Le Registre Doré
Lire le chapitre 12: The German's Offer
La pluie avait cessé, mais l'humidité restait collée aux murs comme une seconde peau. Lucien pressait un chiffon contre sa blessure au flanc, dans la chambre de bonne où Marcel l'avait planqué, quand on frappa trois coups brefs à la porte. Pas le rythme de Marcel. Pas celui de Camille.
Il glissa la main sous l'oreiller, refermant les doigts sur la crosse du pistolet volé au mort de la rue des Rosiers.
— Entrez.
La porte s'ouvrit sans grincer. L'homme qui se tenait dans l'embrasure portait l'uniforme noir de la SS, mais il l'avait déboutonné au col, comme un civil qui aurait enfilé un costume trop strict. Il était grand, les cheveux gris acier, le visage taillé à la serpe. Ses yeux parcoururent la pièce en une seconde — la paillasse, la bassine d'eau rose, le chiffon taché — avant de se fixer sur Lucien.
— Monsieur Marchand. Enfin.
— Vous avez un avantage sur moi.
L'homme referma la porte derrière lui, sans y être invité. Il tira une chaise de sous la table bancale et s'assit, croisant les jambes avec l'aisance d'un homme habitué à ce que les pièces se taisent à son entrée.
— Major Brandt. La Gestapo. Mais vous vous en doutiez, n'est-ce pas ? Vous avez vidé mon domicile de Neuilly, hier soir. Vous auriez pu au moins prendre les bons documents.
Lucien ne bougea pas. Le nom résonnait — Brandt, le colonel mort. Mais celui-ci était major, pas colonel. Une coïncidence de nom ? L'officier devina sa pensée.
— Mon frère aîné. Le colonel Friedrich Brandt. Celui que vous avez volé, et que quelqu'un a tué, deux jours avant votre effraction. Étrange coïncidence, vous en conviendrez.
— Je n'ai tué personne à Neuilly.
— Je sais. Vous étiez déjà parti quand on l'a achevé. Mais vous savez peut-être qui l'a fait.
La douleur au flanc lança un coup sourd. Lucien maintint son visage neutre, mais le major Brandt n'avait pas besoin de lire sur les traits pour voir ce qu'il voulait.
— Je vais être direct, monsieur Marchand, parce que le temps nous est compté à tous les deux. Vous avez un fragment de carte. J'ai des documents qui indiquent un dépôt ferroviaire près de Saint-Lazare. Ensemble, nous avons peut-être la localisation exacte de l'or que mon frère a fait sortir de la Banque de France avant que les choses ne se compliquent.
— L'or de la Banque de France. Officiellement saisi par le Reich depuis longtemps.
Brandt sourit. C'était un sourire froid, précis, celui d'un homme qui comptait les secondes avant d'obtenir ce qu'il voulait.
— Officiellement, oui. Officieusement, Friedrich avait ses propres arrangements. Les nazis ne sont pas plus honnêtes que les Français, monsieur Marchand. Seulement mieux organisés. Mon frère a dévié un convoi. Il a caché l'or. Et puis il est mort avant de me dire où.
— Et vous voulez que je vous aide à le trouver.
— Je veux que vous me le trouviez. La différence est subtile, mais importante.
Brandt se pencha en avant. L'odeur de son eau de Cologne — de la lavande, déplacée chez un SS — flotta jusqu'au lit où Lucien était adossé.
— Voici ma proposition. Vous travaillez pour moi. Discrètement. Vous êtes déjà une taupe idéale : les Résistants vous font confiance — nous savons pour Camille, ne faites pas cette tête, nous savons tout ce qui se passe dans Paris — et le milieu vous connaît. Vous avez un pied dans chaque camp, et aucun des deux ne sait que l'autre vous tient par la laisse.
— Et en échange ?
— L'immunité complète. Pour tout ce que vous avez fait depuis 1940 — et croyez-moi, j'ai la liste. La contrebande. Le marché noir. La mort de mes deux hommes sur le quai de la Seine, la semaine dernière — oui, cela aussi. Sans oublier ce que vous avez fait à mon collègue de la rue des Rosiers. Je peux effacer tout cela, ou je peux le rendre très, très concret. Le choix vous appartient.
Lucien regarda la fenêtre. La pluie avait repris. Une gouttière cassée crachait un filet d'eau sur le rebord de zinc. Il pensa à Jean-Paul, à ce mensonge qu'il avait servi à Pierre. Au dernier repas chez sa mère avant la guerre. À tout ce qu'il avait fait pour survivre, jour après jour, marché noir après marché noir.
— Et si je refuse ?
— Alors je repars avec vos documents volés, et vous avec une balle dans la nuque, dans une heure au plus tard. Les hommes que j'ai postés dans l'immeuble vous ont vu entrer. Ils vous ont vu saigner. Ce ne serait pas difficile.
Le silence s'étira. Dehors, une voiture passa, cahotant sur les pavés mouillés.
— Vous croyez que la Résistance a l'or ? demanda Lucien.
— Je crois que la Résistance croit l'avoir. Ce qui est différent. La femme, Camille, elle vous a recruté pour voler ce que vous cherchez déjà pour vous-même. Ils vous feront confiance. Vous me ferez confiance. En échange, quand l'or sera trouvé, vous en aurez cinq pour cent. En plus de votre vie, naturellement.
Lucien laissa échapper un rire sec, qui se transforma en grimace quand le mouvement tira sur sa blessure.
— Cinq pour cent. Vous êtes généreux.
— Je suis pragmatique. Cinq pour cent d'un trésor vaut mieux que cent pour cent d'un trou dans la terre. Friedrich avait compris cela. Vous semblez l'avoir compris aussi.
Lucien passa la main sur son visage. Il sentait la barbe de trois jours, la fatigue qui pesait sur ses paupières. Dans sa poche, le fragment de carte photographié crissa contre le papier de soie. Il pensa aux catacombes, à ce que la dernière ligne de la carte indiquait — un repère sous la ville, une chapelle oubliée, une entrée murée. Il pensa à Camille, à sa haine froide pour les Allemands, à son besoin de lui. Il pensa à ce qu'il pourrait faire avec les ressources d'un major de la SS : des papiers propres, des laissez-passer, peut-être même une voiture.
— Comment je vous contacte ?
Brandt se leva. Il sortit une carte de visite de sa poche intérieure et la posa sur la table, à côté de la bassine pleine d'eau rose.
— Vous ne me contactez pas. C'est moi qui vous contacte. Je sais où vous trouver.
— Et si je change d'avis ?
— Vous ne changerez pas. Vous êtes un homme de marché, monsieur Marchand. Vous saurez reconnaître un bon arrangement quand vous en verrez un. Croyez-moi : c'est le meilleur que vous recevrez de toute la guerre.
Il ouvrit la porte. Avant de sortir, il se retourna une dernière fois.
— Une dernière chose. La femme à la cicatrice étoilée à cinq branches. Celle qui a tué mon frère. Si vous la croisez, ne tentez rien seul. Elle est plus dangereuse que nous deux réunis.
La porte claqua. Le bruit de pas décrut dans l'escalier.
Lucien resta immobile un long moment. Puis il ramassa la carte de visite. Du papier épais, de bonne qualité. Une adresse rue de Lille. Le nom gravé en lettres noires, rien de plus.
Il la glissa dans sa poche intérieure, près de la carte photographique.
Dehors, la pluie tombait plus fort. Il se demanda ce que Camille ferait de cette information. S'il lui disait la vérité, elle le tuerait peut-être. S'il ne lui disait rien, Brandt le tuerait.
Il fallait jouer les deux camps, comme toujours. Mais cette fois, il savait lequel des deux mènerait à l'or.
Il se leva, grimaça, traversa la pièce. Sur le rebord de la fenêtre, sous une latte descellée, il avait caché la copie photographique de la carte. Il la sortit, la déplia, la regarda encore une fois. Les lignes fines, les repères à l'encre, le fragment qui indiquait la chapelle Saint-Marcel dans le labyrinthe des catacombes.
Le convoi avait quitté Neuilly par le rail et s'était arrêté à la gare de marchandises de la Plaine-Saint-Denis. L'or avait été transféré de nuit. Le document de Friedrich Brandt mentionnait un nœud de rails, un croisement abandonné. Le fragment de carte montrait le tunnel désaffecté sous la chapelle.
Lucien plia le papier, le remit en place.
Demain à dix-sept heures, il fallait livrer les faux billets à la consigne 44 de la gare de l'Est. La consigne, la gare de l'Est. Les rails.
Les informations de Pierre, les documents de Brandt, le fragment de la rue des Rosiers : tout convergeait vers le même étau de fer.
Il s'assit sur le lit, posa le pistolet à côté de lui, et commença à préparer son histoire pour Camille.
Il allait devoir être très convaincant — pendant qu'il saignait, qu'il mentait, et que quelqu'un quelconque — Gestapo, résistance ou gang — le suivait toujours à travers les rues ruisselantes de Paris.
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