Le Registre Doré
Lire le chapitre 28: The Bait in the Cellar
La cave sentait le moisi et le froid de la pierre, une odeur que Lucien connaissait aussi bien que celle du sang. Il s’accroupit derrière une pile de caisses vides, les yeux fixés sur la fenêtre grillagée du sous-sol de l’immeuble voisin. À travers le verre brisé, il voyait la façade de l’hôtel particulier de Brandt, au 72 avenue Foch. Les lumières étaient allumées au deuxième étage. Brandt ne dormait jamais avant trois heures.
Colette se tenait près de lui, un plan déplié sur les genoux, tracé à l’encre rouge d’après les souvenirs de son père. Elle avait la mâchoire serrée, les doigts annotant des détails de mémoire.
« Le bureau est là, disait-elle à voix basse. Derrière le portrait de Hitler. Le coffre est encastré dans le mur, blindage de quinze centimètres. La combinaison, je te l’ai donnée. »
Lucien hocha la tête, mais son esprit tournait déjà ailleurs. Il avait vingt-deux heures avant l’échéance fixée par Brandt. L’Allemand croyait qu’il allait lui livrer la moitié du trésor. Lucien comptait bien lui livrer autre chose : une balle dans la tête et un coffre vide.
« Il y a un problème, dit-il.
— Lequel ?
— Il ne garde pas l’or ici. Il n’a jamais gardé l’or ici. »
Elle leva les yeux de son plan. « Qu’est-ce que tu racontes ? »
Lucien sortit une feuille froissée de sa poche intérieure — un bordereau d’expédition qu’un informateur de la gare de l’Est lui avait fait parvenir une heure plus tôt. Du papier officiel de la Deutsche Bank, tamponné par l’autorité militaire. Il le lui tendit.
« Trois caisses de lingots, scellées, déclarées comme "matériel de campagne". Départ prévu ce matin à six heures sur un train blindé vers Bâle. » Il tapota le document. « Brandt a déjà déplacé son butin. Le coffre de l’avenue Foch, c’est de la pacotille — des listes, des comptes. L’or est en route pour la Suisse. »
Colette pâlit. Elle relut le document deux fois, comme si les mots pouvaient changer entre les lectures. « Alors il nous a joués. Tous. Il n’a jamais eu l’intention de partager. »
« Brandt ne partage jamais. Il collectionne. » Lucien se releva, brossant la poussière de ses genoux. « Mais il y a une fenêtre. Le train s’arrête à Dijon pour un changement de locomotive, vers quatre heures du matin. Les caisses sont transférées sur un camion de la Wehrmacht pour les derniers kilomètres — la voie est bombardée après la frontière. Le camion doit rejoindre une villa à Genève avant le lever du jour. »
Il replia la carte et la glissa dans sa poche.
« On ne cambriole pas Brandt cette nuit. On rate le train. »
Colette le regarda longuement. Dans la pénombre, ses yeux avaient la dureté de ceux d’une femme qui avait déjà perdu tout ce qu’elle aimait. « Tu veux attaquer un convoi militaire avec combien de monde ? »
« Toi et moi. »
Elle rit, un son bref et amer. « Tu es fou. »
« Peut-être. Mais Brandt m’a donné vingt-quatre heures. Dans vingt-quatre heures, soit j’ai l’or, soit j’ai Brandt. Si le train part, je n’ai plus rien à négocier, et il me tuera comme il a tué ton père. » Il fixa son regard. « Tu veux venger ton père, ou tu veux mourir ici à attendre un miracle qui ne viendra pas ? »
Le silence s’étira entre eux. Les bruits de la ville — une voiture au loin, une dispute derrière une porte — semblaient venir d’un autre monde. Colette ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, sa décision était prise.
« Dijon. Quatre heures du matin. Et si on se trompe, on meurt. »
« Si on se trompe, on meurt de toute façon. »
Ils sortirent de la cave par une trappe donnant sur une cour intérieure. L’air de la nuit était froid, chargé d’humidité. Lucien remonta le col de son manteau et marcha vers une Citroën garée sous un porche, une voiture de fonction volée deux jours plus tôt à un administrateur du Vichy. Le moteur toussa deux fois avant de démarrer.
Colette s’installa à la place du passager, un sac de toile sur les genoux. Il contenait une masse de chiffons, de la corde, deux pistolets volés à un soldat ivre, et des faux papiers que Lucien avait payés une fortune. Pas de quoi affronter une escorte de la SS.
« Tu as un plan pour les gardes ? » demanda-t-elle.
« J’ai un plan pour le chauffeur », répondit Lucien, engageant la voiture sur le boulevard désert. « Le reste, on improvisera. »
Elle ne répondit pas, mais il sentit son regard sur lui — un regard qui essayait de le déchiffrer, de trouver la faille, le mensonge. Il en avait plus d’un. Le plus gros : il savait que Colette ne lui avait pas dit toute la vérité, pas plus qu’il ne lui avait dit la sienne. Ils étaient deux animaux blessés qui s’étaient trouvés pour se protéger mutuellement des plus grands prédateurs. Pour combien de temps encore ?
La route vers Dijon était longue, étroite, ponctuée de barrages improvisés. Deux fois, ils furent arrêtés. Deux fois, les papiers de Lucien tinrent bon, et ils repartirent dans le noir, les pneus crissant sur les nids-de-poule.
Dans la voiture, le silence devenait une chose lourde et vivante. À un moment, Colette se tourna vers lui et dit, dans un souffle :
« Tu sais que Brandt ne te laissera jamais vivre. Même si tu lui rends l’or. Même si tu le lui apportes en personne, en te mettant à genoux. »
« Je sais. »
« Et tu vas quand même le tuer ? »
« Ça, c’est si je vis assez longtemps pour essayer. »
Elle ramena ses genoux contre sa poitrine, une posture presque enfantine qu’elle n’aurait jamais prise si elle avait su qu’on la regardait. « Mon père disait toujours : "La guerre est une affaire de patience." Il disait que les gens pressés y laissent leur âme avant leur peau. »
« Il avait raison. Et il est mort quand même. »
Colette ne répondit rien. Elle resta silencieuse un long moment, puis murmura, comme pour elle-même : « Oui. Il est mort. »
La gare de triage de Dijon apparut vers trois heures quarante, une masse sombre de wagons et de grues, éclairée par quelques lampes jaunâtres qui dessinaient des flaques de lumière dans l’humidité. Lucien coupa le moteur à deux cents mètres de l’entrée et laissa la voiture glisser sur son élan dans l’ombre d’un bâtiment désaffecté.
Il sortit les jumelles de sous le siège. Le train blindé était là, stationné sur la voie principale, la locomotive crachant des panaches de vapeur. Autour de lui, des soldats de la Wehrmacht chargeaient des caisses dans un camion bâché. Lucien compta six hommes, dont un officier. Pas de SS. Pas de panzer. Brandt avait confiance en la discrétion — ou en la peur.
« Le camion partira par cette route », dit-il en indiquant une ligne sombre entre les bâtiments. « Elle rejoint la nationale dix à environ trois kilomètres. Un virage serré, une côte, un pont étroit. Pas de poste de garde. »
Colette prêta attention, son visage blême dans le clair de lune. « Et si le nombre de gardes est plus élevé à l’intérieur du camion ? »
« Alors on fera face. »
Il lui tendit son pistolet. Elle le prit, les doigts tremblants mais fermes.
« Écoute-moi, dit Lucien, la voix plus basse encore. Si ça tourne mal, tu pars. Tu m’oublies, tu oublies l’or, tu traverses la frontière espagnole avec tes papiers et tu disparais. »
« Et toi ? »
« Moi, je tiendrai une promesse qu’on m’a faite un jour. »
Elle ne lui demanda pas laquelle. Elle avait compris qu’il s’agissait d’une de ces dettes d’honneur qui ne se paient qu’avec du sang.
Le camion démarra quelques minutes plus tard, ses pneus gémissant sous le poids des lingots. Lucien remit le contact et suivit à distance, phares éteints, se guidant à la lueur des feux arrière du convoi.
La route montait en lacets entre des champs désolés. Le pont étroit apparut devant eux, une arche de pierre jetée sur une rivière invisible, bordée d’arbres rabougris. C’était là. Suivant le plan, Lucien accéléra, doubla le camion dans un crissement de gravier, et l’obligea à ralentir en se plaçant en travers de la route, quelque cinquante mètres après le pont.
Il sortit de voiture, mains levées, un drapeau blanc improvisé dans la main droite — un geste de reddition que Brandt avait sans doute apprécié chez d’autres avant lui. Le camion s’arrêta. Les soldats descendirent, fusils braqués, criant des ordres en allemand. Lucien s’agenouilla, jeta le drapeau à terre.
Ils étaient sept. Il avait compté six. Le septième — un officier de la SS, le visage creusé par les ombres de la veilleuse — descendit de la cabine en dernier et s’approcha lentement, un P38 à la main.
« Märzand », dit-il, en détachant le nom comme un juron.
Lucien releva la tête. L’officier s’arrêta à trois mètres de lui, le canon du pistolet aligné entre ses yeux. « Le major Brandt a dit que vous pourriez tenter quelque chose de stupide. Il m’a demandé de vous transmettre un message. »
Le cœur de Lucien se serra. « Je n’écoute les messages des morts que lorsqu’ils sont déjà enterrés. »
Le SS sourit, et dans ce sourire il y avait toute la certitude de la mort elle-même.
« Brandt vous fait dire : "Vous êtes en retard, Monsieur Marchand. Et le train est déjà parti." »
Lucien regarda à travers le pare-brise du camion, là où les caisses avaient été une minute plus tôt. Le plateau était vide. Pas une seule caisse, pas un seul lingot.
Le SS arma son pistolet.
Colette apparut alors, sortant de l’obscurité derrière Lucien, son arme levée et le doigt déjà appuyé. La détonation déchira la nuit avant que quiconque puisse réagir.
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