Le Registre Doré
Lire le chapitre 23: The Cuckoo's Egg
L’odeur de l’essence et de la poussière sèche emplissait l’entrepôt du quai de Javel. Les barres d’or, dix-sept au total, reposaient dans une caisse à claire-voie volée à un maraîcher, recouvertes d’un amas de betteraves moisies. Lucien avait passé la nuit à les compter, les recompter, à tâter leur poids lourd et rassurant contre sa paume.
Il referma le couvercle et s’adossa à un pilier de bois. Ses doigts tremblaient encore un peu. L’image de la photographie prise par Brandt — sa silhouette dégoulinante de suie, un bras chargé d’or, le journal froissé sous son coude — restait gravée derrière ses paupières. Il avait balancé l’exemplaire du *Paris-Soir* dans la Seine une heure après l’incendie, mais ça ne servait plus à rien. Le négatif devait déjà circuler entre les mains des officiers de la Gestapo.
Il sortit sa montre. Onze heures trente. Sabine devait arriver d’une minute à l’autre.
Il avait prévu un partage simple : deux parts pour lui, une pour elle en échange de la planque. Moins que ce qu’elle demandait, plus que ce qu’elle méritait. Quand la porte de fer grinça, il ne se retourna même pas. Il connaissait son pas, cette façon de claquer le talon sur le ciment comme si elle marchait sur une scène.
— Tu es en avance, dit-il.
Elle ne répondit pas. Ce silence le fit pivoter.
Elle était seule, pâle sous son chapeau noir. Pas de chauffeur. Pas de gros bras. Elle tenait à la main une valise cabossée qu’elle posa à ses pieds avec précaution.
— Lucien.
— Sabine.
Il jeta un regard derrière elle. Le quai était désert, la Seine brouillée par une brume matinale.
— Où sont tes hommes ? demanda-t-il.
— C’est ça, le problème.
Elle ouvrit la valise. À l’intérieur, une simple enveloppe kraft. Il la prit, l’ouvrit. À l’intérieur, sept barres d’or marquées au poinçon du Crédit Lyonnais.
Le sifflet d’un remorqueur sur le fleuve parut couvrir un long silence.
— Ce sont les sept que tu m’as confiées la nuit dernière pour la remise à mes transporteurs, dit-elle. Le reste de ton chargement — les dix barres qui étaient entreposées chez Gisèle — a disparu cette nuit entre trois et quatre heures.
Lucien sentit l’air se glacer entre ses omoplates.
— Gisèle n’aurait jamais ouvert cette porte sans moi.
— Gisèle a été retrouvée morte à six heures ce matin. Le couteau dans la gorge, posé bien proprement. Un travail de professionnel. La porte n’avait pas été forcée. Quelqu’un savait exactement où chercher, quel placard ouvrir, quelle planche desceller.
Il prit une inspiration lente. Son esprit tournait déjà, lentement, comme une toupie qui ralentit sans tomber.
— Combien de personnes savaient pour l’entrepôt de Gisèle ?
— Toi. Moi. Deux de mes hommes qui ont aidé au chargement.
— Et ces hommes ?
— L’un d’eux s’appelle Marcel. Il était chargé de la surveillance. Il a disparu.
Lucien ferma les yeux. Il revit la scène de la veille : Marcel, un grand type efflanqué à la moustache clairsemée, qui avait insisté pour porter la caisse lourde tout seul, qui avait posé trop de questions sur le poids exact des lingots.
— Tu lui faisais confiance ? demanda-t-il.
— Je lui payais sa solde. C’est différent.
Il se pencha vers elle. Trop près. Elle ne recula pas — Sabine ne reculait jamais.
— Tu me livres dix barres manquantes, une morte, et tu me racontes que ton homme de main s’est volatilisé avec le butin. Une chance que tu aies pensé à me rapporter les sept autres.
— Je ne suis pas venue te voler, Lucien. Je suis venue te prévenir.
— Me prévenir de quoi encore ?
Elle sortit de son manteau un cliché noir et blanc, bordé de blanc, qu’elle jeta sur la caisse de betteraves.
Il l’attrapa avant qu’il ne tombe. La photographie était granuleuse, floue dans les angles, mais le sujet était net : lui-même, courant le long du quai, la caisse de bois calée sur l’épaule, un journal froissé dépassant de sa poche. On distinguait les lettres en gros titre : *Le Parisien*. Pas le *Paris-Soir* qu’il avait noyé.
— Brandt, murmura-t-il.
— Brandt. Et ce n’est pas une copie de sa collection personnelle. Cette photo circule dans le milieu depuis ce matin. Le standard de la rue de la Pompe l’a fait photocopier à vingt exemplaires. Les informateurs de la préfecture ont reçu l’ordre de te chercher, toi, personnellement.
Il reposa le cliché. Sa main ne tremblait plus. C’était pire : elle était parfaitement immobile, comme figée par le gel avant la fracture.
— Brandt sait qui je suis ?
— Pas encore. Mais il a ta photo. Et le journal au poinçon — *Le Parisien*, pas le canard que tu as balancé à l’eau — porte un numéro distribué dans seulement trois kiosques de la rive gauche. Il n’aura qu’à demander autour de lui. Tu deviens une odeur, Lucien.
Il fit trois pas vers la porte, puis revint. Il souleva les betteraves, compta les barres restantes. Dix-sept moins sept, dix. Il poussa la caisse vers elle, l’estomac serré.
— Prends les sept qui restent dans ta valise et sors-les d’ici. Moi, je garde le reste. Quand tu sauras où est Marcel, tu viendras me le dire. Je le retrouverai.
— Bien sur. Elle ramassa la valise, hésita sur le seuil. Et Camille ? Tu lui as dit pour Brandt ?
Il ne répondit pas. Elle haussa les épaules.
— Tu devrais. L’amitié, ça se paie aussi, Lucien.
La porte de fer se referma. Le sifflet du remorqueur s’était tu.
Il resta seul un long moment avec l’or et la photo. La journée commençait mal. Il sortit de la poche intérieure de son veston la carte de visite que Hauer lui avait donnée la veille — papier épais, doré sur les bords, un nom simple et aucune adresse, seulement un numéro de téléphone.
Il devait appeler Hauer. L’Autrichien voulait sa part, même s’il ne s’était pas présenté pour la prendre. Le diviser contre Brandt ferait un allié utile. Mais le diviser contre quelqu’un d’autre ?
Il replia la carte dans sa poche. Pas encore.
Quelque chose clochait. Il reprit la photo, la retourna. Au dos, une écriture soignée, bureaucratique, au crayon : un numéro de dossier. ST-23.
Aucun nom. Mais une adresse — la sienne. Celle de son ancien appartement de la rue Saint-Honoré, qu’il avait quitté trois mois plus tôt.
Brandt l’avait déjà trouvé.
Et, à moins qu’il ne se trompe sur le code, quelqu’un avait ouvert la porte de cet appartement ce matin même — car le seuil de la porte de l’entrepôt, là où la brume se condensait, portait une trace de pas fraîche — une semelle large, soldée, des types qui marchaient au pas.
Il ne leur restait plus qu’à frapper.
Lucien prit les dix barres, les enveloppa dans une toile à sac, et sortit par l’arrière de l’entrepôt — par une porte dont seul il connaissait l’existence. Il descendit la grève, trouva la barque qu’il y avait cachée. Quand il atteignit l’autre rive, il s’arrêta sous un porche pour tenter de retrouver son souffle.
Au-dessus de lui, la ville se réveillait. Les Allemands montaient la garde aux ponts. Derrière les volets clos, les concierges comptaient leurs points de rationnement. Aucun d’entre eux ne savait qu’un homme venait de perdre presque un tiers d’une fortune, qu’une innocente était morte sur un plancher froid, et qu’un officier tirait déjà les fils d’un filet.
Mais Lucien, lui, le savait. Et il sourit.
Un coup d’assassin ne se pardonnait pas. Le commerce, c’était une chose. Mais la trahison sans contrat signé, ça, ça méritait une réponse.
Il pansait sa colère, la rangeait dans une poche profonde où elle tiendrait à température constante.
Il lui faudrait d’abord sauver le reste. Puis retrouver Marcel. Puis faire en sorte que Brandt ne voie jamais son visage en chair et en os.
Et peut-être, juste peut-être, faire d’une pierre deux coups : laisser l’Autrichien et l’Allemand s’entre-tuer autour d’une pelletée de lingots pour lesquels ils n’avaient pas transpiré.
Lucien savait compter.
Et il savait attendre.
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