Le Registre Doré
Lire le chapitre 22: The Curfew Breakers
La nuit avait la couleur du plomb. Lucien vérifia sa montre : vingt-trois heures moins cinq. Sabine et ses hommes devaient déjà être en position derrière l’imprimerie désaffectée, à deux rues de l’atelier. Camille l’avait prévenu par un coup de fil crypté : Pierre avait réussi à neutraliser la caméra de surveillance du côté cour, mais les Miliciens avaient posté deux sentinelles supplémentaires en renfort.
Il étouffa un juron. Deux de plus. Le plan avait déjà la solidité d’un château de cartes sous la pluie.
La ruelle empestait l’urine et le charbon froid. Lucien se colla au mur, compta les secondes dans sa tête. Le signal devait être un coup de klaxon de camion, quatre notes brèves. Sabine était une femme de parole — pourvu que ce fût une parole rentable.
À vingt-trois heures précises, quatre notes déchirèrent le silence du quatorzième arrondissement.
Ça commençait.
Il contourna l’angle de la rue Lecourbe, aperçut l’arrière de l’atelier Delmas. La façade était sombre, mais une lueur jaune filtrait des fenêtres du premier étage où les Miliciens avaient établi leur poste de contrôle. Par les carreaux sales, Lucien distingua la silhouette d’un homme penché sur une radio.
Pierre surgit de l’ombre d’un porche, un passe-partout à la main. Sa barbe de trois jours lui donnait l’air d’un spectre.
— Trois hommes à l’intérieur, souffla-t-il. L’officier a un chien. Un berger allemand. Il dort dans la réserve.
— Et le reste ?
— Deux sentinelles sur le toit. Sabine s’en occupe.
Comme pour lui donner raison, un bruit sourd résonna au-dessus d’eux — un corps qui s’effondrait sur les tôles. Puis plus rien. Le silence se fit plus dense, plus dangereux.
Lucien glissa la clé en laiton dans la serrure de la porte de service. Elle tourna sans un bruit. Il murmura à Pierre :
— Les caisses sont prêtes ?
— Scellées et cerclées. Six douzaines de kilos chacune. Le diable lui-même n’y trouverait rien à redire.
Ils entrèrent. L’atelier puait le plâtre humide et la poussière de marbre. La grande carcasse du cheval éventré trônait au centre de la salle, sa cavité béante comme une poitrine ouverte. Au sol, alignées comme des soldats, vingt-trois caisses en bois renfermant l’or. Chacune portait le sceau d’une maison de transport suisse — une couverture soignée, mais trop propre pour être honnête.
Camille les rejoignit, pistolet au poing. Elle était livide.
— L’escalier est clair. Hauer et ses hommes arrivent dans vingt minutes par la façade principale.
— Par la façade ? répéta Lucien, la gorge serrée. C’était pas l’accord. Il devait passer par les caves.
— Il a un nouveau plan. Il veut faire diversion pour couvrir la sortie des caisses.
Lucien échangea un regard avec Pierre. Une diversion. Ou un piège.
— On n’a pas le choix, dit-il finalement. On charge les caisses dans la camionnette de l’imprimerie. Trois voyages maximum.
Les minutes s’étirèrent. Chaque caisse pesait une quarantaine de kilos. Lucien sentait ses muscles brûler pendant qu’il transportait la troisième charge vers la porte de service où stationnait le camion bâché. Le moteur tournait au ralenti, son grondement couvrant les bruits de leur manœuvre.
À vingt-trois minutes, la huitième caisse était chargée. L’or représentait déjà une fortune capable de financer une armée ou de corrompre une ville entière.
C’est alors que les phares jaillirent au bout de la rue.
Pas des phares de Wehrmacht. Trop bas, trop rapprochés. Des phares de civile. Une Citroën noire, suivie d’un camion militaire vert-de-gris.
— Merde, murmura Pierre. C’est pas Hauer.
Lucien reconnut l’un des hommes qui descendit de la Citroën — un officier SS, la nuque rasée et les gants blancs immaculés. Derrière lui, une demi-douzaine de soldats armés de Schmeisser se déployèrent en éventail dans la rue.
Sabine et ses hommes étaient partis. Pierre était figé, livide.
Les SS s’approchèrent de la façade principale de l’atelier. L’un d’eux lança quelque chose contre la porte — une grenade lacrymogène, peut-être. Une détonation sèche, puis des cris à l’intérieur du bâtiment. Les Miliciens paniquèrent ; on les entendait s’interpeller, leurs bottes claquer sur le plancher à l’étage.
Une rafale de Schmeisser répondit depuis le toit. Et soudain, la nuit s’embrasa.
Lucien saisit la bretelle de la dernière caisse qu’il comptait charger, l’hissa dans la camionnette, et siffla pour attirer l’attention de Pierre.
— On y va. Tout de suite.
— Et les autres caisses ?
— Elles restent.
Le conducteur de la camionnette — un homme à la tête d’un gang de déménageurs que Sabine avait recruté — embraya avant qu’ils aient refermé le portail arrière. La camionnette cahota sur les pavés, tressautant au passage des rails du tramway. Derrière eux, les coups de feu redoublaient d’intensité, ponctués par le fracas du verre brisé.
Lucien risqua un regard par le petit hublot arrière. L’atelier était embrasé de lueurs orangées. Une colonne de fumée noire s’élevait au-dessus des toits. Les SS étaient en train de réduire en cendres ce qui restait du cheval — et des preuves.
— Arrête-toi, souffla-t-il soudain au conducteur.
— Quoi ? On continue !
— Arrête-toi, bordel.
Le camion s’immobilisa dans la pénombre d’un passage couvert. Lucien sauta à terre, fit le tour du véhicule. Sa main courut le long des ridelles de bois. Il compta. Les caisses étaient là. Mais l’une d’elles...
Il s’accroupit. Une caisse en bois était tombée sur le bord de la plateforme, son couvercle à demi descellé. Une barre d’or — une seule — avait glissé de la fissure pour atterrir dans la rigole, enveloppée dans un morceau de journal taché d’huile.
Le journal portait un nom encadré d’un coup de crayon gras, qui brillait sous la lueur des lampadaires de la ville : MARCHAND, au-dessus d’une annonce découpée pour une pension de famille près de la gare de Lyon. Son nom, son écriture. Une négligence impardonnable. L’empreinte de son existence.
Il s’empara de la barre, mais comme il se redressait, une silhouette apparut à l’angle du passage, tout contre un réverbère. Un homme en imperméable — l’officier SS au gants blancs. Il tenait un appareil photo Kodak à la main.
Le flash éclata. Aveuglant, implacable.
L’officier baissa son appareil, un mince sourire aux lèvres, puis s’enfonça dans l’obscurité, avalé par la nuit comme s’il n’avait jamais existé.
Lucien resta figé, le cœur prisonnier d’une glace soudaine. Camille le rejoignit, courant sur ses talons, un pistolet fumant à la main.
— Qu’est-ce que tu attends ? Le temps presse.
Il lui montra la barre d’or encore humide du ruisseau.
— Il a pris une photo. Il a mon visage, ma trace. Brandt.
Camille pâlit.
— Le même type ? L’homme au gants blancs que tout le monde craint ?
— Il était là. Pour l’or ou pour moi, je l’ignore. Mais il sait maintenant que je porte le fardeau entier de ce vol.
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