Lumen Reads

Le Registre Doré

Lire le chapitre 9: The Rendezvous at Rue des Rosiers

Les marches de l’église Saint-Paul étaient gluantes de pluie fine. Lucien avait choisi le lieu pour sa visibilité — un escalier large, des becs de gaz espacés, aucune impasse. Mais dix minutes d’attente sous un porche, à regarder les gouttes tracer des filets noirs sur la pierre, lui avaient suffi pour comprendre que quelque chose clochait.

Le messager avait proposé le Pavillon de l’Arsenal. Trop neutre. Puis la place des Vosges. Trop fréquentée. Finalement Rue des Rosiers, à la tombée du jour, un raccourci entre le guet-apens et la promenade. Lucien avait accepté, parce que le messager avait décrit le fragment de carte — l’angle exact du trait qui rejoignait « La Butte », une précision que nul autre que celui qui tenait la moitié complémentaire ne pouvait connaître.

Dans sa poche, le lingot pesait un kilo. Trois cent trente-trois grammes de plus que son poids légal, mais qui valait une fortune sur le marché parallèle. Josiane lui avait avancé l’or sans poser de question, comme toujours, et Lucien devait lui rendre ce lingot ou son équivalent avant la fin de la semaine. Un prêt de confiance, le premier depuis des années, et il n’avait pas l’intention de la décevoir.

Le messager — un homme maigre, veste élimée, yeux qui surveillaient la rue plus que son interlocuteur — sortit de l’ombre d’une porte cochère. Il tenait une enveloppe jaunie contre sa poitrine, comme un trésor.

« Marchand ? »

Lucien hocha la tête. Il garda ses mains dans les poches, une sur le P38 qu’il avait récupéré d’un officier ivre à Pigalle trois semaines plus tôt.

« Montrez-moi d’abord. »

Le messager hésita. Il jeta un regard derrière lui, vers la rue des Écouffes, puis ouvrit l’enveloppe d’un geste sec. À l’intérieur, une reproduction photographique — mauvaise, granuleuse — d’une carte ancienne. Le trait qui intéressait Lucien était là, net : une ligne droite partant d’un point marqué d’une croix, rejoignant une courbe de niveau autour d’une colline. « La Butte », était écrit à la main, en encre bleue délavée.

Le fragment que Lucien possédait montrait la même colline, mais sous un angle différent — la moitié droite du puzzle.

« Où est l’original ? »

L’homme referma l’enveloppe avec un sourire nerveux. « L’original est en lieu sûr. La photo suffit pour conclure. »

« La photo, c’est rien. Je peux la photographier moi-même avec le fragment. Je veux l’original. »

Le messager grimaça. « L’original n’est pas à moi. Je travaille pour un homme qui veut 20 % de la valeur. Il veut pas de négociation. »

Lucien sortit le lingot de sa poche. La masse familière, la chaleur métallique dans sa paume. « Je paie pour la marchandise que je vois. Pas pour des promesses. »

Le messager regarda le lingot et son soupir fut presque émerveillé. « D’accord. Je vais chercher l’original. Cinq minutes. Attendez ici. »

Il tourna les talons et s’enfonça dans la rue des Rosiers, entre les boutiques closes et les rideaux de fer baissés. Les réverbères s’allumèrent dans un grésillement électrique, et la pluie se fit plus drue.

Lucien compta jusqu’à trente. Puis il traversa la rue, non pas vers l’endroit où le messager avait disparu, mais vers une fenêtre basse qu’il avait repérée à l’entrée du passage — un miroir oblique dans une boutique de tailleur qui reflétait l’angle mort du porche.

Dans ce miroir, il vit deux choses.

Premièrement, le messager qui s’était arrêté à trente mètres, sous un porche, parlant à voix basse à un homme plus large — un gabarit de déménageur ou de malfrat. Ils échangeaient des signes.

Deuxièmement, derrière le messager, dans l’entrée d’une cour, le canon d’une mitraillette Sten luisait sous la pluie.

La manœuvre était grossière, mais efficace. D’abord l’appât — la photographie — pour immobiliser la proie. Ensuite l’encerclement. Lucien connaissait la méthode. Celle de Marcel, quand le vieux truand voulait envoyer un message à un acheteur récalcitrant.

Mais Lucien n’était pas un pigeon.

Il recula dans l’ombre du porche, tira le P38 de sa poche et en vissa le silencieux artisanal qu’il portait dans sa ceinture dorsale. Il compta à nouveau. Les voix du messager et du gabarit devenaient plus proches.

« T’as pris le lingot ? » « Non. Il veut l’original. » « Il se méfie, le salaud. On vaut pas le coup de se gêner. On va le prendre quand il suivra. »

Lucien sourit. Le sable coulait dans le sablier, et le soleil était déjà haut dans le ciel.

Il sortit du porche, le P38 levé. Le premier homme qu’il vit fut le gabarit — qui avait déjà dégainé un Luger. Lucien tira deux fois, des balles précises dans la cage thoracique. Le lourd s’effondra sans un bruit, la canalisation de la pluie avalant le claquement sourd.

Le messager avait sursauté, se retournant, cherchant la source du danger. Lucien en profita pour faire trois pas latéraux, se plaçant dos au mur de brique, dans un angle mort nouveau.

« Ne bouge plus. »

Le messager resta figé, la lèvre tremblante. Il regardait le corps du gros homme qui se vidait de son sang sur le pavé.

« Vous avez vu ce qu’il voulait faire, hein ? » Le messager força un rire. « C’est pas ma bande. C’est des gars de Charonne. Je travaille pas avec eux. »

« La plaque d’égout, à l’angle. » Lucien gardait le pistolet pointé. « Le lingot est à côté du cadavre. Récupère-le. »

Le messager hésita. Les yeux du cadavre étaient encore ouverts, vitreux, reflétant la lumière ambrée d’un réverbère.

« Allez. »

L’homme s’exécuta, s’accroupit près du corps, fouilla dans la poche du manteau ensanglanté. Ses doigts se refermèrent sur la masse métallique.

« Pose-le à côté de la grille d’égout. »

Le lingot tomba avec un bruit mat sur le pavé mouillé. Lucien s’en saisit, le glissa dans sa poche intérieure.

« Et maintenant ? » Le messager était debout, les mains en l’air, la pluie ruisselant sur son visage blême.

Lucien tira une fois. La balle traversa le genou gauche du messager, qui s’effondra dans un hurlement strident, les mains crispées sur son articulation détruite. Lucien prit l’enveloppe dans la poche intérieure du messager, vérifia le contenu, puis recula vers le passage étroit qui menait à la rue des Rosiers.

Dans la ruelle, il croisa un passant qui avait tourné la tête au bruit. Lucien remit son chapeau, boutonna son manteau, se fondit dans la pluie.

Le sang battait à ses tempes, mais la pensée elle, restait froide. Le lingot était de retour dans sa poche. La photographie suffisait pour faire une copie — et peut-être pour reconstituer la carte complète. Mais l’ouragan que cette tentative avait déclenché signifiait une chose : il ne contrôlait plus seul l’arène.

À l’extrémité de la rue des Rosiers, il ralentit devant une porte aux volets clos. Un café, Chez Suzanne, où il avait ses habitudes. Il poussa la porte.

À l’intérieur, l’odeur de cigarette et de café brûlé le gifla comme une vieille amie. Derrière le comptoir, Suzanne leva des yeux las de sous sa frange blond sale.

« Tu es passé chercher tes messages ? » Elle poussa une enveloppe froissée vers lui.

Dans l’enveloppe, une note à l’écriture drue : « Lucien — le prêt de Josiane expire ce soir. Elle demande les intérêts. Tu sais quoi faire. — R. » Une dette propre, sans visage. Josiane n’aurait jamais envoyé un mot pareil pour un lingot rendu à temps.

Mais il n’avait pas le temps de s’arrêter sur les intentions. Il devait se méfier de l’herbe qui plie sous le vent.

Il replaça le lingot dans sa poche intérieure, sortit de la salle, se glissa dans la nuit. Derrière lui, le messager gémissait toujours, seul sur le pavé, une flaque rouge s’élargissant autour de son corps.

Il n’avait pas gagné grand-chose ce soir. Une photographie, une dette envers Josiane, et une nouvelle meute qui savait qu’il était à l’affût. Mais dans chaque partie, il y a un moment où l’on mise plus que ce qu’on possède, et où la seule façon de sortir est d’aller plus loin.

Montmartre. La Butte. L’original manquant. Et ce réseau qui se resserrait.

Il serra le fragment de carte dans sa main, et la carte semble plus lourde à chaque fois que l’audace grandissait.