Le Registre Doré
Lire le chapitre 24: The Cross and the Double-Cross
Le fleuve sentait l’essence et la mort. Lucien avait amarré la barque sous l’arche du Pont Marie, là où l’ombre épaisse collait aux pierres verdâtres. Dix lingots pesaient dans un sac de toile à ses pieds, chacun marqué du sceau de la Reichsbank. Il en avait glissé un dans sa poche intérieure avant de fermer le reste.
Camille lui avait donné une adresse, deux jours plus tôt, à voix basse, entre deux portes. Un appartement au-dessus d’une imprimerie fermée, rue de la Huchette. Pour les messages, disait-elle. Pour les rencontres sûres. Lucien n’y était jamais allé. Il aurait dû se méfier de toute adresse donnée par une femme qui croyait encore que la guerre avait des règles.
Il remonta la rue à pied, le sac lourd contre son flanc, la main droite enfoncée dans la poche de son manteau. Il faisait froid. Un froid de février qui entrait dans les os et y restait. Les réverbères étaient éteints — le couvre-feu s’étirait encore sur la ville, et seuls les patrouilles allemandes et les chats maigres circulaient dans ce clair-obscur.
L’imprimerie apparut au coin. Ou plutôt ce qu’il en restait.
Les vitres avaient soufflé. Le bois de la porte pendait sur un gond tordu, et la façade noircie exhalait encore une odeur âcre de poudre et de plâtre brûlé. Une colonne de fumée mince montait d’un étage effondré. Des impacts de balles étoilaient la brique autour des fenêtres du premier — celles de Camille.
Lucien s’arrêta net. Son souffle forma un nuage bref devant sa bouche.
— Merde, dit-il à voix basse.
Il balaya la rue d’un regard. Personne. Pas de faction, pas de traction avant garée en embuscade. Les Allemands avaient déjà fait leur ménage et étaient repartis. Le quartier semblait vide, mort, lavé.
Il s’approcha quand même. Il fallait qu’il voie. Il poussa la porte de l’atelier d’imprimerie — le plafond en partie tombé, une presse à plat renversée comme un animal éventré, des caractères en plomb éparpillés sur le sol comme des dents cassées. Une odeur de brûlé et de papier calciné.
Dans l’escalier, les marches craquaient sous ses semelles. Au premier, la porte de l’appartement avait été défoncée à la crosse ou au pied. Lucien entra, le sang battant dans ses tempes.
Le salon n’était plus qu’un amas de débris : matelas éventré, fauteuil renversé, papiers dispersés, une mare sombre sur le parquet. Du sang. Sec, mais récent. Une fenêtre brisée ouvrait sur la nuit — le verre avait plu sur le sol, éclats scintillant comme des arêtes de poisson.
Il fouilla du regard. Le sang menait vers la cuisine, puis s’arrêtait net. Nettoyé, ou quelqu’un avait été emporté. Il ne savait pas si c’était une bonne ou une mauvaise chose.
Il sortit son lingot de sa poche — l’or pesait dans sa main comme une promesse gâchée. Dix bars pour des renseignements, avait-il prévu. Dix bars pour savoir où Brandt dormait, quels itinéraires prenaient les convois de la Wehrmacht, quels noms figuraient sur les listes de la Milice. Camille était son canal. Sans elle, le lingot n’était qu’un poids mort, et Lucien un homme avec une seule carte à jouer.
Il se pencha, ramassa un morceau de papier déchiré. Une moitié d’enveloppe. Adresse partielle, illisible. Au dos, quelque chose avait été griffonné au crayon — un numéro de téléphone. 39-20. Une cabine, peut-être, ou un standard.
Lucien glissa le papier dans sa poche et ressortit.
La rue de la Huchette s’étendait déserte, mais Lucien savait que la solitude était rarement ce qu’elle paraissait. Quelque part, un volet claqua. Il se fondit dans l’ombre d’un porche et attendit.
Dix minutes. Rien.
La voix du concierge de l’immeuble voisin, une vieille femme nommée Madame Vasseur, lui revint. Il était passé chez elle une fois pour un colis, trois semaines plus tôt, et elle lui avait parlé de sa nièce, infirmière, qui « travaillait avec les sœurs de Saint-Julien ». Les sœurs de Saint-Julien. Un couvent. Lucien se souvint du nom. Elle avait dit ça comme on dit une prière — machinalement, sans y penser.
Il retraversa la Seine.
Le couvent de Saint-Julien-le-Pauvre se nichait derrière l’église du même nom, une bâtisse trapue aux murs épais qui sentait la cire et l’eau bénite. Il n’y avait jamais mis les pieds. Mais les gens comme Lucien connaissaient les portes de derrière, et les couvents en avaient toujours une.
Il frappa trois fois, lentement, puis deux fois vite. Un code d’une autre époque, transmis par un contact disparu dont il ne se rappelait plus le nom. La porte s’entrouvrit sur une nonne au visage étroit comme un pieu.
— Qui demandez-vous ? dit-elle d’une voix sans chaleur.
— Un ami de Madame Vasseur, dit Lucien. Je viens pour la lumière.
La nonne le dévisagea. Son regard tomba un instant sur le sac à ses pieds, puis remonta.
— Entrez.
Le couloir sentait l’encens et la lessive. La nonne le conduisit à travers une cour pavée, vers une annexe à l’arrière. Une infirmière en tablier blanc sortit, les bras rouges d’eau savonneuse.
— Vous êtes pour la patiente ?
— Une patiente, dit Lucien. Qui ?
L’infirmière hésita. La nonne intervint, plus douce qu’elle n’en avait l’air :
— Une jeune femme qu’on a amenée cette nuit. Égorgée, le souffle court.
— Camille, dit Lucien. Elle s’appelle Camille.
Il poussa la porte sans demander la permission.
La pièce était petite, blanchie à la chaux, dominée par un crucifix de bois noir. Un lit de fer. Camille y était étendue, le visage pâle comme la cire des cierges, un bandage épais autour de la gorge — sous le bandage, une tache sombre qui s’élargissait lentement. Ses yeux étaient fermés. Sa poitrine bougeait à peine.
Lucien s’approcha. Il resta un long moment debout, sans bouger, les mains vides. Le lingot dans sa poche lui brûlait la cuisse.
Il sortit le lingot et le posa sur la table de chevet. Camille entrouvrit les yeux — un filet de conscience, une lueur qui s’accrochait à la vie. Elle le regarda, puis le métal, puis ses lèvres bougèrent. Un souffle, presque rien.
— Il savait, murmura-t-elle.
Lucien se pencha.
— Qui ?
— La planque. L’heure. Le croisement… Il savait tout. Avant même que tu arrives.
Elle toussa. Un filet rouge coula au coin de sa bouche.
— Un coup sûr, dit-elle. Pas un hasard. Quelqu’un a parlé.
— Brandt ? dit Lucien.
— Brandt a agi, mais quelqu’un l’a guidé. Quelqu’un de l’intérieur.
Ses doigts trouvèrent le bord du lingot, le caressèrent comme une relique.
— Le résseau. C’est moi qui l’ai tenu… et c’est moi qui l’ai perdu. Cherche. Trouve la taupe avant qu’elle te trouve.
Ses yeux se refermèrent. Sa main resta sur le lingot.
Lucien ramassa le métal — il était hors de question de le laisser là — et le remit dans sa poche. Elle rouvrit les yeux brièvement.
— Tu me laisses ça ? dit-elle.
— Je suis revenu pour te payer, dit Lucien. Pas pour te voler.
— Alors paie-moi autrement. Trouve-le. L’homme qui a parlé.
Elle palpa son cou, là où le bandage laissait voir la plaie.
— Marcel, souffla-t-elle. J’ai entendu son nom, cette nuit. Dans le noir, quand ils parlaient entre eux. Marcel.
Lucien sentit le froid lui grimper le long de l’échine. Marcel — le chacal de Sabine, celui qui avait fait disparaître dix lingots. Le même homme qui avait tué la gardienne de la planque. Le fil se nouait dans son ventre comme un cordon trop serré.
— Tu en es sûre ? dit-il.
— J’espère que je me trompe, dit-elle. Mais je n’espère jamais.
Elle ferma les yeux, épuisée.
Lucien resta là, dans la lumière blafarde du couvent, dix lingots sur lui, une photographie de lui entre les mains de Brandt, et un nom qui tournoyait dans son crâne comme un vautour. Marcel. Le double jeu avait un visage. Il ne restait plus qu’à le trouver — avant que Marcel ne le trouve lui-même.
Il sortit sans un bruit, le couvent retomba dans son silence de pierre.
Dans la poche de Lucien, le numéro de téléphone griffonné sur l’enveloppe dans la planque bombardée formait encore un poids léger. Une seule ligne pour remonter la chaîne. Il n’avait pas le temps de sauver la ville. Il avait juste le temps de sauver sa peau.
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