Le Registre Doré
Lire le chapitre 16: The Cipher in the Ledger
La poussière des catacombes collait encore à ses vêtements quand Lucien étala le registre volé sur la table de la planque. Camille était partie chercher le corps à la morgue, lui laissant trois heures de solitude et un cerveau qui tournait comme une toupie.
Le cahier sentait le cuir humide et l’encre séchée. Brandt avait une écriture de militaire – nette, sans fioritures – mais certaines pages étaient couvertes de chiffres qui n’avaient rien d’un inventaire classique. Des groupes de trois nombres, séparés par des points, alignés comme des perles sur un fil.
Lucien sortit la carte photographique de sa poche et la posa contre le registre. Le fragment montrait une section du réseau ferroviaire de Paris, un morceau de la gare d’Orsay, et ce bâtiment reconnaissable entre tous : le Palais de la Légion d’honneur, avec sa coupole caractéristique. Il retourna le registre pour comparer.
Trois nombres. Page, ligne, colonne. Un livre-code.
Il feuilleta les pages du registre, cherchant un index, un début, n’importe quelle structure. Mais le cahier était un capharnaüm de relevés de trains, de consignations de fret, de notes en allemand que Lucien ne déchiffrait qu’à moitié. Puis il trouva, coincée entre deux pages, une feuille volante froissée. Une liste de noms – des noms français – avec des adresses de la Rive Gauche, et des montants en francs. La plupart biffées d’un trait sec.
Lucien sentit son pouls s’accélérer. Il vérifia le bas de la feuille, griffonné au crayon, presque effacé : *Vault privé – Boissy, rue de l’Université, sous-sol. 12.12.42.*
Il ne connaissait aucun général Boissy. Mais le nom sonnait français, pas allemand. Un général français de l’armée d’armistice, peut-être, qui avait fait un pacte avec l’occupant. Une adresse sur l’Université, face au Palais Bourbon, dans ce quartier où les hôtels particuliers regorgeaient de caves voûtées et de coffres scellés.
Lucien referma le registre et ferma les yeux. Le Puzzle commençait à s’assembler : Brandt avait organisé le vol de l’or pour le compte de la Wehrmacht, mais il avait gardé un livre de comptes personnel. Un coffre privé chez un général français, à deux pas des institutions de la République vichyste. L’or n’avait jamais quitté Paris – il avait juste changé de mains, puis attendu dans une cave discrète.
Une idée traversa son esprit, dérangeante. La carte du réseau ferroviaire montrait la gare d’Orsay et le Palais de la Légion d’honneur. Et le registre faisait référence à un transport par rail. Il tourna les pages qui suivaient la feuille volante et trouva une entrée datée du 3 janvier : *“Transport spécial – ordre K. 435. Embarquement : entrepôt Levallois, 22h. Destination : Berlin – Gare de l’Est, puis société Reichenbach & Fils, expédition d’œuvres d’art.”*
Il reposa le registre, les mains tremblantes. Reichenbach & Fils était une compagnie de transport connue dans le milieu pour expédier du mobilier et des coffres vers l’Allemagne, sous couvert de rapatriement artistique. Camille lui avait parlé de leurs camions bâchés bleus qui traversaient la ville sans jamais être fouillés, protégés par un laissez-passer permanent signé par un officier supérieur.
Donc l’or avait transité par l’entrepôt de Levallois, puis embarqué à la gare, non pas vers Berlin, mais vers la société Reichenbach. Et la société Reichenbach avait un entrepôt près du quai de la Rapée, sur la Seine. À deux rues de la gare de Lyon.
Lucien se leva, marcha jusqu’à la fenêtre, écarta le rideau d’un doigt. La circulation était clairsemée dans les rues de Passy. En dessous de lui, un vendeur de marrons soufflait dans ses mains. Rien de suspect. Il se retourna vers le registre, puis s’arrêta net.
Une autre entrée, plus loin dans le cahier, au crayon, datée du mois dernier : *“Statue – transport spécial – Gare de l’Est – wagon 7821.”* Le même chiffre que Marcel avait mentionné. Il tourna la page et une autre annotation apparut, plus récente encore : *“Emplacement : dépôt Aubry, rive gauche – container scellé – n°14.”*
Il y avait un dessin grossier à côté – un contour de sculpture, une silhouette élancée, un socle massif. Et en dessous, en lettres capitales allemandes : *GOLD IM INNEREN.*
L’or était dans la statue. Ils creusaient un socle, ils coulaient l’or dedans, et ils l’expédiaient comme une œuvre d’art vers la Suisse ou directement à Berlin.
Lucien comprit brutalement pourquoi Brandt – le colonel – avait organisé cette opération avec une telle minutie. Il ne s’agissait pas d’un simple vol. C’était une tentative de sortir l’or de France sous le nez des autorités allemandes elles-mêmes, peut-être pour son propre compte, ou pour une faction SS qui contournait le trésor de guerre officiel. Le frère SS, Brandt, ne chercherait pas seulement le butin – il chercherait à effacer toute trace de cette affaire pour protéger la réputation du Reich.
Il remit la feuille dans le registre et rangea le tout dans sa sacoche, contre sa poitrine. Il devait prévenir Camille. Le corps de la morgue était en route, mais ce qu’il avait trouvé changeait tout. La statue était encore à Paris, au dépôt Aubry, probablement gardée par personne – juste un tas de marbre dans un entrepôt oublié.
Mais si Sabine avait fait équipe avec le SS major, ils pourraient arriver au dépôt avant eux. Sabine était une lame fine et patiente, et elle avait joué longue distance depuis le début. Elle avait probablement interrogé des témoins à Levallois, suivi la trace de Reichenbach depuis des semaines. Il avait une longueur d’avance fragile – une nuit, tout au plus.
La porte s’ouvrit. Camille entra, vêtue comme une infirmière, une large housse noire roulée sous le bras. Elle vit le visage de Lucien et s’arrêta.
« Qu’est-ce qu’il y a ? dit-elle en déposant le paquet sur le lit.
— Le registre. C’est un code. J’ai trouvé l’adresse.
— Où ?
— Pas un endroit. Une chose. Une statue.
Elle le dévisagea, interloquée. « On parle de combien ?
— Les trois boîtes de la catacombe étaient la diversion. Brandt a divisé son trésor. Une partie est restée dans le train, mais le reste a été fondu et coulé dans une statue, au dépôt Aubry, rive gauche. En attendant un transport vers Berlin.
Camille s’assit lourdement sur le bord du lit, les mains à plat sur les genoux. « Une statue. Combien pèse-t-elle ?
— Assez pour attirer tous les vautours de Paris. Sabine, le major, la Gestapo, et maintenant un général français qui connaît l’adresse.
Elle releva les yeux, et Lucien y vit une lueur nouvelle – de la détermination, mais aussi quelque chose de plus dur, un calcul froid. « Alors on va à Aubry ce soir. Avant que la nouvelle traverse la ville.
— Pas sans préparation. Le dépôt est surveillé par personne, c’est ce que dit le registre. Mais Sabine nous cherche encore. Et le major Brandt a passé une annonce avec ma tête dessus dans tout Paris.
Camille se leva ouvrit sa veste, sortit un pistolet de sa ceinture, le posa sur la table entre eux. « C’est pour ça que je suis partie au lieu de rester. On la joue simple. On prend la statue avant l’aube, et on verra bien qui ose nous la disputer.
Lucien regarda l’arme, puis elle. La nuit allait être longue – et la dernière chose qu’il ferait serait de faire confiance entièrement. Mais pour l’instant, elle était sa seule couverture.
Il hocha la tête. « Lève-toi. On sort dans vingt minutes. »
Mais au moment où il passa devant la glace ébréchée de la salle de bains, il vit son reflet, un fugitif, un homme dont les morts s’entassaient plus vite que les richesses. Et il comprit que le pire ne serait pas de trouver la statue – mais de la garder.
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