des Alpes italiennes, reliant des points par des lignes pontoées. Certains étaient annotés de mots italiens anciens : *il ferro*, *il banco*, *la cassa*. La Caisse de fer.
« C’est ce qu’elle cherche, la banque de fer, dit-il en tournant la plaque devant la lumière. Ce n’était pas un nom métaphorique. C’est une banque littérale — un dépôt, protégé dans les rochers. »
Sophie posa un doigt sur un symbole au-dessus de la chaîne alpine : un loup courant, queue tendue. Pas le loup soumis de la carte postale. Ni le loup frontispice de la confrérie de Lyon.
« Ce n’est pas le sceau du réseau. C’est le sceau d’une filiale. Une branche opérationnelle, les gardiens du dépôt. Ton frère avait ce symbole sur lui quand il a été déclaré mort. »
Marcus fixa la plaque. Pour la première fois, la possibilité lui semblait presque tangible : Tom n’était pas seulement vivant — il était peut-être en vie précisément parce qu’il avait découvert ce dépôt avant tout le monde.
Il rangea la plaque dans sa veste. La pluie avait repris au-dessus, tambourinant sur les grilles d’égout. Quelque part, dans la nuit londonienne, Anya Petrova appelait déjà ses commanditaires.
« Il faut un historien, dit-il. Quelqu’un qui connaît les banques templières et les monnaies anciennes. J’ai un nom — un professeur à Paris, Arnaud. Ancien collègue de mon mentor Henri. »
Sophie acquiesça, déjà en route vers l’échelle de sortie. « Arnaud. Le spécialiste du réseau des mints templiers. Je connais son travail. »
Marcus la suivit, le froid de la pierre calcinée dans les os. Derrière eux, les murs continuaient à descendre dans un silence neuf. L’abbaye avait livré son premier secret, mais la carte de fer posait cent nouvelles questions — et à chaque réponse, le visage de Tom semblait s’éloigner un peu plus.