Le Registre Doré
Lire le chapitre 26: The Turn of the Double Agent
La pluie froide de novembre lavait les ruelles quand l’homme en imperméable gris s’approcha de Lucien, qui sortait à peine de la chapelle abandonnée. Deux silhouettes plus massives se tenaient en retrait, mains enfoncées dans les poches. Lucien s’immobilisa, les doigts frôlant le cran d’arrêt caché dans sa manche.
— Monsieur Marchand, dit l’homme avec un accent allemand impeccable mais teinté d’une politesse presque mondaine. Le major Brandt vous prie de lui accorder quelques instants.
Lucien évalua ses options. La ruelle était étroite, les deux nervis bloquaient la seule sortie. Derrière lui, la chapelle contenait dix lingots d’or dans une cavité derrière l’autel. Fuir signifiait les abandonner. Rester signifiait entrer dans la gueule du loup.
Il haussa les épaules avec une nonchalance qu’il était loin de ressentir.
— Le major Brandt ? Je ne vois pas qui…
— Ne nous insultons pas, coupa l’homme. La photographie circule dans tout Paris. Vous êtes reconnaissable, même sous une casquette et un col relevé.
Le trajet fut bref. Une Citroën noire les conduisit à travers les rues désertes jusqu’à un immeuble bourgeois près du Trocadéro. L’intérieur sentait la cire d’abeille et le cigare froid. On le fit asseoir dans un salon aux boiseries sombres, devant une cheminée où dansaient des flammes basses.
Le major Brandt entra sans frapper. Il était plus jeune que Lucien ne l’avait imaginé — la quarantaine, des cheveux blonds plaqués en arrière, des lunettes cerclées d’acier qui lui donnaient un air de professeur. Il tenait à la main le journal que Lucien avait vu trop souvent dans ses cauchemars.
— _Le Figaro_, 14 octobre, dit Brandt en s’asseyant en face de lui. Page trois. L’article sur les pénuries de charbon. Et là, dit-il en tapotant une tache sombre au bas de la page, votre nom, lisible en toutes lettres. Contre un fond de lingot d’or.
Lucien garda le silence.
Brandt posa le journal sur la table basse et croisa les jambes, comme un homme qui a tout son temps.
— Je connais beaucoup de choses, Monsieur Marchand. Naturellement, je savais déjà que vous étiez vivant — mes informateurs sont efficaces. Je savais que vous étiez un intermédiaire, que vous serviez les Allemands et les Français avec un égal mépris idéologique. Ce que je ne savais pas, c’est que vous étiez assez audacieux pour voler l’or du SS-Obersturmbannführer Hauer, et assez stupide pour être photographié en train de le faire.
Lucien sentit son pouls s’accélérer, mais sa voix resta ferme.
— Hauer m’a déjà fait cette proposition. Votre timing est médiocre, Major.
— Hauer est un amateur, dit Brandt en souriant. Il joue à double jeu avec la Résistance, il croit pouvoir diriger l’intendance tout en protégeant ses arrières. Moi, je n’ai pas de double jeu. J’ai un seul intérêt : l’or.
Il se pencha en avant, les coudes sur les genoux.
— Dix lingots. Dix mille onces d’or fin. Une fortune qui pourrait financer une armée — ou une retraite confortable en Argentine après la guerre. Nous savons tous les deux comment cette guerre finit, n’est-ce pas ?
Lucien ne répondit pas. Brandt continua.
— Je vous propose un partage équitable. Cinquante pour cent pour moi, cinquante pour cent pour vous. En échange, votre photographie disparaît. Votre dossier est fermé. Vous devenez un homme invisible, libre de vaquer à vos affaires jusqu’à la fin des hostilités.
— Et Hauer ?
— Hauer sera un problème réglé par d’autres moyens. Vous vous occupez de l’or, je m’occupe de l’homme.
— Cinquante pour cent, répéta Lucien comme s’il pesait des pièces dans ses mains. C’est beaucoup demander pour un service que vous ne m’avez pas rendu. Vos hommes m’ont trouvé — je le concède. Mais ils ne m’ont pas pris l’or.
Le sourire de Brandt s’élargit.
— Non. Mais je sais précisément où il se trouve. La chapelle Saint-Michel, abandonnée depuis la fermeture de l’église en 1940. Autel latéral droit, pierre descellée derrière la statue de la Vierge. Voulez-vous que je continue, ou devons-nous convenir que nous savons tous les deux que ce que je vous propose est raisonnable ?
Le sang de Lucien se glaça. Personne — personne, même pas Camille — ne connaissait l’emplacement exact. Il avait caché les lingots seul, à trois heures du matin, après avoir vérifié que la chapelle était vide depuis des années. Et pourtant Brandt le savait.
Comment ?
La réponse lui vint dans un éclair : c’était peut-être une estimation. La chapelle était l’endroit le plus logique à proximité de la ruelle où ils l’avaient arrêté. Brandt bluffait, et Lucien avait failli mordre à l’hameçon.
Il se força à sourire.
— La chapelle Saint-Michel. Un bel édifice, mais une cachette de débutant. Je l’ai choisie précisément parce qu’elle était prévisible — pour tromper ceux qui chercheraient le prévisible.
Brandt cligna des yeux. L’ombre d’un doute traversa son regard.
— Vous dites que l’or n’y est pas ?
— Je dis que le consensus est une faiblesse en affaires. Les amateurs se mettent d’accord sur un point de chute ; les professionnels créent leurs propres règles.
Il se leva, ajusta son manteau et se dirigea vers la porte. Un des nervis fit un pas pour l’arrêter, mais Brandt leva la main.
— Marchand.
Lucien se retourna.
— Je ne vous crois pas. Mais j’admire votre sang-froid. Je vais vous donner 24 heures pour me livrer la moitié de votre or. Si vous le faites, vous survivrez à cette guerre. Si vous ne le faites pas —
Il sortit un pistolet Luger de sa poche et le posa sur la table, sans viser, comme un accessoire dans une conversation mondaine.
— Je vous ai trouvé une fois, je vous trouverai de nouveau. Et la prochaine fois, il n’y aura pas de conversation.
Lucien acquiesça lentement.
— Vingt-quatre heures. C’est généreux.
Il quitta l’immeuble dans la nuit, les mains tremblantes de rage froide. Alors qu’il traversait la Seine, la décision était déjà prise : Brandt mourrait. Hauer mourrait. Marcel mourrait. Et l’or resterait entre ses mains — ou ne serait à personne.
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