Le Registre Doré
Lire le chapitre 19: The Ration Card's Due
La carte de rationnement avait été imprimée en dix-sept secondes, dans un atelier du Marais où un faussaire juif travaillait sous la menace d'un pistolet contre sa tempe. Elle portait le nom de Marcel Fournier, boulanger de son état fictif, et elle donnait droit à quinze litres d'essence ordinaire par semaine. Lucien la glissa sous le guichet de la coopérative de la rue de Sèvres sans un battement de cils.
Le préposé était un homme gras avec une moustache à la Tchécoslovaque mal taillée. Il examina la carte, la retourna, la tint contre la lumière du matin. Lucien savait que le filigrane était exact—il l'avait payé assez cher—mais il savait aussi que les ordres de la Milice étaient devenus plus stricts depuis l'affaire du dépôt Aubry.
« Quinze litres ? » demanda le préposé.
« Je chauffe un atelier, mon vieux. La sculpture, ça ne marche pas au charbon, tradition oblige. »
Le préposé haussa une épaule et remplit le bidon. Lucien paya en espèces, prit le bidon, salua d'un geste négligent et sortit dans la lumière pâle de novembre. Il n'avait pas fait dix mètres que la rue se referma sur lui comme une main.
Deux hommes en imperméable l'attendaient adossés à une Citroën noire. Ils n'avaient pas l'allure de la Gestapo—pas de bottes, pas de manteaux longs—ils étaient trop bien habillés, trop discrets. Des hommes de Darnand, alors. La Milice française.
« Marchand, ou devrais-je dire Fournier ? » lança le plus grand. Il avait l'accent du Midi, presque chantant, et une cicatrice qui lui mangeait la joue gauche.
Lucien ne ralentit pas. Il passa devant eux, le bidon d'essence battant contre sa jambe.
« Vous faites erreur, messieurs. Je suis Marcel Fournier, je tiens une boulangerie rue de la Convention. »
« La boulangerie Fournier n'existe pas, » dit l'autre, plus petit, qui avait sorti un calepin. « La carte porte le numéro 447-0892, jamais émis par le Commissariat aux Affaires Juives. Pourtant, elle est parfaitement imprimée. Alors, soit vous êtes un faussaire, soit vous êtes un client de faussaire. Dans les deux cas, vous venez avec nous. »
Lucien compta les options. Le bidon pesait dix kilos. La rue était étroite, bordée de marronniers dépouillés. Derrière lui, le préposé du dépôt avait ouvert la porte de la coopérative et regardait la scène sans intervenir. Devant, une femme poussait un landau vide. Trop de témoins.
« Écoutez, messieurs de la Milice, » dit Lucien en souriant—son sourire de prêteur sur gages, celui qui cachait tout. « Je suis un homme d'affaires. J'ai peut-être des amis que vous voulez connaître. Des amis qui vous faciliteraient la vie. »
La cicatrice du grand homme se plissa. Il fit un pas en avant, saisit Lucien par le col de son manteau, le souleva presque du trottoir. L'essence clapota dans le bidon.
« On sait qui tu es, Marchand. On sait que t'es mort, aussi, et pourtant t'es là. Ça veut dire que tu as un réseau, un vrai. Alors voilà notre marché : tu nous dis où est ton repaire, qui sont les tiens, et on oublie que ton cadavre est toujours vivant. »
Lucien jeta un coup d'œil à droite. La Citroën noire était garée devant le 14 de la rue. Au 16, un immeuble en travaux, échafaudage monté jusqu'au troisième étage. S'il pouvait atteindre l'échafaudage, il avait une chance. Mais le bidon le ralentissait.
« Mon repaire, » répéta-t-il, en fixant le regard du Milicien. « C'est un atelier sur la rive gauche, près du dépôt Aubry. Les sculptures y dorment encore dans le plâtre. »
Les deux hommes échangèrent un regard. Le petit nota quelque chose dans son calepin.
« On connaît cet atelier, » dit le grand. « Le sculpteur y a perdu son frère, non ? Ça fait beaucoup de morts autour de ce cheval, Marchand. »
Ce fut la phrase qui le fit bouger. Il balança le bidon d'essence à la face du grand Milicien, qui lâcha prise en jurant, le métal heurtant sa mâchoire avec un bruit sourd. Le petit sortit un pistolet, mais Lucien était déjà en mouvement, courant vers l'échafaudage. Une balle siffla à son oreille, puis une seconde, qui mordit la poussière du trottoir à ses pieds.
Il attrapa le premier tube métallique, se hissa à la force des bras, le pouce qui saignait déjà d'une écharde de métal rouillé. En dessous, le grand Milicien s'était relevé, crachant le sang de sa lèvre fendue, le visage tordu par une rage noire. Il ne criait pas. C'était pire.
Lucien grimpa jusqu'au troisième étage, se jeta par une fenêtre ouverte dans une pièce nue, traversa deux appartements abandonnés avant d'atteindre une cour intérieure. Il atterrit sur un tas de sacs de plâtre, se releva, courut encore—allées, escaliers de service, un passage sous une cour d'école désaffectée.
Quand il s'arrêta enfin, adossé à un mur moite dans un couloir de la rue de Lille, il avait perdu le bidon. Il avait perdu la carte. Il avait perdu peut-être vingt précieuses minutes, et le Milicien avait noté l'adresse de l'atelier.
Le cheval de plâtre était seul, exposé, et la Milice savait exactement où le trouver.
Il respira une longue gorgée d'air froid. L'incendie était mort-né. La pièce maîtresse de son plan gisait par terre, dans une rue où il n'oserait jamais retourner.
Camille l'attendait à l'atelier Delmas, prête à extraire l'or du plâtre. Il lui fallait un autre moyen d'y arriver avant les hommes de Darnand. Dix minutes de répit, peut-être, le temps que le grand Milicien téléphone, rassemble une équipe, donne les ordres.
Il ne lui restait que le petit matin déjà perdu et la nuit qui approchait.
Et le trousseau de clés du Milicien—la seule chose qu'il avait réussi à arracher dans la lutte—pesait dans sa poche comme une caution impayée.
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