Le Registre Doré
Lire le chapitre 27: The Girl's Revenge
La pluie froide de novembre lavait les pavés de la rue des Rosiers quand Lucien Marchand poussa la porte du café *Le Vieux Miroir*. L'établissement sentait le tabac brun et la chicorée, une odeur de survie qu'il connaissait bien. Le patron, un ancien légionnaire du nom de Vasseur, lui avait promis un coin tranquille en échange de deux kilos de sucre qu'il ne possédait pas encore. Les promesses avaient toujours été sa monnaie la plus courante.
Il s'installa à une table du fond, face à la porte. Brandt lui avait accordé vingt-quatre heures pour livrer la moitié de l'or — vingt-quatre heures qui fondaient comme neige en mars. Et pendant ce temps, Hauer attendait sa réponse, le chapel abandonné derrière lui, dix lingots posés entre deux bancs de pierre comme un Christ d'église couché sur le flanc.
Il commanda un café qu'il ne boirait pas, juste pour tenir la place.
La porte s'ouvrit. Une jeune femme entra, trempée jusqu'aux os, un fichu gris serré sous le menton. Elle commanda quelque chose au comptoir, puis se retourna lentement, comme si elle cherchait une place. Son regard croisa celui de Lucien — un regard trop direct pour être un hasard.
Elle traversa la salle sans hésiter, s'assit en face de lui sans demander la permission. Ses mains posées sur la table étaient petites, les ongles rongés jusqu'au sang. Elle leva le fichu, découvrant des cheveux châtains coupés court, presque militaires.
« Vous êtes Lucien Marchand. »
Affirmation, pas question. Il but une gorgée de son café imbuvable, laissa le silence faire son œuvre.
« Je m'appelle Colette Verneuil », dit-elle. Son menton tremblait légèrement, mais sa voix restait ferme. « Vous connaissiez mon père. Le colonel Verneuil. »
Lucien reposa la tasse. Sa mémoire travaillait vite — le nom ne lui disait rien. Mais le visage, oui. Il l'avait aperçue une fois, deux mois plus tôt, au fond d'une voiture allemande, une femme élégante au bras d'un officier de la Kommandantur. On l'appelait la maîtresse du colonel. On disait beaucoup de choses dans les cafés de Paris, presque toutes fausses.
« Le colonel Verneuil n'a pas de fille », dit-il prudemment. « Il a une protégée. Une certaine Colette qui vit en banlieue. »
Elle sourit — un sourire sans joie, coupant comme une lame affûtée. « Le colonel Verruil a une fille. Une fille qui s'est habillée en femme du monde pour approcher l'homme qui l'a fait tuer. » Elle pencha la tête. « Les Allemands voient ce qu'ils veulent voir. Les Français aussi. Il est facile de passer pour une maîtresse quand on est jeune et qu'on sait se taire. » Ses doigts se crispèrent sur la toile de son manteau. « Mon père n'a pas été arrêté par les SS. Il a été vendu. Trahi par un homme qui est venu chez nous, qui a mangé à notre table, qui a offert un cadeau de Noël à ma mère l'année dernière. »
Lucien ne bougea pas. Il en avait entendu, des histoires de trahison. Paris en était une immense tapisserie de fils emmêlés, chaque fil une vie.
« Il s'appelle Marcel », dit-elle.
Le nom frappa dans sa poitrine comme une décharge électrique. Marcel. Le même Marcel qui avait volé un tiers de l'or en guise de provision, qui avait tué leur gardien la nuit précédente. Le Marcel qui travaillait pour Hauer — pour Hauer, qui se prétendait Résistant et servait les Allemands avec la même conscience qu'un batelier traverse la Seine.
Il garda le visage impassible. « Marcel est un prénom commun. »
« Marcel Dumont. Ancien sous-officier de la Légion, mutilé de la main gauche, blessé à Madagascar. Il porte un gant noir pour cacher deux doigts manquants. » Elle sortit une photo de sa poche — un cliché amateur, jauni, montrant un homme en civil devant une villa de banlieue. « C'est lui. »
Lucien regarda la photo. C'était bien lui : la cicatrice qui traversait la joue droite, la carrure de boxeur. Il aurait reconnu cette silhouette entre mille. C'était lui qui avait attrapé le baron d'or tombé de la charrette pendant l'incendie. Lui qui avait disparu avec un tiers du chargement.
« Je sais ce qu'il vous a volé », dit Colette, comme si elle lisait dans ses pensées. « Je sais où il cache les lingots. »
Le silence retomba. Dehors, une voiture militaire passa, ses pneus grinçant sur les pavés mouillés. Lucien compta jusqu'à dix avant de parler.
« Pourquoi venir me voir ? »
« Parce que les hommes de pouvoir ont des codes, des registres, des boutons de manchettes gravés. Marcel garde son or dans un entrepôt gardé par un sous-officier de la Wehrmacht. » Elle sortit un carnet de sa poche intérieure, le poussa vers lui. « J'ai travaillé pour l'officier Brandt. Pas comme maîtresse — comme secrétaire. Je tapais ses rapports, je triais ses courriers, je notais ses conférences téléphoniques. »
Le nom de Brandt fit écarquiller légèrement Lucien. Il avait passé la matinée dans cet appartement cassé en deux par l'eau-de-vie et le chantage. Il en gardait encore le goût amer dans la gorge.
« Brandt a un coffre », continua-t-elle. « Dans les caves du 72 avenue Foch. Il y garde ses fichiers, sa correspondance personnelle — et une liste de noms. Ceux qui travaillent pour lui, ceux qui l'ont payé, ceux qui le paieront après la guerre. » Elle baissa la voix. « Il y a aussi une combinaison. La date d'accès à son compte en Suisse. L'endroit où il a transféré ses avoirs personnels. »
Lucien prit le carnet, l'ouvrit. Les pages étaient remplies d'une écriture fine, féminine, presque trop régulière : des dates, des codes, des noms codés. Les transcriptions de conversations qu'elle avait entendues en tapant ou en servant le café. Tout y était. Brandt, le 72 avenue Foch, la cave n°3, le coffre Blohm & Voss, une lettre de crédit pour une banque helvétique.
Il referma le carnet. « Pourquoi me donne-t-elle ça, mademoiselle Verneuil ? »
« Appelez-moi Colette. » Elle le regarda droit dans les yeux. « Parce que vous êtes le seul à qui mon père a fait confiance. Il parlait de vous souvent, à table. Il disait que vous étiez un salaud, mais un salaud prévisible — un homme qui tient parole parce que sa parole est son capital. »
Lucien tourna la tasse de café entre ses mains. Une mention flatteuse, quoique équivoque. Son père n'était pas le genre de colonel qui parlait des affaires de la maison — et pourtant, le nom Verneuil commençait à résonner quelque part. Un officier de l'armée française, décoré en 40, assassiné dans sa cellule quelques jours après son arrestation. Les journaux clandestins en avaient parlé pendant un mois, puis les bruits s'étaient éteints.
« Le colonel Verneuil a été abattu à la prison de Fresnes l'hiver dernier », dit-il lentement.
« Oui. » Sa voix se brisa à peine, puis elle la redressa. « Par ordre de Brandt. Le père possédait certaines informations que Brandt souhaitait obtenir. Il ne les a pas données. Il est mort en silence. »
Lucien hocha lentement la tête. Chaque pièce s'emboîtait à une place qu'il n'avait pas encore vue : le colonel qui connaissait l'existence de l'or, Marcel qui l'avait éliminé pour Hauer, Hauer qui travaillait des deux côtés, Brandt qui voulait la moitié du lingot. La haute trahison montait dans perles, chaque perle un homme mort.
« Et vous voulez sa tête », dit-il.
« Je veux son coffre », répondit-elle simplement. Son regard était celui d'un soldat. « Les informations qu'il contient peuvent démanteler le réseau de trahison à Paris. J'ai les codes d'accès à la cave — je les ai volés avant de fuir l'avenue Foch. Les gardes changent toutes les deux heures, mais la relève commence à quatre heures du matin. C'est le moment le plus faillible. »
Elle le poussa vers lui un morceau de papier froissé, encore plié en quatre. « Le plan de la cave. Les patrouilles. L'emplacement exact du coffre. Faites-en ce que vous voulez. »
Lucien prit le papier. Ses doigts frôlèrent les siens — froids, ceux d'une femme qui vivait depuis des semaines sans sommeil ni réconfort.
« Vous voulez que je cambriole le tortionnaire de votre père. Et en échange ? »
« En échange, je vous demande une seule chose. » Elle se leva, remit le fichu sur sa tête. « Quand vous le verrez tomber — que ce soit par vous ou par la balle d'un autre — ne ne me décrivez pas la scène. Je veux juste qu'il ne se réveille plus jamais de ce côté-ci de l'enfer. »
Elle tourna les talons sans attendre de réponse. La porte du café claqua, une rafale d'air froid traversa la salle, puis le silence revint.
Lucien resta assis quelques minutes de plus, seul avec le carnet et le plan posés devant lui. L'odeur du café froid montait de sa tasse. Dehors, la nuit tombait sur Paris, violette et dense, chargée de secrets.
Il avait deux options, et aucune des deux ne le menait à une vie tranquille. Hauer lui demandait de rendre l'or et de servir son maître. Brandt lui demandait la moitié du magot et l'oubli. Marcel avait déjà une partie du lingot dans une cachette armée. Et maintenant, cette fille aux yeux brûlés lui offrait une quatrième voie — une porte ouverte sur l'intérieur même du repaire de Brandt.
Lucien plia le plan, le glissa dans sa poche intérieure avec le carnet. Puis il se leva, laissa quelques francs sur la table, et sortit dans la nuit en remontant le col de son manteau.
Le coffre de Brandt. L'accès à la Suisse. Une liste de traîtres qui valait plus que tout l'or du monde.
Il n'y avait pas de choix, au fond. Seulement des prix à payer.
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