Le Registre Doré
Lire le chapitre 14: After the Cave-In
La pierre cède d’un bloc, et la lumière de la lampe de poche de Lucien mord dans un nuage de poussière blanche. Il tousse, recule, s’appuie contre la paroi humide. Ses mains saignent sous les ongles. À genoux, il gratte encore, soulève une dernière dalle de calcaire, et le passage s’ouvre sur un boyau étroit qui sent la terre mouillée et le vieux fer.
— Camille ? appelle-t-il, la voix rauque.
Un bruit de pierres roulées. Puis sa tête apparaît dans l’ouverture, le visage barré d’une trace noire, les cheveux collés de poussière. Elle le regarde, souffle court.
— Tu as mis le temps.
Il lui tend la main. Elle la prend, se hisse, s’effondre à côté de lui. Un long silence, seulement troublé par le souffle des deux poumons qui se souviennent d’avoir failli s’arrêter.
Derrière eux, le mur de gravats tient. Pour combien de temps ? Lucien ne veut pas le savoir. Il éteint sa lampe. Le noir est total, une bouche refermée. Il la rallume, parce que le noir, ce n’est pas une option.
Camille fouille dans sa poche, en sort un carnet trempé de sueur. Elle l’ouvre à une page cornée. Un plan, tracé à la mine, des lignes qui se croisent sous la colline. Elle pose un doigt sur une intersection.
— On y est. À peu près. Ce tunnel-ci rejoint le réseau des carrières de Chaillot si on va vers l’ouest. Il y a une sortie qu’ils utilisaient avant la guerre, près d’un immeuble désaffecté rue de Longchamp.
— Ils ?
— Les passeurs. Les gens d’avant. Peu importe. Elle est encore bonne, je crois.
— Tu crois.
Elle range le carnet, le regarde. La lampe creuse des ombres sous ses yeux.
— Tu as une meilleure idée ? On peut creuser vers Sabine, si tu préfères. Elle doit être en train d’écouter à la paroi en ce moment, à chercher la faille.
Lucien ne répond pas. Il se remet debout, les jambes lourdes, et s’engage dans le boyau. Sa nuque lui crie, une douleur sourde qui irradie jusqu’à l’épaule. Le sang a séché sur sa manche, en une plaque brune qui craque quand il plie le bras.
Ils marchent. Vingt minutes, une heure ? Le temps se déforme ici, avalé par la terre. Le boyau rétrécit par endroits, oblige Lucien à se mettre de profil. Camille le suit, et il entend sa respiration, régulière, têtue.
Elle finit par parler. Sa voix rebondit contre les parois.
— Tu as menti, dit-elle.
Il ralentit, sans se retourner.
— Sur quoi ?
— Ton frère. Marcel me l’a dit. Tu n’as pas de frère. Jamais eu. Le petit frère mort, le courage de la Résistance, la dette — tout ça, c’est pour faire joli.
Lucien s’arrête. Il laisse retomber sa tête contre la pierre froide. La poussière retombe autour de lui comme une neige lente.
— Et tu le savais depuis quand ?
— Depuis le début, à peu près. La première fois qu’on a parlé sur le pont, j’ai fait vérifier. J’ai des gens, moi aussi.
Il se retourne. La lampe éclaire son visage, ses yeux fatigués. Il n’y a ni colère ni honte, pas même la surprise. Quelque chose comme un constat, un rééquilibrage des comptes.
— Alors pourquoi tu me suis encore ?
Elle remonte vers lui, jusqu’à le toucher presque. Elle est plus petite que lui, mais dans ce tunnel, elle paraît immense.
— Parce que tu sais trouver les choses, Lucien. Et parce que la Résistance a besoin de quelqu’un qui trouve les choses. Ce n’est pas de l’amitié. Ce n’est pas une histoire de frère mort. C’est une question d’utilité.
— Et toi ?
— Moi quoi ?
— Qu’est-ce que tu caches ? Personne ne s’aventure dans les catacombes pour la gloire. Tu es une bourgeoise du XVIe qui fait la révolution entre deux thés. Tu as un compte à régler, toi aussi.
Camille le regarde une seconde. Elle ne sourit pas. Elle ne s’offusque pas.
— J’avais une sœur. En 1941. Elle est tombée dans une rafle avenue de Ségur. Le colonel Brandt — le colonel, pas le major — l’a interrogée personnellement. Il lui a trouvé des documents de liaison. Elle est morte à Fresnes. Les médecins ont dit que c’était une pneumonie. Sa mère y croit encore. Moi, j’ai vu les photos.
Un silence se creuse entre eux, long comme le tunnel.
— Sabine connaissait Brandt avant, tu le sais ? dit Lucien.
Camille hoche la tête.
— Je sais. Elle était sa maîtresse. Puis elle est devenue sa cliente, peut-être même sa dénonciatrice. Ce qui veut dire qu’elle a déjà franchi la ligne — celle qui sépare ce qu’on fait pour survivre et ce qu’on fait pour le plaisir.
Lucien se remet en marche. Il n’y a rien d’autre à dire. Ils ont échangé leurs mensonges — les gros, ceux qui comptent — et ce qui reste, ce n’est pas de la confiance, mais quelque chose de plus fragile et de plus utile : une estimation mutuelle.
Au bout d’un moment, un courant d’air court sur la nuque de Lucien, la première caresse fraîche depuis des heures. Le boyau s’élargit, devient un escalier taillé dans le roc, la pierre sèche. Camille pousse une plaque de bois vermoulue. La lumière du jour, avare et grise, tombe en cascade dans une cour encombrée de caisses et de bicyclettes rouillées.
Ils se hissent dans un débarras qui sent la poussière et l’essence. Des cartons de conserve alignés contre un mur, une paillasse dans le fond, deux chaises. L’immeuble est désaffecté, les fenêtres condamnées. À travers les persiennes, Lucien voit la rue de Longchamp, presque vide sous une pluie fine.
— C’est à toi ? demande-t-il.
Camille ferme la trappe, fait glisser une caisse dessus.
— C’est une boîte aux lettres. Un abri. Personne ne vient quand ce n’est pas à leur tour.
Il s’assoit sur la paillasse. La fatigue tombe d’un seul coup, comme une masse. Ses mains tremblent légèrement. Il n’a pas mangé depuis la veille, il s’en rend compte maintenant, au creux soudain de son estomac.
Camille trouve une boîte de biscuits, un litre d’eau dans une bassine. Ils mangent en silence, assis par terre, adossés à des murs opposés. La pluie tambourine contre les carreaux. Elle tombe sur Paris, elle efface les traces.
Après un long moment, Lucien dit :
— Elle va me chercher. Sabine. Elle ne va pas rester sous terre à attendre que je ressorte.
— Elle te cherchera ici, vivant. Alors il faut que tu sois mort.
Il la regarde. Elle ne sourit pas. Ce n’est pas une esquisse, c’est la première ligne d’un plan.
— J’ai un contact aux pompes funèbres de la morgue, dit-elle. On peut obtenir un corps, le temps d’une cérémonie. Le faire passer pour toi. Ça se fait plus souvent qu’on ne croit — depuis le début de la guerre, il y a des gens qui meurent deux fois pour vivre une fois.
Lucien reste un instant silencieux. La proposition est simple, presque blanche, elle glisse dans l’air.
— Ça m’oblige à disparaître, dit-il. Tout le monde doit y croire. Les Allemands, les collabos, la Gestapo. Sabine. Mais aussi ma propre clientèle, mes informateurs, mes fournisseurs.
— Ils ne le sauront pas tant que tu ne leur dis pas. Le marché ne parle pas aux morts.
— Je connais un type. Marcel. Il est au courant de presque tout. Si je lui fais confiance pour une chose, je peux lui faire confiance pour une autre.
— Marcel qui t’a déjà trahi en parlant à Tropmann ?
— Marcel qui m’a sauvé la vie plus d’une fois, aussi. On ne choisit pas les gens qu’on a, Camille. Juste ceux qu’on garde.
Elle ne répond pas. Elle déplie un plan de Paris sur la paillasse, à la lueur d’une bougie qu’elle vient d’allumer. La flamme danse sur le papier jauni, et Lucien regarde les lignes du métro, les rues, les arrondissements — le grand échiquier au-dessus de leurs têtes.
Il finit sa biscotte. La pluie continue. Une fenêtre claque quelque part, et la caisse sur la trappe ne bouge pas. Le silence se rétablit, pas un silence de fuite, mais un silence de positionnement, celui d’un joueur d’échecs qui sait déjà que la partie ne fait que commencer.
Camille lève les yeux vers lui.
— Il faut que je te dise une dernière chose, dit-elle.
Il attend.
— Si tu me trahis, après tout ceci — si tu retournes vers Brandt, ou si tu prends l’or et tu disparais — je te chercherai. Pas pour la Résistance. Pour moi.
Lucien ne sourit pas. Il la regarde, et quelque chose dans son regard lui dit qu’elle ne bluffe pas, qu’elle n’a pas besoin de bluffer, que cette femme est faite du même bois que lui, seulement plus droit.
— Je retiens, dit-il.
Elle range le plan. Lui demeure assis, à écouter la pluie, à écouter son propre cœur ralentir, à laisser la ville refermer ses couches au-dessus d’eux. La trappe est fermée. Sabine est quelque part dans les tunnels, peut-être à chercher, peut-être perdue. Demain, il faudra trouver un corps, organiser un enterrement, écrire sa propre mort en faux.
Mais ce soir, plus rien. La pièce est étanche, et la nuit vient.
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