Le Registre Doré
Lire le chapitre 11: The Villa in Neuilly
La nuit avait déjà avalé Neuilly quand Lucien se glissa entre les grilles de la villa Brandt. Le fer forgé cria à peine sous sa poussée, une plainte étouffée par le gant de cuir. Il resta immobile deux secondes, retenant son souffle, l'oreille tendue vers la rue déserte. Rien. Seul le ronronnement lointain d'un moteur militaire, quelque part vers la porte Maillot.
La propriété avait cet air abandonné que prennent les maisons dont une vie a été arrachée trop vite — ou trop violemment. Les volets du rez-de-chaussée pendaient de travers, l'un d'eux balançant encore dans l'air humide. Les taches d'herbes folles entre les dalles de l'allée n'avaient pas été touchées depuis des semaines. Pourtant, Lucien le sentait, une présence récente. Une cigarette écrasée près du perron, encore légèrement tiède sous son pouce ganté. Quelqu'un était venu ici dans l'heure précédente. Les traces de pas dans la boue, deux paires, l'une lourde, l'autre plus légère, n'avaient pas eu le temps de sécher. La Gestapo, sans doute, ou un autre visiteur attiré par la même odeur.
Il contourna la maison par le jardin plutôt que de forcer la porte d'entrée. Les persiennes côté cour étaient closes, mais une fenêtre du sous-sol entrouverte sur le soupirail leva ses gonds dès qu'il la toucha. Il fit coulisser le battant sans bruit, écouta, puis inspira une longue gorgée d'air. C'était comme ça qu'on entrait chez les morts : par les caves.
La cave sentait l'humidité, le papier brûlé et le tabac froid. Brandt avait gardé ici sa collection, ses caisses de dégénérés, comme on disait dans les rapports officiels. Des tableaux, mais qui avaient déjà été dépouillés de leurs cadres les plus précieux, probablement par les premiers venus de la Kommandantur. Des caisses de vin entrouvertes, des bouteilles brisées dans une flaque visqueuse. Lucien alluma sa lampe tempête, la tint basse, un rai juste assez large pour tracer son chemin au cœur des ombres.
Mais ce n'était pas la collection que Lucien cherchait — ni le vin. Marcel, le vieux maquereau au cœur d'or pur et à l'âme noire, avait parlé d'un colonel qui gardait ses secrets dans les murs. La cache de Brandt, le trou où il cachait ce qu'il ne voulait pas livrer à son propre commandement. Lucien passa la main sur le plâtre des murs, tapa ici, poussa là. La pièce du fond, derrière un éboulis de portails en chêne, le fit s'arrêter. Le papier mural était différent — plus récent, une teinte plus crème, posé sur une plaque qui sonnait creux sous les jointures.
Une armoire poussée contre le mur ne l'était pas assez. Il l'écarta d'un épaule, laissant une trace nette dans la poussière qui aurait dû être la plus épaisse, mais qui ne l'était pas, encore un visiteur récent.
Le panneau pivota, presque tout seul, révéla un renfoncement sombre et un casier en acier.
Lucien sortit ses passes, des petits outils qui faisaient partie d'une vie de mystères, et ouvrit le casier en trois mouvements. Dedans, pas de grosses liasses, pas de diamants — juste des papiers. Des factures, un carnet d'écriture fine et dense, et une liasse de lettres.
Il sortit les papiers, commença à faire défiler le carnet sous sa lampe. La lumière accrochait des noms, des dates. Du 3 octobre, puis du 7, du 12, des listes de quantités, de numéros de wagons, de gares. Il était en train de lire, la mâchoire serrée, quand l'une des lettres, celle posée contre le couvert du carnet, attira son regard. Un mot de deux lignes, barré d'un tampon militaire — *transfert de la marchandise par voie ferrée*, département, *dépôt central Saint-Lazare* — et en dessous, la croix d'un signet, ou d'une carte, qu'il reconnut.
Le cœur de Lucien manqua un battement.
C'était le même repère que celui sur la copie photographique du parchemin. La même tour écrasée, le même coin de rue aux angles morts. Pas la carte entière, non — mais un fragment. Une signature. Un relevé de lieu où la même chose était dessinée, sur un autre papier plus ancien, froissé au fond du casier.
Lucien le déplia avec précautions. C'était un plan de Paris, sommaire, griffonné avec l'urgence de quelqu'un qui n'a pas le temps d'attendre une table à dessin. Un quartier, hachuré inégalement, avec des bâtiments marqués d'une croix presque au centre. Et cette même tour, en calque approximatif, sur le côté.
Le dépôt, pensa-t-il. Le plan mène au dépôt de la gare de Saint-Lazare. Brandt l'avait déchiffré. Et Brandt l'avait caché — ou l'avait dessiné lui-même, sous pression, pour ne pas perdre la mémoire de son propre secret. Cela signifiait que la copie photographique était peut-être complète après tout — mais redirigée par un autre regard. Pas une copie de la carte, mais une interprétation.
Un bruit au-dessus. Des voix. Des découpes de pas d'hommes en bottes, qui n'essayaient même pas d'être discrets.
Lucien coupa sa lampe. Le silence retomba, puis les voix montèrent plus distinctes à travers les planchers. Allemand. Gestapo. Les pas s'arrêtèrent — presque au-dessus de sa tête, dans la pièce du salon du rez-de-chaussée. Un ordre bref, puis une réponse plus basse. Lucien compta trois voix, mais quatre pas. Peut-être un officier et trois hommes de rang.
Il devait sortir par le soupirail, mais ils étaient au-dessus. S'ils étaient entrés par la porte d'entrée, le sous-sol pouvait avoir une autre issue — une issue de service, peut-être, côté nord, là où la cour donnait sur l'allée des voisins.
Il remit le carnet dans sa veste, la lettre et le plan au milieu, sangla tout contre sa poitrine avec un tour de ceinture de fortune. Il ramassa la lampe éteinte, la glissa sous son aisselle, et se dirigea à tatons vers le mur nord, là où une étagère vide pouvait masquer un passage. Sa main trouva le linteau froid d'une porte en bois mal ajustée. Il poussa. L'huis céda.
À quatre pattes, dans un corridor de service si étroit que ses épaules le frôlaient des deux côtés, Lucien rampa vers l'extérieur, vers l'air humide du jardin des voisins.
Une lumière fulgurante. Une lampe torche puissante, braquée droit sur lui, le tira du corridor comme un insecte.
— *Halt! Wer da?*
Lucien ne comprit pas la suite. Il se fondit dans le mouvement, se redressa, jeta son propre poids contre une palissade derrière lui. La pluie tomba soudain, un trait de glacé entre lui et le faisceau. Une rafale. Les balles mordirent la terre à vingt centimètres de ses chevilles, mais il était déjà en mouvement — un saut, une glissade sur les pavés gras, un corps à corps avec cette putain de palissade avant de la franchir.
Il courut dans l'obscurité de Neuilly sans ralentir, slalomant entre les arbres et les grilles des propriétés, sans savoir si on le poursuivait réellement ou si les tirs n'étaient que des coups de semonce pour réveiller tout le voisinage. Il ne s'arrêta qu'une fois sous l'arche d'un porche cochère verrouillé, dos contre la pierre, la main pressée sur la plaie transversale qui venait de s'ouvrir à son côté — là où une écharde de la palissade, ou plus sûrement une balle ricochée, avait entamé la chair sous sa veste.
Il resta là, haletant, la joue contre la pierre froide.
Ils l'avaient vu. Trois hommes, peut-être quatre, qui savaient maintenant exactement à quoi ressemblait sa silhouette, son visage, sa fuite. La Gestapo avait un signalement. Il avait laissé un fil de sang derrière lui, aussi impossible à suivre que la couleur de cet œil qui avait croisé le faisceau — mais peut-être le visage entier quand la lumière s'était levée de plein fouet.
Il avait le plan de Brandt. Il avait le fragment de repère, déjà vu sur la copie photographique. Le temps venait de comprimer.
Demain, 17 heures, consigne 44, la Gare de l'Est. La livraison pour Pierre.
Il fallait d'abord que quelqu'un d'autre nourrisse le colis de sa propre mort. Mais pour ça, il lui fallait un bras supplémentaire, un accès, une couverture. Il lui fallait quelqu'un à l'intérieur du Grand Hôtel.
Il pensa à Camille. Il pensa à la route qu'elle attendait, aux renseignements qu'elle exigeait en échange de sa survie.
Il n'avait plus le choix.
Il se mit en mouvement, vers la rive gauche, où l'attendait un confort moins sûr que ses habituelles planques.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.