Le Registre Doré
Lire le chapitre 21: The Weight of Gold
Le contact du sol en ciment était froid contre sa joue. Lucien garda les yeux fermés, respirant lentement, écoutant. Quelque part au-dessus de lui, une chaise racla le parquet. Une voix murmura, puis une autre lui répondit en allemand.
Il ouvrit les yeux. La pièce était nue, blanchie à la chaux, éclairée par une unique ampoule nue qui pendait du plafond. Pas de fenêtre. Une porte en bois sombre, ferrée, fermée à clé. Ils l'avaient jeté là après l'interrogatoire — si l'on pouvait appeler ça un interrogatoire. L'homme à l'anneau d'aigle et de croix n'avait pas posé de questions. Il avait regardé Lucien, longtemps, comme on examine un cheval dont on hésite à payer le prix, puis il avait souri et était sorti.
Lucien se redressa, le dos contre le mur. Sa veste avait perdu un bouton. Ses doigts trouvèrent la poche intérieure — vide. Le lingot. Ils l'avaient pris.
La porte s'ouvrit sans prévenir. Un homme en costume gris entra, un plateau à la main. Du pain, un morceau de fromage, un verre d'eau. Il le posa par terre sans un mot et ressortit. La clé tourna dans la serrure.
Lucien mangea lentement. Le pain était frais — du vrai pain, de la farine blanche. Cela signifiait que ses geôliers avaient de l'argent, ou des contacts. Il finit le fromage, but l'eau, et attendit.
Il attendit longtemps.
Quand la porte se rouvrit, ce fut l'homme à l'anneau. Il entra seul, referma derrière lui, et s'accroupit à hauteur de Lucien. Son visage était mince, les traits tirés, les yeux d'un bleu pâle presque transparent. Il parlait français avec un accent autrichien prononcé.
— Monsieur Marchand. Je regrette l'inconfort.
Lucien ne répondit pas.
— Nous avons trouvé votre lingot. Impressionnant. Vous êtes un homme de ressources.
— Qui êtes-vous ?
— Quelqu'un qui apprécie l'efficacité. Appelez-moi Hauer.
— Hauer n'est pas votre nom.
— Non. Mais il suffira.
Hauer se releva, marcha jusqu'à la porte, puis se retourna.
— Vous comprenez ce qui se trouve dans cette statue, n'est-ce pas ?
— Une œuvre d'art.
Hauer sourit. Un sourire mince, sans chaleur.
— Vous mentez mal. Mais cela importe peu. Je sais ce qu'elle contient. Et je sais que vous le savez. Le colonel Brandt est mort, la Milice est nerveuse, et l'atelier est surveillé par des hommes qui ne savent pas ce qu'ils gardent.
Il sortit une montre de sa poche, la consulta, la rangea.
— Les miliciens ont trouvé la statue ouverte. Ils ont vu les barres. Ils ne savent pas quoi faire. Dans quelques heures, ils appelleront leurs supérieurs, qui appelleront Berlin. Et là, tout deviendra très compliqué.
— Pour moi ou pour vous ?
— Pour nous deux. C'est pourquoi je vous propose un arrangement.
Lucien se leva lentement. Ses jambes étaient engourdies. Il s'appuya contre le mur.
— J'écoute.
— Cette nuit, les miliciens seront de garde à l'atelier. Onze hommes. Trois devant, deux sur le toit, six à l'intérieur. Ils ont peur. Ils se méfient les uns des autres. Un homme seul, avec les bons papiers, pourrait entrer et sortir avec ce qu'il faut.
— Et si je refuse ?
Hauer haussa les épaules.
— Le matin, vous serez conduit à la Gestapo comme résistant présumé. Ils vous pendront dans la cour de la rue des Saussaies. Votre amie Camille et le sculpteur Delmas seront arrêtés avant midi.
Lucien le regarda. Hauer soutint son regard sans ciller.
— Vous voulez le lingot d'or, dit Lucien.
— Je veux ce qui doit être livré à Berlin. Le reste — disons que je suis un homme raisonnable.
— Comment ?
— La statue est ouverte. Le plâtre se détache facilement. Vous prendrez les barres, vous les transporterez dans un véhicule que je fournirai. Vous me remettrez la moitié. L'autre moitié est à vous.
— Et si je décide de tout garder ?
Hauer rit. Un petit rire sec.
— J'ai confiance en votre intelligence, monsieur Marchand. Vous connaissez mon visage. Je connais votre nom. Si vous me trompez, je vous trouverai. Et je ne serai pas aussi accommodant qu'aujourd'hui.
Il sortit une clé de sa poche — la même clé en laiton que Lucien avait prise sur le cadavre de l'informateur. Il la posa sur le sol, entre eux.
— La porte de service de l'atelier. Elle ouvre sur la ruelle où stationnera mon véhicule. À minuit.
Il sortit. La clé tourna dans la serrure.
Lucien resta seul un long moment. Puis il se baissa, ramassa la clé, la fit tourner entre ses doigts.
Dehors, la nuit tombait sur Paris.
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Le café Albion sentait le chicorée et la cigarette refroidie. Camille était assise dans le fond, une tasse vide devant elle, les mains croisées sur la table. Elle leva les yeux quand Lucien poussa la porte, et il vit le soulagement passer sur son visage avant qu'elle ne le masque.
— Tu es vivant.
— Pour l'instant.
Il s'assit en face d'elle. Pierre Delmas était à la table voisine, un journal ouvert devant lui, les yeux rivés sur la porte.
— Raconte, dit Camille.
Lucien raconta. L'homme autrichien, l'anneau, la pièce blanche. Il omettit la proposition de Hauer. Il voulait d'abord entendre ce qu'elle en pensait.
— Ils m'ont pris le lingot, dit-il. Mais j'ai gardé la clé.
Il sortit la clé de laiton de sa poche, la posa sur la table.
— Celle du cadavre ?
— Oui. La porte de service de l'atelier.
Camille regarda la clé, puis leva les yeux vers lui.
— Tu veux y retourner cette nuit.
— Les miliciens sont nerveux. Ils ne savent pas quoi faire. Ils ont trouvé la statue ouverte. Avant qu'ils ne comprennent la valeur de ce qu'ils gardent, on peut frapper.
— Dix contre un, Lucien. Peut-être plus.
— J'ai la clé. J'ai le plan de l'atelier. J'ai — il s'arrêta. — J'ai besoin de toi.
Camille le regarda. Un long moment. Puis elle secoua la tête.
— C'est de la folie. Si ça tourne mal, c'est la rue des Saussaies pour nous, et la mort pour tous ceux qui nous ont aidés. Et même si ça réussit — tu crois qu'ils ne vont pas remarquer la disparition d'un chargement d'or destiné à Berlin ? Tu crois qu'ils ne vont pas retourner tout Paris ?
— Ils le feront de toute façon. Le lingot est déjà entre leurs mains. Le colonel Brandt savait. L'homme à l'anneau sait. Qu'est-ce qu'on gagne à attendre ?
— Le temps de réfléchir. Le temps de trouver une autre voie.
— Il n'y a pas d'autre voie. Et si on attend, les barres partent en Allemagne, et on n'a plus rien.
Camille posa ses mains à plat sur la table. Elle avait les ongles abîmés, des écorchures sur les jointures.
— Et le général de Gaulle, tu y as pensé ? Et le comité ? Ce n'est pas notre or. Il appartient à ceux qui vont reconstruire ce pays.
— Il n'appartient à personne. Les nazis l'ont volé. Brandt est mort. Les propriétaires légitimes sont morts ou déportés. Si on ne le prend pas, il finance la guerre contre nous.
Camille serra les mâchoires.
— Je ne vais pas t'aider à devenir riche, Lucien.
— Je ne te demande pas de m'aider à devenir riche. Je te demande de m'aider à le sortir de France. Après, on verra. Mais ce soir, c'est la seule chance qu'on ait.
Elle baissa les yeux vers la clé. Puis vers lui.
— Si on fait ça, c'est pour le comité. Pas pour toi, pas pour moi.
Lucien hocha la tête.
— Pour le comité.
Il la regarda un instant, puis il se leva.
— Un café pour moi, dit-il à la patronne. Et puis je dois voir quelqu'un.
Camille fronça les sourcils.
— Qui ?
— Quelqu'un qui a des hommes et qui n'aime pas les Allemands.
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Sabine habitait au-dessus d'une teinturerie dans la rue des Rosiers. Elle reçut Lucien dans un salon étroit, encombré de meubles trop grands et de rideaux de velours rouge. Elle était petite, râblée, les cheveux gris tirés en chignon, et elle portait une robe noire qui avait dû être élégante en 1935.
— Marchand. Je croyais que tu étais mort.
— Beaucoup de gens le croient.
Elle le fit asseoir, lui servit un verre d'alcool de contrebande, et s'assit en face de lui.
— Qu'est-ce que tu veux ?
Lucien prit le verre. Le liquide le brûla, mais il ne sourcilla pas.
— J'ai besoin d'hommes, cette nuit. Trois, quatre, armés.
Sabine haussa un sourcil.
— Pour quoi faire ?
— Il y a un dépôt sur la rive gauche. Des miliciens montent la garde. À l'intérieur, il y a quelque chose qu'on doit sortir avant que ça parte pour Berlin.
— Quoi ?
— De l'or.
Le silence tomba. Sabine posa son verre avec lenteur, le regard de Lucien fixé sur le sien.
— Combien ?
— Beaucoup. Trop pour un homme seul.
— Et tu viens me voir pour partager ?
— Je viens te voir parce que tu es la seule à Paris qui ait des hommes, des armes, et pas peur de s'en servir.
Sabine le dévisagea. Ses yeux étaient noirs, durs, mais il y avait une lueur dedans — quelque chose qui ressemblait à de l'appétit.
— La moitié, dit-elle.
— Un tiers.
— La moitié. Et je fournis les hommes, les armes, et le véhicule. Tu fournis le plan et les risques. C'est la moitié ou rien.
Lucien regarda le sol. Il pensa à la clé dans sa poche. À la proposition de Hauer. À l'homme autrichien qui attendait aussi sa part, à minuit.
— La moitié, dit-il. Mais on fait ça à ma façon.
Sabine sourit. Un sourire sans joie, mais un sourire.
— À ta façon, Marchand. Pour une fois, j'ai hâte de voir ce que ça donne.
Elle se leva, lui tendit la main. Il la serra.
— Les hommes seront à la porte de derrière à onze heures, dit-elle. Et Marchand — si tu me trompes, je te coupe la gorge moi-même.
Lucien hocha la tête.
— Je sais.
Il sortit dans la nuit. Le froid lui mordit le visage. Il remonta son col, regarda les rues désertes, les volets clos, les rares lumières qui brillaient derrière les rideaux.
Il avait la clé. Il avait des hommes. Il avait une promesse de partage à deux personnes différentes — Sabine et Hauer — qui toutes deux le tueraient s'il mentait.
Il fallait bien ça pour brouiller les pistes.
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