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Le Registre des Os

Lire le chapitre 8: The Collector's Game

La salle de bal de Claridge's n’était qu’un océan de lustres en cristal et de champagne tiède. Marcus Webb ajusta son nœud papillon — un emprunt de dernière minute à la conciergerie de l’hôtel — et s’enfonça dans la foule des collectionneurs, des banquiers et des aristocrates en déclin. Sophie Lefèvre le suivait à trois pas, son carnet de croquis sous le bras comme si elle cherchait l’inspiration.

« Le Baronnesse Von Halber est au fond, près de la table de baccarat, murmura-t-elle. Dix heures, sans faute. »

Marcus ne se retourna pas. Il fixa le champ de bataille : une longue table verte, des cartons de jetons en ivoire, et une femme d’environ soixante ans, droite comme un if, vêtue d’une robe de soie noire qui paraissait taillée dans la nuit elle-même. Elle tenait un éventail en dentelle d’une main et une carte de visite de l’autre, qu’elle froissa sans la regarder.

Il y avait, posée contre son sac à main, une pochette en cuir brun. L’original. Le parchemin de l’abbaye, celui que le professeur Arnaud avait reconnu, celui que leur copie réagissait au plateau de laiton. Marcus sentit la brûlure dans sa poche — la copie, pliée en huit, semblait vibrer comme un animal.

La baronne leva les yeux. Leurs regards se croisèrent. Elle sourit, froidement, comme on reconnaît un rat dans un grenier.

« Monsieur Webb. J’ai entendu parler de vous. Et de votre… détermination. »

Marcus s’approcha, les mains en évidence. « Baronnesse. J’ai un marché à vous proposer. »

Elle rit, un son sec comme le verre. « Les marchés, ce sont pour les courtiers. Les gentlemen, eux, jouent aux cartes. »

Sophie, derrière lui, tira sur sa manche. Marcus ignora.

« À quoi jouons-nous ? »

« Baccarat. Chemin de fer. Vous m’avez l’air d’un homme habitué à courir des risques. » Elle poussa une chaise face à elle d’un geste du menton. « Un seul jeu. Si vous gagnez, le parchemin est vôtre. Si vous perdez… vous me devez une information. Celle qui se trouve dans votre poche. »

Marcus sentit le froid envahir sa nuque. La copie. Elle savait.

« Une information, c’est tout ? » demanda-t-il.

« C’est tout. »

Il s’assit. Le croupier — un homme au visage impassible, probablement un garde déguisé — distribua les cartes. La baronne plaçait ses mises avec une lenteur étudiée, comme si chaque jeton pesait une vie humaine.

Marcus n’avait jamais été un grand joueur. Il comptait, il lisait les visages, mais ici, la baronne ressemblait à une statue d’albâtre. Elle ne cillait pas. Elle ne respirait presque pas. Après trois mains, il était à quatre mille livres sterling de moins.

« Vous semblez distrait, Monsieur Webb, dit-elle, en inclinant son éventail. Vous pensez à votre frère ? Le joli garçon au loup ? »

Marcus serra la mâchoire. « Où est-il ? »

« Il était à Milan, la dernière fois que les poissons m’ont parlé. Employé d’une certaine société de sécurité. Petrova, je crois. Une personne peu recommandable. » Elle sourit. « Mais d’abord, votre carte. »

Il la regarda. Elle n’était qu’à cinq points du total de la baronne. Une dernière main. Il avait misé le reste — les derniers mille livres sterling empruntés à Sophie pour l’entrée.

La carte tomba. Huit de carreau. Total : neuf. Il gagnait.

Il n’eut pas le temps de crier victoire — elle posa une petite carte grise sur la table entre eux, du bout de son doigt gantelé.

« Une carte bancaire, dit-elle. Pour vos frais. Parce que la vraie marchandise, ce n’est pas le parchemin. » Elle se pencha, sa voix à peine audible dans le murmure de la salle. « Je sais où se trouve, désormais, le seul objet qui peut ouvrir le fer. Vous l’avez, en photographie, mais l’original est en sûreté. Votre copie n’est qu’un indice. Le véritable trésor, c’est la preuve que votre frère est encore vivant — et qu’il sait quelque chose que personne d’autre ne sait. »

Marcus ne comprenait plus. Il tendit la main vers le parchemin ; elle ne fit pas un geste pour l’en empêcher. Le papier était épais, usé, avec un sceau de cire et une encoche en forme de loup.

« Vous voulez que je vous rapporte le registre de fer ? » demanda-t-il, la gorge serrée.

« Non, mon cher. Je veux que vous m’apportiez votre frère. Vivant. Et qu’il raconte à mes avocats ce qu’il a vu dans les Alpes. S’il fait ça, je libère son dossier. S’il refuse — » Elle se servit un verre d’eau. « — je m’assure qu’il ne sorte jamais de l’endroit où il se trouve. Et vous, vous ne saurez jamais la vérité sur ce que tu as laissé à Lyon. »

Le mot « Lyon » tomba comme un coup de poing. Marcus se leva, le parchemin froissé dans sa main.

« C’est ça, votre accord ? »

« C’est ça, mon contrat. Vous êtes un enquêteur d’assurance, Monsieur Webb. Vous savez évaluer les risques. » Elle se leva à son tour, ramassant son sac avec une désinvolture totale. « Le dossier de votre frère contient des informations sur sa naissance. Sur la tienne, aussi. Et sur le gardien de prison qui a signé votre libération anticipée, je crois. Un homme qui n’a pas survécu à votre départ. »

Marcus resta figé. Sophie, à un mètre, entendit le mot « prison » et regarda brusquement Marcus, les sourcils froncés.

La baronne fit un pas vers la sortie puis se retourna, ses talons claquant sur le marbre.

« Vous êtes encore un gentleman, Marcus. Vous avez gagné le parchemin. Je vous donne la chasse. Mais vous perdrez votre âme avant de gagner cette partie. Nous nous reverrons à Milan. »

Elle s’éloigna, avalée par la foule.

Marcus ouvrit le parchemin d’une main tremblante. Ce qu’il vit n’était pas une carte. C’était une lettre, écrite à l’encre brune, signée « Tom ». Et datée de trois semaines plus tôt, à Milan. Le texte disait simplement : « Elle sait que tu es vivant pour moi. Elle sait ce que tu as gardé de Lyon. Viens me chercher avant qu’elle ne te le prenne. — T. »

Sophie était près de lui. « Marcus. Elle a dit… prison ? Tu m’as dit que tu avais une dette. Pas que tu avais tué un homme. »

Il ne répondit pas. Il relut la lettre, puis le parchemin — les veines du papier montraient, sous un angle, des lignes déjà visibles, mais pas la carte. Une série de nombres, de dates, de noms de banques. Un registre.

Mais aussi, en filigrane, une ligne rouge crayonnée : « Le loup ne se soumet pas. Il choisit sa propre meute. »

Il tourna la tête vers la sortie. La baronne avait disparu dans une limousine noire. Le croupier rassemblait les cartes d’un geste vide, comme si le monde était soudain devenu machinal.

Marcus glissa le parchemin dans sa poche, attrapa Sophie par le coude et l’entraîna vers la porte. Il ne savait pas encore s’il venait de remporter une victoire ou de se faire piéger. Mais une chose était certaine : Milan n’était plus seulement une destination.

C’était un piège.