Le Registre Doré
Lire le chapitre 25: The Wrong Trade
La pluie battait les vitres poussiéreuses de la chapelle quand Lucien poussa la porte de Saint-Julien-le-Pauvre. L’odeur d’encens et de cire brûlée ne masquait pas tout à fait celle du sang et du désinfectant. Une nonne apparut, silhouette sombre contre les cierges, et le dévisagea sans un mot avant de s’écarter.
Camille gisait sur un lit de camp dans une cellule exiguë, la poitrine bandée, le visage crayeux comme les murs blanchis à la chaux. Ses yeux s’ouvrirent lorsqu’il s’assit à son chevet, et elle esquissa une grimace qui se voulait un sourire.
— Tu as mis le temps, souffla-t-elle.
— Je suis venu dès que j’ai pu. Les ponts sont surveillés.
Il ne dit pas qu’il avait traversé la Seine en barque dans la nuit, plié sous le poids de dix lingots dissimulés dans un sac de jute maculé de cambouis. Il ne dit pas qu’il avait dû payer un passeur ivre avec une montre qu’il n’avait plus les moyens de perdre.
Camille le regarda fixement, comme si elle lisait dans ce silence tout ce qu’il taisait.
— Qu’est-ce qui s’est passé à l’atelier ? demanda-t-elle.
— Brandt avait préparé son coup. Des SS, des mitrailleuses au toit. Quelqu’un lui avait donné l’heure exacte, le nombre d’hommes, la porte d’accès.
Elle ferma les yeux, le souffle court.
— Marcel, murmura-t-elle. Je t’ai dit ce que j’ai entendu dans le noir, au dépôt. Son nom, prononcé par celui qui commandait les gars de Brandt.
— Je sais.
— Alors tu sais aussi que c’est lui qui a donné le dépôt, l’atelier, tout.
Lucien sortit une cigarette qu’il ne ralluma pas, la tournant entre ses doigts comme un objet de méditation.
— Marcel n’est pas le genre à trahir pour une poignée de marks, dit-il. Il travaille pour quelqu’un.
— Qui ?
— L’homme à la bague. Celui qui m’a libéré pour me faire l’offre du partage. Hauer.
Camille ouvrit les yeux en grand.
— Tu crois que Marcel est à lui ?
— Marcel connaissait l’atelier parce que Sabine le lui avait fait visiter. Marcel connaissait le dépôt parce qu’il avait livré des affaires pour la Résistance. Mais quelqu’un lui a donné mes coordonnées, mes habitudes, mon ancienne adresse. Ça, c’est plus haut que le milieu.
— La Résistance a une taupe, dit Camille dans un souffle.
— Tu l’as dit toi-même. Quand tu entendais ce nom dans le noir, ton comité savait qu’on était là.
Il y eut un long silence, seulement troublé par les gouttes qui s’égouttaient quelque part dans la cour.
— Il faut que je voie ton comité, dit Lucien.
Camille secoua la tête, une crispation douloureuse traversant son visage.
— Ils m’ont laissé pour morte, Lucien. Tu crois qu’ils vont t’ouvrir leurs bras ?
— Ils ont besoin de moi. J’ai dix lingots, et j’ai un nom à leur proposer.
Elle rit, un râle qui devint quinte de toux, et sa main chercha son côté.
— Et tu crois que c’est une marchandise qu’ils accepteront d’échanger contre la vérité ?
Lucien se pencha plus près.
— Écoute-moi, Camille. Marcel est encore dehors avec dix lingots. Sabine en a sept, mais son réseau est compromis. Brandt a ma tête sur les murs de Paris, mon adresse dans son dossier, et Hauer reste introuvable. Le seul avantage qui me reste, c’est que Marcel ne sait pas que je sais.
— Et le comité ? demanda-t-elle.
— Tu es leur contact. Depuis le début. Sans toi, ils ne sauront jamais où je suis, ce que je transporte, ce que je sais.
Il sortit du sac de toile un bout de papier froissé qu’il lui tendit.
— J’ai trouvé ça dans les décombres du dépôt, caché derrière le radiateur. Un numéro de téléphone. Beaucoup de chiffres, un préfixe qu’on ne voit pas souvent à Paris.
Camille le prit, le déchiffra avec difficulté.
— C’est un central à Berlin, dit-elle lentement. Ou une ligne réservée.
— Exactement. Quelqu’un du comité appelait Berlin. À une heure où le couvre-feu interdit toute communication locale.
Elle le fixa, le papier tremblant entre ses doigts.
— Tu veux dire…
— Je ne veux rien dire. Je te le montre. Toi, tu me dis si ça ressemble à une piste que ton comité peut suivre, ou si ça ressemble à un piège.
Camille replia le papier avec soin et le glissa sous son oreiller.
— Le comité se réunit demain soir, dans une cave rue des Rosiers. Ils ont un boulanger qui fait tourner la boutique.
— J’y serai.
— Non. Ils ne t’accueilleront pas les armes ouvertes si tu débarques sans prévenir. Donne-moi le temps d’envoyer un mot par sœur Thérèse.
Lucien se leva, mesurant déjà les heures qui lui restaient avant l’aube, avant que les patrouilles ne trouvent un homme seul avec un sac trop lourd.
— Je ne peux pas attendre quarante-huit heures, Camille. J’ai un prix sur la tête et dix kilos de plomb sur le dos.
— Alors rends-toi utile pendant que tu attends.
— Comment ?
Elle désigna la fenêtre, d’un geste faible.
— Il y a une chapelle, derrière. Personne n’y va à cause de la toiture en mauvais état. Tu peux y laisser ton sac, et personne n’ira y chercher un homme qui prie.
— Et comment je passe deux jours ici sans attirer l’attention ?
— Tu es un homme de ce quartier, Lucien. Tu connais les angles morts, les cours qui donnent sur la Seine, les toits qui ne portent pas de nom. Tu survivras.
Elle ferma les yeux, épuisée, et il sut qu’elle s’endormait déjà.
Avant de quitter la cellule, il se pencha et murmura à son oreille :
— Si tu vois quelqu’un du comité, pose-lui une seule question. Demande-lui où il était le soir du raid de l’atelier. Pas où il dit avoir été. Où il était vraiment.
Sa main trouva la sienne dans l’obscurité de la cellule.
— Tu joues à un jeu dangereux, dit-elle à voix basse.
— C’est le seul que je sache jouer.
Elle ne répondit pas, mais ses doigts se serrèrent brièvement sur les siens.
Dans la chapelle abandonnée, sous une statue de la Vierge dont les mains étaient rongées par l’humidité, Lucien cacha les dix lingots derrière une pile de planches vermoulues. Puis il remonta le col de son manteau et sortit dans la nuit, les pavés qui luisaient sous la pluie ne lui offrant aucune cachette.
Il n’avait pas fait dix mètres qu’une voix froide l’arrêta, venue de l’ombre d’un porche.
— M. Marchand. Quelle surprise agréable.
Lucien se figea. Il connaissait cet accent. Autrichien, précis, coupant comme une lame.
Hauer s’avança dans la lumière blême d’un réverbère brisé. Il tenait un mouchoir de soie qu’il portait à ses lèvres, comme un homme qui a le rhume — ou qui n’aime pas l’odeur de ce quartier.
— Vous semblez surpris, continua Hauer. Pourtant, vous avez trouvé ma carte de visite dans le dépôt. Le numéro vous est-il familier ?
Lucien garda le visage neutre, mais son cœur faisait les comptes. Le numéro. La cache. Camille. Tout venait de basculer.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, dit-il.
Hauer sourit, un mauvais sourire d’homme patient.
— Alors laissez-moi vous éclairer, monsieur Marchand. Ce numéro que vous avez trouvé ne mène pas à Berlin. Il mène à un modeste bureau de poste de la banlieue, où un homme de la Résistance achète des timbres très chers trois fois par semaine. Et cet homme, je suis ravi de vous l’apprendre, c’est moi.
Lucien le dévisagea, une seconde trop longue.
— Vous êtes dans la Résistance ? dit-il enfin, incrédule.
Hauer rit doucement, un bruit feutré qui ne portait aucune chaleur.
— Je suis dans les deux. Et à ce stade de la guerre, vous devriez savoir que c’est la seule position tenable.
Il sortit un pistolet de sa poche, non pour menacer Lucien, mais pour le montrer — le tenir entre eux comme un tiers silence.
— Alors voici la règle nouvelle, monsieur Marchand. Vous allez cesser de courir, cesser de cacher votre or dans les chapelles. Vous allez travailler pour moi, de la seule façon qui importe : comme un homme qui sait où tout le monde se trouve. Mais d’abord, il va falloir me prouver que vous êtes de taille.
Il désigna la chapelle derrière Lucien.
— Rendez ce qui ne vous appartient pas. Et venez avec moi.
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