Le Registre Doré
Lire le chapitre 20: A Night in the Atelier
La nuit avait avalé la rue. Lucien se glissa le long des façades, collé aux ombres, le souffle court. Il avait filé les Miliciens pendant trois pâtés de maisons avant de les semer dans le dédale des passages derrière Saint-Germain. Ils connaissaient l'atelier, c'était une certitude. Mais ils n'y étaient pas encore. Pas ce soir.
Il contourna l'immeuble par une cour intérieure, trouva la fenêtre de derrière — celle que Pierre lui avait décrite, condamnée par une planche mal clouée. Il fit sauter la planche avec le manche de son couteau, souleva le châssis, et se glissa à l'intérieur.
L'atelier sentait le plâtre, la poussière et la térébenthine. Une lampe à pétrole brûlait faiblement près de l'établi. Camille était là, assise sur un tabouret, les mains croisées sur les genoux. Pierre se tenait près du cheval de plâtre, un chiffon à la main.
Camille se leva d'un bond.
— Lucien. Dieu merci.
— Les Milice savent. Pas le temps d'expliquer.
Il traversa la pièce, retira sa veste, la jeta sur une chaise. Le cheval se dressait au centre de l'atelier, presque trois mètres de haut, pattes figées dans un galop impossible. Le plâtre était peint d'une patine bronze, des muscles saillants travaillés par le sculpteur original. Il posa la main sur la croupe. Froid. Dense. D'ici, impossible de dire qu'il était creux.
— Pierre, dit Lucien. Vous avez des outils ? Un marteau, un ciseau ?
Pierre Delmas le regarda sans comprendre.
— Le détruire ? Mais le plâtre est intact. On peut le déplacer.
— On ne peut plus. La Milice arrive. Les ordres forgés sont incomplets. On n'a pas la signature de Récamier. Et le carburant pour le camion est perdu.
Il s'approcha du sculpteur, baissa la voix.
— Il faut l'or maintenant. On cisèle, on prend ce qu'on peut, on laisse le reste.
Pierre recula, l'air choqué.
— Vous voulez tailler dans un chef-d'œuvre ?
— Je veux tailler dans du plâtre, répliqua Lucien. L'or est dedans. Pas le cheval. Le cheval, c'est de la poussière séchée. On le refera si vous voulez.
Camille s'approcha, posa une main sur le bras de Pierre.
— Il a raison. S'ils viennent avec des camions, on est morts. Mais si le cheval est détruit et que l'or est parti, ils n'ont rien. Juste des ruines.
Pierre Delmas souffla, les épaules affaissées. Il regarda le cheval, puis Lucien, puis le cheval encore.
— J'ai le marteau et le burin du sculpteur. Mon frère s'en servait pour les retouches finales.
Il disparut derrière un rideau de toile et revint avec une boîte en bois. Il en sortit un marteau à tête ronde et un burin à lame large. Il les tendit à Lucien.
La statue était montée sur un socle en chêne, solidement cloué au sol. Lucien monta sur le socle, trouva une selle naturelle dans le dos du cheval, à mi-chemin entre la croupe et l'encolure. Il posa le burin sur la surface, ferma les yeux un instant, puis frappa.
Le premier coup fit un bruit mat, presque sourd. Le plâtre se fendit en une ligne fine qui courut vers le bas. Pierre étouffa un gémissement.
Lucien frappa encore. Encore. Des copeaux de plâtre volèrent dans l'air, poussière fine qui se déposa sur ses mains, ses bras, son visage. Le dos du cheval céda sous les coups répétés, s'ouvert comme une coquille.
Il y eut un bruit différent. Métallique. Dense.
Lucien s'arrêta. Il retira un fragment de plâtre, puis un autre. Sous la couche de surface, il vit quelque chose qui brillait, sombre et lourd, captant la faible lumière de la lampe.
De l'or.
Les lingots étaient là, empilés les uns contre les autres comme des pains de savon, enfermés dans un treillis de fil de fer soutenant la carcasse creuse du cheval. Chaque lingot était marqué d'un poinçon — l'aigle impérial allemand, et un numéro de série.
Camille s'approcha, les yeux écarquillés. Pierre était immobile, muet.
Lucien tendit le bras, saisit un lingot à deux mains. Il le sortit du flanc du cheval et le souleva. Lourd. Terriblement lourd. La barre pesait peut-être douze kilos. Il la retourna, sentit le métal froid contre sa paume, la gravure des bords qui s'enfonçait dans sa peau.
Un seul lingot. Il y en avait des dizaines, peut-être des centaines, harnachés à l'intérieur de la carcasse.
— On ne peut pas porter tout ça, murmura-t-il.
— Combien ? demanda Camille.
— Une tonne. Peut-être plus.
Un silence tomba dans l'atelier. Lucien regarda le lingot dans ses mains, puis le cheval mutilé, le plâtre ouvert comme une plaie, la plaque d'or luisante qui allait du garrot jusqu'à l'intérieur des flancs.
Il y avait assez d'or ici pour acheter la moitié de Paris.
Et il devait le laisser.
— On prend ce lingot, dit-il. C'est la preuve qu'on a besoin pour convaincre les autres. Le reste devra attendre.
Camille fronça les sourcils.
— Attendre ? Lucien, les Milice savent où est cet atelier. Ce ne sera plus là demain.
— Alors ils viendront, trouveront le cheval éventré, et prendront l'or. À moins qu'on les batte sur leur terrain.
La porte de l'atelier claqua soudain, quelque part devant. Un bruit de pas. Une voix étouffée, commandant quelque chose en français. La Milice.
Lucien glissa le lingot dans sa ceinture, sous son manteau. Le métal était lourd et glacé contre son ventre. Il se retourna vers Camille.
— Toi et Pierre, vous sortez par derrière. La cour, le passage, vous connaissez le chemin.
— Et toi ?
— Je fais diversion.
— Lucien, non.
Il s'approcha d'elle, lui prit le visage entre ses mains un instant. Ses yeux étaient verts, dans la lumière tremblante, et pour une seconde, il vit autre chose que la peur. Quelque chose qu'il ne voulait pas nommer.
— Va, dit-il. Je vous rejoins au café Albion, sur le quai, à l'aube. Si je n'y suis pas, quelqu'un viendra te chercher.
Il l'embrassa sur le front, puis il se tourna vers Pierre.
— Prenez soin d'elle.
Le sculpteur hocha la tête, trop dans la panique pour répondre autrement.
Il regarda le couple sortir par la fenêtre arrière, leurs silhouettes disparaissant dans la nuit. Puis il attendit que leurs pas s'évanouissent.
La porte d'entrée s'ouvrit à la volée. Une rafale de lumière froide inonda l'atelier, et des silhouettes noires se découpèrent. Il compta cinq hommes, peut-être six, des fusils levés.
Lucien prit une grande inspiration. Il était debout près du cheval, le marteau encore dans une main, le burin dans l'autre. Le lingot contre sa ceinture pesait comme un destin.
Un Milicien, le visage rougeaud, fit deux pas en avant.
— En voilà un qui se prend pour un artiste.
Lucien sourit peu à peu.
— Vous avez vu mon cheval ? J'allais le finir.
Les hommes avancèrent. D'abord lentement, puis soudain l'un d'eux hurla et tout se précipita. Des mains saisirent Lucien par les bras, le traînèrent hors de l'atelier. Le lingot, solidement coincé sous sa ceinture, glissa un peu, mais il n'y avait plus de place pour la peur. Juste la sensation du métal, marqueur de la bête, qui le suivait dans la nuit.
Il n'eut pas le temps de voir où on le conduisait. Un choc sur la nuque, et tout bascula dans une obscurité sans rêves.
Quand la lumière revint, elle était grise et pâle, filtrant par une fenêtre étroite. Il était allongé sur un sol de pierre, les mains liées dans le dos. Dans un coin de la pièce, un homme en civil lisait un journal. La chemise blanche impeccable, les cheveux lissés, un petit sourire pincé.
— Monsieur Marchand, dit l'homme, en baissant son journal. Quel plaisir de vous rencontrer enfin.
Il ne bougea pas. Le lingot était là, encore contre son ventre, la preuve froide de tout ce qu'il avait failli atteindre.
L'homme se leva lentement, traversa la pièce, et se pencha sur lui. Il portait une bague en argent, à l'index, avec un motif gravé.
Un aigle aux ailes déployées, croisant un motif en X.
— On m'a dit que vous cherchiez de l'or, dit-il avec un accent étrange, à la fois doux et tranchant. Je pense que nous avons des choses à partager.
Lucien retint un sourire. Il n'était donc pas perdu. Juste déplacé. Il ignorait quel allié pouvait naître de ce poulain autrichien et de sa bague impériale.
Mais plus encore, il sentait le métal contre sa peau, la promesse intacte.
Il n'était pas fini.
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