Le Registre des Os
Lire le chapitre 7: Roots of the Vine
La pluie londonienne s’était transformée en bruine grise quand le taxi s’engagea sur les quais de la Tamise. Marcus fixait la plaque de laiton sur ses genoux, le loup gravé semblant danser sous les reflets des réverbères. Sophie, à côté de lui, consultait son téléphone d’un air concentré.
« Arnaud répond. Institut d’études médiévales, quartier Latin. Il dit qu’il nous attend, mais il a l’air… nerveux. »
« Nerveux comment ? »
« Nerveux comme un homme qui sait que des mercenaires russes ont tué un gardien de musée il y a trois jours. »
Marcus serra la plaque. Le loup filial, la queue basse. Tom. Il revoyait le visage de son frère comme sur la dernière photo de l’orphelinat, puis la carte postale, puis le pavé de l’abbaye qui s’effondrait.
« Alors on va à Paris. »
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Le bureau du professeur Arnaud sentait le papier vieilli et le café tiède. Des rayonnages croulaient sous des cartons d’archives, et sur un chevalet trônait une reproduction agrandie de la plaque de Marcus. Arnaud, un homme sec aux lunettes cerclées d’or, ne leur offrit pas de siège.
« Vous avez déclenché une réaction en chaîne, monsieur Webb. Cette plaque, vous l’avez volée dans une ruine qui appartient au duché de Brighton. La police française me cherche déjà pour vous avoir parlé hier. »
Sophie s’avança. « Et pourtant vous nous avez donné rendez-vous. »
Arnaud la dévisagea un long moment, puis soupira. « Parce que j’ai reconnu le sceau. Celui que vous portez, dit-il en désignant la plaque, est un loup de lignée. Celui de votre frère, si mes déductions sont bonnes, est un loup de sang. Le premier protège, le second traque. »
Marcus sentit un vide dans sa poitrine. « Que voulez-vous dire par “de sang” ? »
Arnaud écarta un rideau. Derrière, sur le mur, une carte de l’Europe médiévale en parchemin, couverte de traits rouges reliant des villes : Auvergne, Lyon, Bruges, Venise, et une série de points dans les Alpes. Des marteaux et des enclumes.
« Les Templiers ne se contentaient pas de prier, dit Arnaud. Ils frappaient monnaie. Des ateliers clandestins qui ont survécu à la dissolution de l’ordre grâce à des familles laïques — les précurseurs des dynasties bancaires modernes. Les Médicis, les Fugger, les Rothschild. Tous ont, à un moment ou à un autre, frappé la même pièce d’argent avec le même loup. »
Il tapota la carte. « Celle-ci est une copie. L’originale appartient à un collectionneur privé. Elle recense chaque atelier, chaque forge, chaque cache. Et au centre, à l’intersection de toutes les lignes, se trouve ce que vous cherchez : la banque de fer. Pas une métaphore. Un véritable coffre fort taillé dans la montagne, scellé par des procédés dont seuls les Templiers avaient le secret. »
Marcus s’approcha de la carte. Ses yeux coururent le long des traits rouges. Brighton. Lyon. Et puis un point minuscule, dans le massif du Mont-Blanc, marqué d’un fer à cheval inversé.
« Et Mahaut ? demanda-t-il. Qu’est-ce que ce nom a à voir avec tout ça ? »
Arnaud pâlit. Il se tourna vers Sophie. « Vous êtes la petite-fille de Geneviève Lefevre, n’est-ce pas ? »
Sophie sursauta. « Comment savez-vous ça ? »
« Parce que votre grand-mère m’a écrit une lettre en 1987 pour me prévenir. Elle disait que les loups revenaient. Que la famille Mahaut n’avait jamais abandonné sa créance sur le trésor. Elle disait aussi qu’elle avait confié à sa petite-fille un moyen de discerner le vrai du faux. Elle parlait de la queue du loup. »
Sophie ouvrit la bouche, puis se ravisa. Marcus sentit un poids sur ses épaules. La queue basse. Le sceau de Tom. Le code de la carte postale. Tout convergeait.
« L’original de cette carte, dit Marcus. Où est-il ? »
Arnaud hésita. Il jeta un coup d’œil à la porte, comme s’il craignait qu’on l’écoute. « Il est détenu par une femme, une certaine baronne Von Halber. Elle vit entre Genève et Londres. Elle organise régulièrement des ventes aux enchères privées, très confidentielles, pour les grandes fortunes qui aiment l’obscurité. Le parchemin est sa pièce maîtresse. Elle ne l’a jamais montré en public. »
« Et comment on l’approche ? »
« Vous ne l’approchez pas. Elle vous choisit. Elle vous invite. Et si elle vous invite, c’est qu’elle sait déjà pourquoi vous venez. »
Un bruit sourd retentit au fond du couloir. Des pas, lourds, multiples. Marcus échangea un regard avec Sophie. Arnaud blêmit.
« Vous êtes suivis, murmura-t-il. Ils ont dû vous repérer dès l’aéroport. »
Il saisit la carte sur son chevalet, la roula et la tendit à Marcus. « Prenez la copie. Elle contient assez de détails pour la confronter à l’originale. Et écoutez-moi bien : la banque de fer n’est pas un simple coffre. C’est un système. Un registre de dettes que les grandes banques n’ont jamais remboursées. Si quelqu’un l’ouvre, il détient une arme de chantage planétaire. Votre frère le savait. C’est pour ça qu’ils l’ont pris. »
Les pas s’arrêtèrent devant la porte. Arnaud leur fit signe de passer par une porte dérobée derrière un rayonnage. Marcus hésita, mais Sophie le tira.
« Venez. »
Ils se faufilèrent dans un escalier en colimaçon. En bas, dans la cour pavée, une pluie fine commençait à tomber. Marcus se retourna vers la fenêtre du bureau.
Deux hommes en blouson sombre étaient entrés. Arnaud, debout entre eux, les mains levées. L’un d’eux saisit le dossier sur le bureau, là où la carte avait été — une copie d’un autre document. Marcus vit les lèvres d’Arnaud former un mot : « Décampez. »
Sophie démarra le moteur d’une vieille Peugeot garée contre le mur. Marcus sauta dedans au moment où le pare-brise éclata sous une balle. La voiture bondit dans la ruelle, dérapa sur les pavés et fila vers le fleuve.
Dans la boîte à gants, le rouleau de parchemin. Marcus le sortit, le déroula sur ses genoux. À l’œil nu, la copie semblait parfaite. Mais quelque chose clochait. Au motif du loup central, sous le fer à cheval inversé, une ligne de texte minuscule, presque invisible.
Il approcha la plaque de laiton. Leurs gravures se toucherent une fraction de seconde. Sur le parchemin, l’encre réagit à la chaleur et une suite de mots apparut, tracée d’une écriture ancienne.
« *Celui qui possède la clé doit aussi posséder la main qui l’a forgée.* »
Marcus releva les yeux. Sophie conduisait, le visage fermé, les jointures blanches sur le volant.
« Le code de la carte, murmura-t-il. La baronne Von Halber ne cherche pas un acheteur. Elle cherche un descendant. Tom n’est pas une simple prise. Il est la clé. »
Sophie tourna vers lui un regard où se mêlaient peur et détermination. « Alors il faut la voir avant qu’ils ne comprennent ce qu’ils ont entre les mains. »
Derrière eux, dans le rétroviseur, deux phares s’allumèrent dans la nuit tombante.