Le Registre Doré
Lire le chapitre 17: The Informer's Game
L’atelier sentait la sciure et l’huile de lin, une odeur de travail honnête qui jurait avec ce que Lucien était venu chercher. L’homme assis en face de lui sur un tabouret de sculpteur avait des mains épaisses, des doigts tachés de terre et de plâtre, mais des yeux trop vifs pour un artisan. Il s’appelait Berthier, ou peut-être pas. Les informateurs changeaient de nom comme on change de chemise.
« Vous êtes censé être mort », dit Berthier en souriant.
Lucien haussa les épaules. « Les morts ont parfois des rendez-vous. »
Ils étaient dans une arrière-cour du 15e arrondissement, derrière un marchand de charbon qui fermait à l’aube. Marcel avait donné le lieu : une planque sûre, un passage discret entre deux immeubles, un endroit où les murs avaient des oreilles mais pas de bouche. Berthier avait exigé une rencontre pour délivrer son message. Il avait exigé aussi une garantie : une promesse d’asile, de nouveaux papiers, une sortie du pays. Le genre de service que Lucien pouvait encore rendre, malgré sa mort officielle, grâce à ses contacts.
« Parlez », dit Lucien.
Berthier se pencha en avant. Il parlait bas, d’une voix grasse et rapide. « Le dépôt Aubry. Vous connaissez ? »
Lucien garda un visage neutre. « J’écoute. »
« Il y a une statue, dedans. Un grand cheval de plâtre, monté sur une caisse en bois. Elle part pour Berlin vendredi par le train du soir. Dedans, il y a plus de mille kilos d’or fondu, moulé dans les cavités internes. Le travail est propre, on ne voit rien à l’extérieur. »
« Comment vous savez ça ? »
Berthier se passa la langue sur les lèvres. « J’ai un cousin qui travaille au dépôt. Il a vu les hommes qui l’ont livrée. Ils avaient des laissez-passer signés par un officier mort. Ça vous dit quelque chose ? »
Lucien pensa à la carte de Brandt, à la signature du colonel, au frère qui cherchait la même chose. Leur conversation téléphonique de la veille, Brandt, jouait-il un double jeu ?
« Vous voulez quoi, exactement ? » demanda-t-il.
« Un passeport suisse. Un billet pour Lisbonne. Et ma tranquillité. » Berthier fit un geste vague. « Je ne veux plus voir de gestapistes ni de miliciens. J’ai assez vendu de monde comme ça. Le dernier, ça m’a suffi. »
Camille arriva par le porche de l’immeuble voisin, comme prévu. Elle portait un manteau marine, les cheveux serrés sous un chapeau. Sous son bras, un journal froissé. Dans sa poche, le pistolet qu’elle avait pris le matin même.
Lucien fit les présentations sans les prononcer : un mouvement de tête, un regard. Berthier la détailla un instant, puis reporta son attention sur Lucien.
« On va voir la statue », dit Lucien. « Si ce que vous dites est vrai, on parle d’argent. Et d’un billet. »
Un bruit. Léger. Métallique, comme quelque chose qui glisse sur le zinc d’un toit voisin. Lucien avait l’oreille entraînée : il savait reconnaître le pas d’un agent, la sonnerie d’une ligne sur écoute, le frottement d’un homme qui charge un fusil.
Il se jeta au sol. Berthier se redressa, trop lentement, et il n’y eut pas de second coup. Juste une détonation nette, sèche, qui rebondit entre les immeubles. Le visage de Berthier se figea, sa bouche s’ouvrit, une tache rouge s’épanouit sur la poitrine. Il tomba en arrière sur la sciure.
Camille tira son pistolet et visa le toit dont était parti le coup. Rien. Quelque chose bougea sur une corniche, une silhouette qui se fondit dans la nuit.
« Qui était-ce ? » siffla Camille.
« Bonne question », répondit Lucien en s’approchant du corps.
Berthier respirait encore. Un gargouillis, les yeux révulsés. Lucien s’agenouilla, chercha la blessure à la poitrine. Le sang coulait vite, trop vite.
« Le cheval », articula Berthier.
« Oui, le cheval. Où, au juste ? Vous m’avez dit dépôt Aubry, mais vous ne m’avez pas dit où dans le dépôt. »
Berthier voulut répondre, mais le sang monta dans sa gorge. Ses yeux meurtrirent, son corps se convulsa, et il fut silencieux.
Lucien se releva, les mains rouges.
Camille tenait son arme encore braquée sur les toits. « On est grillés. Quelqu’un a parlé de notre rencontre. »
« Ou ils ont suivi Berthier. » Lucien essuya ses mains sur son mouchoir. « Il a dû être trop gourmand, ça se répète dans le quartier. »
L’inconvénient d’être un homme nouveau, un nom sans visage derrière un cadavre volé à la morgue, c’est qu’on n’avait plus de partenaire, de filet, d’alliés. Plus de protection. Plus de Marcel en deuxième rideau. Lucien regarda le corps de Berthier : un homme mort pour une bouche pleine.
« Il en a dit assez », murmura-t-il. « Le dépôt Aubry. Un cheval de plâtre. La caisse est arrimée près de la porte de sortie, côté quai, pour faciliter le chargement. »
Camille baissa enfin son arme. « Et si c’était une ruse de Brandt ? »
« C’en est peut-être une. Mais Berthier n’avait pas l’air de savoir ce qu’il cherchait. Il ne nous avait jamais vus. » Lucien sortit la carte de Brandt de sa poche intérieure, la retourna, la remit en place. « Quelqu’un ne veut pas qu’on trouve ce cheval. Et cette personne n’a pas le temps de nous chercher nous. »
« Qui ? »
« Peut-être le SS Major. Ou Sabine. » Il soupira. « Ou quelqu’un de plus haut. Les généraux français ont parfois besoin d’or, soldat pour soldat. »
Il se pencha une dernière fois sur Berthier, fouilla ses poches d’une main rapide. Papiers d’identité au faux air, quelques billets mouillés de sueur et de sang, une clé en laiton, un vieux ticket d’autobus.
Il prit la clé et la regarda. Inutile pour l’instant.
Camille le tirait par la manche. « On doit partir. Les coups de feu attirent toujours les curieux, surtout ceux qui ont des brassards. »
Lucien hocha la tête, tout en enregistrant le sommet de la colline, l’endroit d’où le tir était venu. Un toit, un chemin discret, un angle mort. Le sniper connaissait le quartier, ou avait suivi Berthier depuis le dépôt Aubry.
« Marcel saura », dit Lucien dans le silence de la rue.
Camille haussa un sourcil. « Marcel est le seul à qui tu fais confiance désormais ? J’en suis flattée. »
« Tu es la seule qui sait que je suis vivant. » Il glissa la clé sous son manteau. « Ce n’est pas du tout la même chose. »
Ils remontèrent la rue sombre, écartant les rubans de brume qui flottaient entre les pavés. Lucien se retourna une fois : le corps de Berthier avait disparu, déjà ramassé par une main inconnue, comme s’il n’avait jamais existé. Quelqu’un d’autre était en train de nettoyer la scène. Quelle qu’elle fût, cette personne avait l’habitude de faire disparaître des preuves.
Camille pressa son bras. « Il faut décider. On va au dépôt Aubry, maintenant, ou on attend ? »
Lucien regarda le ciel : l’aube commençait à poindre derrière les cheminées. Dans quelques heures, le dépôt s’animerait d’ouvriers, de quais, de trains. Impossible d’y entrer par la force au grand jour.
« On y va à midi », répondit-il. « En visiteurs. Avec de faux ordres de la Wehrmacht. »
« C’est risqué. »
« Tout l’est, depuis le début. » Il avança dans la demi-lumière, le pas régulier, sans se retourner. « Mais Berthier n’est pas mort pour rien. Il a fait une seule erreur : il croyait pouvoir survivre. La clé a été dessinée pour une serrure qui veut encore tourner. »
Ils entrèrent dans une autre rue, dans un autre monde, pendant que derrière eux, sur le pavé, une plaque d’humidité était en train de sécher là où bien d’autres choses avaient cessé.
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