Le Registre Doré
Lire le chapitre 18: The Sculptor's Secret
L’atelier sentait la poussière de plâtre et la térébenthine. Lucien poussa la porte du 14, rue de la Quintinie, et le battant céda avec un grincement de gonds mal huilés. À l’intérieur, la lumière de midi filtrait à travers des verrières sales, découpant des angles droits sur le sol de béton.
Au centre de la pièce, un cheval de plâtre se dressait, immense, cabré. Ses sabots antérieurs battaient l’air au-dessus d’un socle de bois grossier. Trois mètres de haut. Quatre, peut-être, comptait la courbure de l’encolure et la crinière figée dans un mouvement de tempête.
Camille siffla doucement.
— C’est lui ?
— C’est ce que dit le registre de Brandt.
Lucien s’approcha, les semelles de ses souliers crissant sur les éclats de gypse. Il laissa courir ses doigts sur le flanc de l’animal. La surface était rugueuse, typique du plâtre brut, non poncé, comme si le sculpteur avait abandonné son œuvre avant la finition.
Il frappa du plat de la main. Un bruit sourd, plein. Pas l’écho creux d’une statue ordinaire.
— Tu l’entends ? demanda-t-il.
Camille contourna le cheval, les mains sur les hanches.
— Trois cents kilos au moins. Trop pour du plâtre armé.
— Exactement.
Lucien s’accroupit. La base était scellée par un joint de gypse récent, plus clair que le reste, presque blanc là où l’autre avait jauni. Il sortit le couteau de sa poche et gratta. Le joint céda en poudre.
— Quelqu’un a ouvert cette statue et l’a refermée. Le travail date de trois semaines, pas plus. Brandt n’a jamais laissé personne toucher à sa cargaison, sauf qu’on a trouvé ses fiches de comptabilité avec une signature ajoutée, celle d’un sculpteur nommé André Delmas.
— Le propriétaire de l’atelier ?
— Celui qui figure sur le bail. Sauf qu’il est mort en février, à Drancy. Son dossier est classé, mais les autorités ont inventé un successeur. On a loué l’atelier à un homme qui n’existait pas, avec des papiers fabriqués par l’Abwehr. Brandt ne cachait pas son trésor ici. Il le préparait à être dessiné, moulé, répliqué.
Camille se pencha sous l’encolure du cheval. Au pli du jarret, une fissure traversait la patine. Elle inséra un doigt, tira.
La fissure s’ouvrit comme une lèvre.
Un ruban d’or brillait dans l’entaille, tressé comme une couture. Camille retira sa main, et le plâtre se referma presque aussitôt, masquant la blessure.
— Seigneur, murmura-t-elle.
Lucien se releva. Il compta les cadres de bois contre le mur : quatre grandes caisses d’expédition, étiquetées « Kunstgewerbe Berlin », marquées pour le train de vendredi. Les planches étaient neuves, clouées à la hâte. Une cinquième caisse était adossée au fond, plus massive, presque vide, attendant son contenu.
— Comment on sort l’or ? demanda Camille. On ne va pas tailler trois tonnes de plâtre ici, en plein jour.
— On n’a pas besoin de tout extraire. On doit vérifier ce qui est à l’intérieur et trouver un moyen de le déplacer avant que le colis prenne le train de Berlin.
Il marcha vers les caisses. À l’intérieur de la plus petite, il trouva des emballages de chanvre et un marteau de sculpteur. Sous le chanvre, un paquet en forme de bloc, enveloppé de toile cirée.
Lucien déroula. Des feuilles : des croquis au fusain, des mesures, des plans. Le cheval, dessiné sous plusieurs angles. Sur le côté, des annotations en allemand, écrites d’une main rigide : *Armerungskern 400 kg*, suivies de chiffres, puis d’une signature en travers — un B majuscule, un paraphe nerveux.
— 400 kilos, dit-il. C’est l’or. Brandt a fait peser le noyau, et le sculpteur a moulé par-dessus.
Camille prit l’une des feuilles. Celle-ci montrait le cheval en coupe transversale. Un intestin de métal y était visible, une grappe d’anneaux imbriqués. Les annotations indiquaient les points d’ouverture, les joints de rupture.
— Delmas était un complice, dit-elle. Il a laissé un mode d’emploi.
— Delmas est mort. Mais son apprenti est peut-être vivant.
Lucien replia les feuilles et les glissa dans sa poche intérieure. Il se dirigea vers le fond de l’atelier, où un escalier en colimaçon descendait vers un sous-sol. Une lumière faible filtrait par les marches.
— Il y a quelqu’un en bas.
Il dégaina le pistolet qu’il avait emprunté au mort de la morgue. Camille fit de même. Ils descendirent un degré à la fois, le canon de leurs armes pointé vers la base.
Au sous-sol, l’air était plus lourd, chargé d’humidité et de poussière de pierre. Un homme était penché sur un établi, dos tourné, occupé à polir un moule de bronze. Il portait un tablier de cuir sur une chemise tachée, et ses cheveux grisonnaient en désordre sur sa nuque.
Il ne se retourna pas quand ils atteignirent la dernière marche.
— Vous êtes en avance, dit-il d’une voix calme. Le train ne part que vendredi.
Lucien s’arrêta.
— Vous êtes l’apprenti ?
L’homme se retourna. Il avait le visage marqué, des yeux clairs d’un bleu presque blanc, et une main droite couverte de cicatrices anciennes.
— Je suis son frère. Pierre Delmas. André est mort à Drancy, mais il m’a tout laissé par lettre, avant qu’on le prenne.
Il posa son outil.
— Vous n’êtes pas de l’Abwehr. Vous n’êtes pas de la Milice. Qui êtes-vous ?
Lucien rangea son arme. Pas entièrement, mais juste assez pour montrer qu’il ne tirait pas en premier.
— Quelqu’un qui veut empêcher Berlin de recevoir quatre cents kilos d’or volé. Votre frère a moulé un cheval qui ne lui appartenait pas. Vous savez ce qu’il y a dedans.
Pierre Delmas hocha lentement la tête.
— Onze lingots, coulés en une seule pièce, fondus à Basse-Terre puis re-coulés ici, dans mon four. André les a insérés avant le moulage. Il m’a dit qu’on les briserait une fois la guerre terminée. Il n’a pas tenu le coup assez longtemps.
Camille s’approcha de l’établi. Elle observa les moules de bronze posés à côté, une série de plaques décoratives, des motifs de feuilles et de glands — prêts à être appliqués sur la surface du cheval pour légitimer son voyage vers les collections du Reich.
— Qui vous commande ces plaques ?
— Des hommes en civil. Ils sont passés hier. Ils voulaient savoir si le cheval était fini.
Lucien serra la mâchoire.
— Des hommes en civil, disant quoi ?
Pierre hésita. Il essuya ses mains sur son tablier.
— Ils parlaient allemand avec un accent autrichien. L’un d’eux portait une chevalière en argent au pouce — un aigle et une croix. Pas la croix gammée. Une autre. Plus ancienne.
Un ordre catholique ? Un réseau distinct de l’OSS ? Lucien connaissait peu d’organisations qui utilisaient ce genre de symbole. Il enregistra la description, un détail de plus qui rejoignait la liste de menaces inconnues.
— Et vous, dit Pierre. Vous pensez pouvoir le briser avant vendredi ?
Lucien regarda la statue par la lucarne du sous-sol. Les jambes du cheval projetaient des ombres anguleuses à travers la surface du sol, comme des membres écartelés.
Camille parla à sa place.
— On va essayer. Mais on aura besoin de votre four.
Pierre éclata d’un rire bref, sans joie.
— Le four est repéré. Les voisins, les écoutes. Tout le monde sait qu’on fond du métal ici, mais le plomb, le bronze. Si on fait chauffer une tonne de plâtre et d’or, il faudrait un creuset sacré et une colonne de fumée visible depuis la tour Eiffel.
Lucien replaça les plans dans sa poche. Il sentit, à travers l’étoffe, le poids de la clé de cuivre qu’il avait prise sur le corps de Berthier. Il ne savait toujours pas à quoi elle servait.
— On ne fondra pas ici, dit-il. On transporte le cheval entier. Il suffit de le faire traverser Paris sans se faire poser de question.
Il se tourna vers Camille.
— Il y a un canal de charbon qui suit les anciennes voies ferrées depuis le quai de la Gare. Le réseau de Marcel passe par les égouts jusqu’au dépôt. Si on trouve un chariot assez large pour la statue, on peut la sortir dans le noir par les quais souterrains et la briser ailleurs.
Camille hocha lentement la tête.
— Combien de temps pour monter ce trajet ?
— Un seul jour si Marcel est avec nous. Peut-être deux s’il est occupé. Et la statue doit être chargée avant vendredi à midi, sinon le train est à Berlin part sans elle.
Pierre les regardait, les bras croisés.
— Vous avez déjà quelqu’un à l’intérieur du dépôt pour valider le chargement ? Le directeur est un vieux collaborateur, il connaît toutes les ficelles.
Lucien sortit la feuille d’ordres qu’il avait rédigée la veille, avec le cachet volé à la Kommandantur.
— J’ai ça. De faux ordres de réquisition pour une œuvre d’art destinée à la collection personnelle du maréchal Göring. Personne n’ose contester un mandat de Göring, surtout pas à Aubry.
Pierre s’approcha et étudia le document, puis leva les yeux vers lui, un pli sceptique au front.
— Vous avez pensé à la signature ? Il faut une validation au verso, par le bureau artistique de la rue de Lille. Le chef du bureau est un homme nommé Récamier. Il ne signe rien sans un rendez-vous et un pot-de-vin.
Lucien se figea. Le nom ne figurait pas sur sa liste. Les faux ordres ne valaient rien sans la seconde signature.
Camille soupira.
— On n’a pas le temps pour un rendez-vous. Ni l’argent pour un pot-de-vin.
L’atelier sombra dans le silence. Du dehors, à travers les verrières, on entendait les trains de la gare d’Italie, de faibles roulements de marchandises, un sifflet lointain. Demain, à cette même heure, ces mêmes rails porteraient le cheval doré vers Berlin.
Lucien regarda la clé de cuivre, qui pendait maintenant au bout de sa chaîne de montre. Il ignorait encore sa serrure, mais l’instinct lui soufflait que la réponse se trouvait elle aussi quelque part entre ces rails.
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