Le Registre Doré
Lire le chapitre 15: A Man of No Return
La lumière du jour filtrait à travers les rideaux élimés de l'appartement du XVIe arrondissement quand Camille revint, les mains vides mais le regard satisfait. Elle ôta son manteau trempé et déposa sur la table une clé en cuivre jaune, grasse au toucher.
« Le gardien de la morgue de l'hôpital Saint-Joseph me devait une faveur. Son neveu a été libéré du STO grâce à une lettre que j'ai rédigée pour lui. » Elle poussa la clé vers Lucien. « La salle 3, le corps au fond à gauche. Il a été repêché dans la Seine hier soir. Personne ne l'a réclamé. »
Lucien souleva la clé, la fit tourner entre ses doigts. Le métal froid lui rappelait la sensation des lingots contre sa paume dans les catacombes, avant que tout ne s'effondre.
« Et les papiers ? »
Camille sortit une enveloppe de sa poche intérieure. Des faux documents d'identité, un certificat de décès pré-rempli, et une carte de conscrit prouvant que le noyé avait vingt-neuf ans, les yeux bruns, les cheveux châtains.
« Il te ressemble assez. Surtout après trois jours dans l'eau. »
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Trois heures plus tard, Lucien se tenait dans le couloir désinfecté de la morgue, une lampe-tempête à la main. L'odeur entêtante de formol et de chair en décomposition lui serrait la gorge. Il avait vu la mort assez souvent pour ne plus la craindre, mais il n'avait jamais eu à la voler.
Le corps était sur la dalle de marbre, recouvert d'un drap humide. Un homme d'une trentaine d'années, le visage bouffi, les traits effacés par l'eau. Lucien souleva le drap, évalua la carrure. Plus large que la sienne, mais les vêtements feraient le travail.
Il sortit de sa poche la chevalière en argent que Marcel lui avait donnée après l'arrestation de son père, une pièce qu'il n'avait jamais quittée. Il la glissa au doigt du cadavre, ôta sa propre veste et la passa sur les épaules du mort. Puis il tira le drap, découvrant le visage de l'inconnu une dernière fois.
« Tu me rends un sacré service, murmura-t-il. Je te dois une messe. »
Il fouilla ses poches, en sortit son portefeuille, sa carte d'identité, la clé de son ancien appartement. Il les disposa sur la table à côté du corps, comme un homme sur le point de régler ses affaires avant un dernier rendez-vous.
Puis il entendit des pas dans le couloir.
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Le gardien entra, un vieil homme voûté qui portait la puanteur des lieux comme un uniforme. Il jeta un coup d'œil au corps, puis à Lucien, et hocha la tête sans poser de questions. L'argent avait déjà parlé.
« Je m'occupe de le faire flotter jusqu'aux berges du pont Mirabeau. Il sera repêché demain à l'aube. Le certificat est déjà signé. »
Lucien tendit un dernier billet. Le gardien le prit avec la même indifférence professionnelle.
« Il faudra le défigurer un peu, ajouta Lucien. Trop de détails éveilleraient les soupçons. »
Le gardien acquiesça et sortit une lame de sa poche. Lucien détourna le regard tandis que l'homme travaillait, les bruits humides et sourds résonnant contre les carreaux blancs. Quand ce fut fini, le gardien remit le drap en place.
« Le docteur certificat indiquera une noyade accidentelle. Personne ne vérifiera. »
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De retour dans l'appartement du XVIe, Lucien se coupa les cheveux avec les ciseaux de Camille, se rasa de près, et enfila les vêtements qu'elle avait achetés plus tôt : un costume de laine foncée, trop ample pour lui, une cravate d'un gris terne, un chapeau qui lui masquait le front. Dans le miroir terni, l'homme qui le regardait n'était plus Lucien Marchand, le fixeur aux mille contacts, mais un fonctionnaire anonyme que personne ne remarquerait dans la rue.
Camille se tenait derrière lui, les bras croisés. « Tu as le regard qui change aussi. Petit à petit. Tu commences à ressembler à un homme qui n'a plus rien à perdre. »
« Je n'ai jamais rien eu à perdre. Sauf ma peau. »
« Cette fois, c'est plus que ta peau. Tu as la carte de Brandt dans ta poche et un plan dans la tête. Si tu échoues, tu seras un homme mort qui marche encore. »
Il se retourna. « Et si je réussis, je serai riche et invisible. C'est tout ce qui compte. »
Elle ne répondit pas. Entre eux, le silence était celui de deux complices qui savaient que la confiance n'était qu'une monnaie d'échange, jamais un cadeau.
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À midi, Lucien se présenta au café Le Voltaire sur le quai, à deux pas de la rue des Saints-Pères. Il s'assit à la table du fond, commanda un café qu'il ne but pas, et attendit. Dix minutes plus tard, Marcel entra, le journal plié sous le bras, les yeux balayant la salle avant de le repérer. Sa démarche hésita une seconde quand il reconnut le visage derrière le chapeau.
Il s'assit en face de lui, jeta le journal sur la table. La une de *France-Soir* portait un titre que Lucien connaissait déjà : « Lucien Marchand, le roi du marché noir, repêché dans la Seine. La police conclut à un règlement de comptes. »
« Belle mise en scène, dit Marcel en allumant une cigarette. Même moi, j'ai failli y croire. La moitié du quartier pleure déjà ta disparition. Les cafetiers se frottent les mains : tes dettes ne seront jamais payées. »
Lucien l'ignora. « Qu'est-ce que tu sais du train ? »
Marcel expira la fumée par le nez, l'air amusé. « Direct au but. Ça fait plaisir de voir que la mort ne t'a pas rendu plus bavard. » Il se pencha, baissant la voix. « J'ai fait parler un employé de la gare de marchandises de Saint-Lazare. Ton colonel allemand, Brandt, il avait réservé un wagon privé, le numéro 7821, en attente sur la voie de garage 6. Le manifeste indique des "objets d'art et des archives personnelles". Mais l'employé m'a dit que le wagon n'est jamais parti. Il est toujours là, sous bâche, dans la remise à l'abandon de Levallois. »
Lucien serra la tasse de café, le liquide noirâtre ondulant. « Et le sceau de la Gestapo ? »
« Il y est. Mais l'employé a vu deux hommes l'ouvrir la semaine dernière. Des types en civile, avec un accent allemand, qui ont chargé des caisses métalliques dans un camion bâché. Ils sont repartis vers le centre-ville. La Gestapo n'y était pour rien. »
« Camille ? » demanda Lucien.
« Non, pas elle. L'employé m'a dit qu'ils avaient un laissez-passer signé par un officier du service économique de la rue des Saussaies. Mais l'officier en question est mort depuis trois mois. »
Lucien laissa la nouvelle s'installer. Quelqu'un d'autre chassait l'or. Sabine, peut-être, qui n'avait pas besoin d'un wagon plein de lingots si elle en connaissait l'emplacement exact. Ou le major Brandt lui-même, qui jouait double jeu avec son frère mort.
Il se leva, laissant quelques francs sur la table pour le café. Marcel ne bougea pas. « Où tu vas maintenant ? »
« Voir si l'employé a dit la vérité. Et découvrir qui d'autre que moi lit le manifeste de Brandt. »
Il sortit du café, le chapeau baissé, les épaules rondes. Derrière lui, Marcel le regarda disparaître dans la foule du quai, un homme nouveau, déjà un fantôme de plus dans une ville pleine de vivants qui se croyaient morts.
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