Le Registre des Os
Lire le chapitre 9: Aftermath of a Bargain
La pluie londonienne s’écrasait contre les vitres du safe house, un appartement anonyme au-dessus d’une poissonnerie fermée dans Whitechapel. Marcus avait posé le brassard en laiton sur la table de chêne, à côté de la copie d’Arnaud et du parchemin de Tom. Sophie, adossée au mur, le regardait sans un mot. Le silence entre eux avait la densité du plomb.
— La baronne a dit Milan, finit-elle par lâcher. Elle n’a pas menti là-dessus. Le cachet de la poste le confirme.
Marcus passa une main dans ses cheveux trempés. Il sentait encore l’odeur de cigare et de parfum de la salle de jeu, le goût âcre du mensonge qu’il avait servi à Sophie avec la même désinvolture qu’un whisky bon marché.
— Tom n’a jamais travaillé pour Petrova. Il travaillait *avec* elle. C’est différent.
Sophie s’approcha de la table, fit glisser son index sur le bord du parchemin. La lettre, datée de Milan, trois semaines plus tôt. Des mots qu’elle avait lus et relus dans le taxi, avides et déchirants. *Marcus, si tu lis ceci, c’est que je suis encore en vie. Je sais ce que tu as fait à Lyon. Je ne te juge pas. J’ai besoin de toi pour ce qui vient.*
— Tu m’as menti, dit-elle, sa voix étonnamment plate. Je t’ai demandé, cette nuit à Lyon, et tu m’as dit que tu avais purgé ta peine pour fraude fiscale. La baronne a mentionné un garde.
Marcus ferma les yeux. La mémoire lui renvoya l’image du gardien Corso, un homme trapu au sourire facile, qui jouait aux cartes avec lui les jeudis soir dans la bibliothèque de la prison. La rébellion, le corps qui roule dans la cage d’escalier métallique, le bruit sec de la nuque contre la rambarde. La promesse de Mahaut, murmurée à travers un interphone : *Je peux rendre ça propre. Tu me devras une dette éternelle.*
— Il n’y avait pas de fraude fiscale, dit-il. J’ai passé dix-huit mois pour une agression. Une bagarre de taverne à Lyon. Un type m’a provoqué, j’ai répondu. C’était… ordinaire. Sauf que le procès a été expédié, et que Mahaut m’a tendu la main. Elle a payé mon avocat. Elle a payé pour que je sorte vite. Mais le garde…
Il s’arrêta. Sa gorge était un nœud de fer.
— Tu l’as tué ?
— Non. Je veux dire… Pas volontairement. Il m’a poussé dans un escalier de service lors d’une fouille nocturne. Il a glissé sur une flaque. Il est tombé. Son crâne a heurté le métal. Et il y avait des caméras, Sophie. J’ai paniqué. J’ai déplacé le corps pour que ça ressemble à une chute accidentelle.
— C’était une chute accidentelle.
— Mais j’ai trafiqué la scène. J’ai pris ses clés. J’ai ouvert une issue. J’étais à trois mètres de la sortie quand je suis revenu. Je l’ai posé contre le mur, remis son casque, laissé son talkie-walkie à côté. Le rapport d’autopsie a conclu à une maladresse mortelle. La version officielle, c’est que je n’étais même pas dans le couloir. Mahaut a acheté le silence du surveillant de nuit. C’est sa seule véritable dette à mon égard.
Sophie ne bougeait pas. Dans la lueur blafarde de la lampe, elle semblait taillée dans la pierre de la cathédrale de Lyon où ils avaient marché quelques jours plus tôt.
— Tu as dit « protéger un ami » à l’instant. Quel ami ?
Marcus détourna le regard vers le brassard. Les glyphes du wolf seal y dansaient, imperturbables, taillés sous la patine.
— L’ami, c’est Tom. Ou plutôt, c’était. Tom était dans la taverne cette nuit-là. C’est lui qui avait commencé la bagarre. Il défendait une serveuse que le type avait poussée. Le type est tombé, et Tom a paniqué. Il s’est enfui. Les caméras dans la rue ont filmé sa course. La police le cherchait. Je n’avais qu’un seul témoignage à livrer pour le sauver. J’ai dit que c’était moi qui avais frappé. L’enquête était simple, un accord de plaider-coupable a suffi. Mahaut a signé les frais.
— Et le garde ?
— Le garde a eu lieu trois mois avant ma libération anticipée. Tom n’était pas là. Ça, c’était mon mensonge à moi. Crois-moi, j’ai eu le temps d’apprendre à distinguer les deux.
Sophie s’assit enfin. La chaise grinça sur le sol de bois. Elle posa ses mains sur la table, pas loin des siennes.
— Tu aurais pu me le dire.
— Je n’ai jamais appris à dire ce genre de choses. Les mensonges sont plus légers, une fois que tu t’y habitues.
— Mais ils pèsent plus longtemps.
Il acquiesça. Le souffle court, la honte en bouillie dans le ventre. Elle ne lui pardonnait pas — pas encore — mais elle ne se levait pas pour partir. C’était peut-être toujours ça le miracle : rester.
— Et Mahaut, dit-elle lentement. Elle n’a jamais exigé le remboursement ?
— Elle l’a exigé. À la seconde où j’ai rejoint Criterion. Elle m’a envoyé à Lyon pour que j’ouvre son coffre. Le coffre sur le cadavre, dans la cuve de vin. Tu te souviens. Je savais ce qu’il y avait dedans avant même de l’ouvrir. Une dette qui change tout, disait-elle. J’ai compris trop tard qu’elle parlait de moi.
Sophie releva la tête. Ses yeux étaient secs, mais leurs bords rougis parlaient d’une nuit sans sommeil.
— Et ton frère, dans tout ça ? Il était témoin de ton mensonge à la taverne. Il est le seul à savoir pourquoi tu as purgé sa peine. La baronne veut le voir. Elle dit qu’il est la « clé biologique ». Et le parchemin dit qu’il travaille avec Petrova.
Marcus prit le parchemin dans ses mains, le déplia. Les marges étaient cornées, une encre bonne marchande, une écriture rapide et penchée — celle de Tom, qu’il n’avait pas revue depuis une décennie. *Le Wolf Ring ne traque pas les objets, il traque les hommes. Ils m’ont trouvé à Milan. Tout ce que je sais, je le tiens de Mahaut. Je te dois plus que des excuses. Rejoins-moi aux Alpes. Le futur de la banque se joue sous le glacier.*
— Tom a toujours été un témoin docile, dit Marcus. Je porte les cicatrices. Il porte les informations. Mahaut l’a certainement contacté après mon départ de la prison. Elle ne garde qu’un seul œuf dans chaque panier.
Sophie se leva, marcha vers la fenêtre. Le néon d’un restaurant pakistanais clignotait en face, baignant la rue d’une lumière aqueuse. Elle croisa les bras.
— Elle joue les deux tableaux, nous compris. Elle vous a poussés tous les deux vers ce coffre alpin. Et la baronne, elle, veut ta tête en échange de ta liberté. Si tu trouves Tom et que tu le livres, tu es libre. Si tu ne le livres pas, elle vend ton dossier à Interpol.
— La baronne vendra le dossier de toute façon. Elle fait du pain grillé de toute vérité qui passe dans sa bouche.
— Alors pourquoi la servir ?
— Parce qu’elle sait peut-être où Tom est *réellement*. Elle a dit « Milan », et Milan est sur le parchemin. Pour une fois, ses vérités sont exactes. Ensuite, elle veut qu’il soit vivant à son côté. Pas par cruauté. Par insécurité — elle veut la clé avant que le coffre soit ouvert par quelqu’un d’autre.
Sophie se tourna. Le rideau de pluie dessinait des traînées parallèles sur la vitre, et derrière elle les lumières de la ville formaient un tissu fragile.
— Donc, nous allons aux Alpes. Sous le glacier. Avec une carte en laiton, une lettre voilée et la promesse que le Wolf Ring ne nous lâchera pas avant d’avoir mouillé nos os.
— Nous allons plus loin que ça, dit Marcus. Nous allons confronter Mahaut. Pas à travers ses émissaires, pas à travers des codes. En face. Elle est quelque part en Europe. Le Iron Bank n’est pas un coffre, c’est une adresse. L’adresse de ses secrets. Et Tom le sait.
Sophie le regarda, puis elle esquissa — enfin — une expression qu’il n’avait pas vue depuis Lyon : pas un sourire, mais une décision. Un pli net de la bouche, une confiance fragile qui poussait malgré la terre brûlée.
— Je vais prendre une douche, dit-elle. Ensuite, on planifie.
— Et après ?
— Après, on va à Milan. Parce que le parchemin dit que Tom y était il y a trois semaines. Mais ton intuition dit qu’il a bougé. On le cherchera là où la neige est la plus épaisse.
Marcus rangea le parchemin dans son étui de cuir. Les heures précédentes avaient été un tumulte de velours, de bribes, de demi-vérités. Tout ceci était un répit, pas une fin. Mais pour la première fois depuis la mort du garde Corso, il avait quelqu’un qui connaissait la forme exacte de son mensonge et qui choisissait de rester.
La douche coula au fond de l’appartement. Marcus prit la carte en laiton, la heurta à la lampe. Les écrous de la serrure alpine renvoyaient un éclat sombre et précis. Tom avait écrit *témoin* en marge des coordonnées, d’une main tremblante qu’il devinait malgré l’encre sèche.
Il savait que le voyage ne serait plus un jeu de pistes, mais un procès.
Où lui-même comparaîtrait d’abord.