Le Registre Doré
Lire le chapitre 13: The Turn in the Catacombs
La carte photographique tremblait entre les doigts gantés de Lucien. L'encre grasse du stabilo traçait une ligne qui serpentait depuis l'entrée des carrières, rue d'Enfer, jusqu'à un point marqué d'une croix fine comme une égratignure. Camille tenait la lampe torche, son faisceau pâle dansant sur les murs de calcaire.
— Tu es sûr de ça ? demanda-t-elle, la voix assourdie par l'écho humide.
— Brandt n'a pas caché sa fortune dans une banque. Il l'a mise là où personne ne va chercher l'or : sous terre, dans le ventre de Paris.
Ils descendirent l'escalier en colimaçon, les marches usées par deux siècles de promeneurs clandestins. L'air devenait plus lourd, chargé de craie et de temps. La lampe de Camille révélait des fresques naïves gravées dans la pierre — un cœur, une date, le profil d'une femme aux cheveux courts. Lucien compta les pas, vérifia la distance sur le fragment de carte.
— Trente mètres après le deuxième coude.
— Tu as déjà fait ce genre de chose ?
— Jamais dans un endroit que les morts habitaient.
Le tunnel s'ouvrit sur une salle voûtée, le plafond soutenu par des piliers de calcaire mal taillés. Des ossements s'entassaient contre la paroi nord, disposés en motifs géométriques — des tibias croisés, des crânes alignés comme des œufs dans une boîte. L'air sentait la poussière minérale et le moisi, mais aussi quelque chose de plus âcre, une odeur de terre fraîchement remuée.
Camille coupa la lampe.
Le silence tomba comme une pierre. Dans le noir total, Lucien perçut le bruit — un grattement rythmique, presque imperceptible, qui venait de l'est. Il retint son souffle.
— Camille.
— Je l'entends, murmura-t-elle.
Quelqu'un d'autre se trouvait dans les catacombes.
La carte indiquait une niche derrière un pilier décoré d'une croix de Lorraine grossièrement sculptée. Lucien s'accroupit, fit glisser ses doigts le long du socle, trouva le joint — une fissure fine où le mortier avait été remplacé par du plâtre récent. Il arracha la lame de son couteau et commença à gratter.
Des voix maintenant. Masculines, lointaines, mais distinctes. Elles se rapprochaient.
— Camille, fais le guet.
Elle s'éloigna vers le coude du tunnel, silhouette sombre dans la pénombre. Le plâtre céda, s'effrita sous la lame. Derrière apparut un creux de la taille d'une valise, tapissé de toile cirée vert-de-gris.
À l'intérieur, pas de pièces. Pas de lingots.
Trois boîtes métalliques noires, dimensions militaires, sceaux de cire rouge sur les fermoirs.
Lucien en ouvrit une. Des liasses de billets, francs français et reichsmarks, serrées comme des sardines. La deuxième contenait des documents — plans ferroviaires, bordereaux de chargement, une carte de l'Allemagne du Sud au format dépliant. La troisième, plus lourde que les autres, résista un instant avant que le couvercle ne cède.
Une douzaine de lingots, chacun long comme un avant-bras, estampillés d'un aigle nazi et d'un numéro de série. La lumière de la lampe de Camille, revenue silencieusement, se réfléchit sur l'or comme un soleil miniature dans la caverne.
— On les prend, dit-elle. Juste la malle jaune.
— Toi tu portes celle-là. Je me charge du reste.
Un bruit de pas. Des gravillons qui crissent sous des semelles. La voix masculine devint soudain distincte, presque un écho dans la salle.
— ...troisième pilier après la croix, c'est elle qui l'a dit.
Le faisceau d'une torche électrique balaya la voûte.
— Camille, cours.
Le tunnel s'ouvrit en éventail vers la droite, un boyau étroit qui serpentait entre les piliers avant de se jeter dans un labyrinthe de galeries secondaires. Lucien cala la malle sous son bras gauche, les documents sous le droit, et courut.
Le sol se déroba sous ses pieds avant qu'il n'entende l'explosion. Un bruit sourd, profond, pas métallique mais tellurique — la terre gémit, les piliers vibrèrent, une pluie de pierres et de poussière s'abattit sur sa nuque. Il trébucha, roula, sentit le choc d'une saillie contre sa côte. Derrière lui, un pan entier du plafond s'effondra dans un rugissement de roche broyée. Le nuage de poussière envahit les poumons.
Quand la poussière retomba, l'obscurité était totale.
— Lucien !
La voix de Camille perçait à travers un éboulis de pierres — proche, mais séparée par une barrière épaisse de plusieurs mètres. Il toussa, recracha une bouillie crayeuse, palpa autour de lui. La malle était là, à portée de main. Les documents aussi.
— Ça va, répondit-il. Toi ?
— Entendable. Mais on est coincés.
Il chercha la torche dans sa poche, la fit cliqueter deux fois avant qu'elle ne s'allume. Le faisceau révéla une paroi de blocs instables, là où le plafond s'était effondré. Une respiration derrière la barricade de pierre.
Puis une autre voix. Une voix de femme, lointaine, claire, qui résonnait dans le réseau de galeries.
— Marchand ! Joli piège, non ? Vous vous attendiez à une attaque classique ?
La voix s'approchait lentement, suivie du bruit de semelles qui dévalaient les tunnels latéraux.
Lucien la reconnut instantanément. Sabine Pelletier — la patronne du gang qui avait tenté de lui prendre la carte une semaine plus tôt. Même froideur, même diction précise qui semblait soigneusement étudiée.
— Vous prenez l'or, je prends votre vie, dit-elle. Le colonel l'avait promis. Il disait toujours qu'il me protégerait. Que l'or serait à nous. C'est moi qu'il appela quand il apprit que les hommes de Brandt le trahissaient.
Elle rit doucement, un râle de gorge amusé.
— Mais il ne savait pas que c'était moi qui les avais prévenus. Brandt voulait la denazification, il voulait se convertir, prendre son trésor et partir en Amérique du Sud. Avec une salope de danseuse plutôt qu'avec moi.
Lucien se figea, la lampe tremblante, une main posée sur la malle d'or.
Sabine n'était pas une rivale de marché. Elle avait été la maîtresse du colonel. Et elle venait de faire s'effondrer la terre sur lui.
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