Le Registre Doré
Lire le chapitre 10: The Orphan's Trail
La pluie s'était arrêtée, mais les ruelles du Marais restaient glissantes, noires de reflets. Lucien marchait vite, les mains enfoncées dans les poches d'un manteau qui avait connu des jours meilleurs. Il sentait la présence derrière lui — le même pas feutré, la même respiration discrète qui l'accompagnait depuis la rue des Rosiers. Il tourna brusquement dans une impasse, s'aplatit contre une porte cochère, et attendit. Trente secondes. Une minute. Personne. Soit son tailleur était meilleur qu'il le pensait, soit il avait enfin semé la taupe. Il n'y croyait guère.
C'était l'information de Josiane — avant qu'elle ne disparaisse, avant que sa note forgée ne lui arrive par des canaux troubles — qui le menait ici : une adresse rue des Guillemites, une chambre de bonne au cinquième étage. Celle d'une fille nommée Colette. Une ancienne maîtresse du colonel allemand décédé deux semaines plus tôt, celui-là même que la rumeur de la pègre liait au magot. Le colonel avait été retrouvé dans sa baignoire, les veines ouvertes, selon les rapports officiels. Suicide. Tout Paris savait ce que « suicide » signifiait quand la Gestapo s'en mêlait.
Le bâtiment sentait le chou bouilli et l'humidité. Lucien monta sans se presser, testant chaque étage du regard. La porte du cinquième n'était pas verrouillée. Ce n'était pas bon signe.
Il entra. La pièce était petite, presque vide : un lit de fer défait, une armoire entrouverte, un lavabo ébréché. Sur la table, une tasse de café froid, un morceau de pain dur. Personne. Mais les affaires d'une femme qui n'était pas partie — juste sortie. Un foulard sur le dossier de la chaise. Une brosse à cheveux où traînait encore un cheveu blond cendré. Et puis, les livres. Une pile de romans au pied du lit, des éditions à deux sous, cornées. Lucien les feuilleta machinalement, cherchant quoi ? Une preuve de vie ? Un indice ?
C'est Balzac qui lui parla. *Le Père Goriot*, un exemplaire usé, dont la tranche portait une déchirure fraîche. Il l'ouvrit — et un bout de papier jaune s'échappa, atterrissant sur le plancher. Une écriture féminine, penchée, reconnaissable à son encre bleue :
« Villa Les Tilleuls, route de la Reine, Neuilly. Il y a une cave sous le garage. Il disait que c'était son filet de sécurité. Je n'y suis jamais allée. Vous le trouverez peut-être. »
Pas de signature.
Lucien relut trois fois. Le colonel avait une planque à Neuilly. Et cette gamine — Colette — avait tout noté, naïvement ou désespérément, avant de s'évaporer. Elle n'avait pas pris un seul livre. Elle n'avait pas pris sa brosse. Elle était partie précipitamment, ou quelqu'un l'avait emmenée.
Il plia le billet dans sa poche. Neuilly. Hors de Paris, mais pas loin. Une villa cossue, probablement réquisitionnée par l'administration allemande — mais si le colonel y avait gardé son « filet de sécurité », il y avait forcément de l'or. Saloperie de métal, pensa Lucien. Il tua pour lui trois fois déjà cette semaine.
Il redescendit l'escalier lentement, les sens en alerte. Dans la cour, une concierge ratatinée balayait des feuilles mortes avec une indifférence trop appuyée. Elle ne leva pas les yeux. Il sortit par la ruelle, puis se fondit dans la foule clairsemée du boulevard de Sébastopol.
L'après-midi tirait à sa fin. Il évita le café habituel — trop de regards, trop d'oreilles. Il longea les quais, trouva un banc isolé sous un marronnier jaunissant. Il sortit le fragment de carte volé au déserteur mort. Le papier déchiré ne montrait qu'un cercle au crayon autour d'un lieu marqué « La Butte » et, en travers, la reproduction photographique volée dans l'arrière-boutique du marchand mort rue des Rosiers. La photo, un document d'archives militaires, montrait la même annotation — « La Butte » — accompagnée d'une ligne rouge qui s'arrêtait net, comme si le tracé avait été volontairement coupé. Le billet de Colette mentionnait une cave, pas une butte. Mais le colonel avait peut-être laissé des réponses là-bas.
Il plia les papiers, les glissa dans la doublure de sa chaussure gauche. Les Allemands fouillaient le manteau, jamais les semelles.
Une cloche sonna quatre heures. Demain, à dix-sept heures, il devait livrer la valise de faux francs au consigne 44 de la Gare de l'Est. S'il la livrait, il obtenait les renseignements de Pierre sur l'homme à la cicatrice. S'il ne la livrait pas, Pierre le dénoncerait pour trafic — ou pire, mentionnerait à certaines oreilles que Lucien avait un frère pas tout à fait mort. Et Camille, la Résistance, attendait les itinéraires de patrouille qu'il n'avait pas encore osé trahir en partie. Et voilà qu'il devait maintenant enquêter sur une villa à Neuilly, possiblement truffée d'or ou de pièges.
Trop de fers au feu.
Il se leva, alluma une cigarette pour se donner une contenance. La nuit commençait à tomber sur la Seine, les réverbères jetaient des flaques de lumière jaune sur les pavés. Lucien décida de passer d'abord au dépôt de Marcel. Il devait livrer le paquet au père Anselme avant que le curé ne s'impatiente. Mais en traversant le pont Saint-Louis, il capta du coin de l'œil une silhouette : gros manteau marron, chapeau baissé, arrêté au milieu du pont comme un touriste idiot en pleine occupation. L'homme ne regardait pas la cathédrale — il regardait Lucien.
Lucien changea de trajectoire, traversa la Seine par le pont de la Tournelle, se fondit dans les ruelles de l'île — mais l'homme marron continuait, patient, obstiné.
La taupe n'avait pas été semée. Elle venait de se révéler.
Il fallait le perdre avant Neuilly. Une villa isolée, la nuit, avec un chien à ses basques — cela sentait le traquenard.
Il accéléra dans la rue des Ursins, déboucha sur le quai de Béthune. Il connaissait un passage : une cour intérieure des immeubles autour de l'hôtel de Sens, puis un escalier secret qui menait à la rue de la Mortellerie. Il s'y engouffra, les ombres l'avalèrent.
Derrière lui, le pas se précipita. Puis s'arrêta.
Lucien retint son souffle, plaqué contre la pierre froide. Il entendit un murmure — deux voix, trop basses pour distinguer les mots. Puis le silence. Longtemps.
Il n'attendit pas d'en savoir plus. Il traversa la cour, escalada un muret derrière les anciennes écuries, sauta dans un jardin abandonné. Il en sortit par une grille rouillée, trois rues plus loin, près de l'Hôtel de Ville.
Plus personne.
Il respira. Neuilly. Ce soir.
Chez Marcel, dans la réserve obscurcie d'une charcuterie de la rue des Rosiers, il trouva le vieux derrière sa caisse, graissant les rouages d'une machine à coudre qui marchait déjà parfaitement. Marcel ne s'émut pas de le voir surgir.
— Le père Anselme, dit Lucien. Le paquet.
Marcel hocha la tête, disparut dans un arrière-boutique, en revint avec un paquet sombre, taille d'un gâteau, ficelé soigneusement.
— Tu connais le code ?
— « Louez l'Éternel qui est bon. »
— Et sa réponse ?
— « Parce que sa miséricorde dure toujours. »
Marcel ne sourit pas, mais un muscle de sa joue se détendit.
— Prends garde, Lucien. Les rues sont pleines de morts qui parlent encore.
Lucien prit le paquet, le glissa contre sa poitrine sous le manteau.
— Et vous ? Vous savez quelque chose sur un colonel allemand qui aurait eu une petite amie à Paris ? Une blonde, Colette ?
Marcel plissa les yeux — un plissement d'intérêt, pas de surprise.
— Le colonel Brandt. Mort dans sa baignoire la semaine dernière. Il avait des habitudes… particulières. On disait qu'il achetait des faveurs du côté de Saint-Ouen, des filles jeunes, impressionnables. La petite Colette travaillait à la cigarette chez le Dôme avant que les Boches ne réquisitionnent le coin. Belle fille. Les Allemands la regardaient, mais c'est Brandt qui l'a eue. Il la payait en francs et en promesses.
Lucien détestait le tableau qui se dessinait.
— Et elle, qu'est-elle devenue ?
Marcel haussa les épaules.
— Disparue à la mort du colonel. La rumeur dit qu'elle a fui en province. La rumeur dit plus souvent qu'elle a été « invitée » à une conversation par la Gestapo. Le goumier a hérité de la villa de Neuilly. Il garde tout sous clé. Si elle savait quelque chose, elle ne l'a jamais dit — ou on ne lui a jamais laissé l'occasion de le dire.
Lucien encaissa.
— Merci, Marcel. Gardez-moi ceci en mémoire : si vous voyez un homme avec une cicatrice en forme d'étoile à cinq branches, vous ne l'avez jamais vu.
Marcel écarquilla légèrement les yeux, un tic rare.
— Une étoile à cinq branches ? Le genre de marque qu'on tatoue dans les camps ?
Lucien s'arrêta net.
— Vous en avez déjà vu une ?
Marcel se redressa, s'essuya les mains sur son tablier graisseux.
— Un homme est venu ici il y a trois jours, demandant après toi. Il parlait allemand avec un accent russe, un Français en manteau propre qui se comportait comme s'il commandait. Je ne lui ai rien dit. Mais sur son cou, quand il s'est penché pour examiner les coupons de pain, j'ai vu la marque. Petite, mais nette. Vous me la décrivez comme ça, j'aurais la même image.
Lucien sentit le froid monter dans la nuque.
— Il a dit ce qu'il voulait ?
— Il a dit : « Quand Marchand reviendra, dites-lui que le temps des marchandages est terminé. »
Le temps des marchandages. Cette phrase avait été utilisée par son frère Jean-Paul — dans une lettre codée écrite du camp de prisonniers, prétendument interceptée, jamais reçue.
Une femme qui en savait trop. Un colonel mort. Un ennemi tatoué. Et un frère dont le fantôme refusait de mourir.
Lucien quitta la charcuterie sans un regard en arrière. Le paquet du père Anselme attendrait encore une heure. Il se dirigea vers le nord-est, vers la ligne de métro qui menait à Neuilly.
Colette, Brandt, la cave. Il fallait y aller. Et si le goumier gardait la villa, Lucien allait devoir être plus malin que tous les démons du monde.
Il monta dans le métro, la photo du colonel pliée dans la doublure de son chapeau, le billet de Colette dans sa poche, le regard fixé sur la vitre sombre où dansait le reflet d'un homme qu'il ne reconnaissait plus.