Le Registre Doré
Lire le chapitre 29: The Courier's Last Ride
La pluie avait cessé, mais la nuit restait collante, pleine d'humidité et de bruit étouffé. Lucien avait garé la camionnette volée dans un bosquet d'aulnes à trois cents mètres de la route nationale, là où elle dévalait vers la frontière suisse. Il avait choisi l'endroit pour l'angle, un virage en épingle qui forçait tout véhicule à ralentir presque à l'arrêt.
Colette était accroupie derrière un muret de pierres effondré, son pistolet à la main. Elle n'avait pas dit un mot depuis qu'ils avaient abandonné la voiture criblée de balles du côté de Dijon.
— Tu es sûre qu'il passera par ici ? demanda-t-il.
— Les connaissements que j'ai vus indiquent Genève par la N5. C'est la seule route praticable avec un chargement lourd cette semaine. Les autres sont bloquées par les contrôles allemands.
Elle parlait avec une assurance qui dépassait celle d'une simple fille de colonel vengeur. Lucien nota la précision du vocabulaire, la façon dont elle découpait les phrases comme un rapport.
Le moteur leur parvint avant les phares, un grondement sourd, régulier, plus lourd qu’une voiture particulière.
— Le voilà, souffla-t-elle.
Le camion apparut dans le virage, ralentit comme prévu. Mais derrière lui, dans le faisceau de ses feux arrière, un second véhicule se dessina — une automitrailleuse légère, sa tourelle ouverte laissant voir la silhouette d'un soldat casqué.
Lucien jura entre ses dents. — Ils ont une escorte.
Colette ne répondit pas. Elle s'était déjà déplacée, courant en crabe le long du talus pour mieux se positionner. Lucien n'avait d'autre choix que de la suivre, son colt .45 à la main, le poids du plan — encore un autre plan — qui s'effilochait déjà.
Le camion freina presque au point mort dans le virage. Le chauffeur était prudent, la cargaison trop précieuse. Lucien compta les secondes. Dans deux temps, le camion serait à portée.
Colette tira la première. Le pneu avant du camion éclata dans un bruit sec et le véhicule se déporta, grinçant contre le bas-côté. L'automitrailleuse répliqua aussitôt par de longues rafales de mitrailleuse qui fauchèrent les branchages au-dessus de leurs têtes.
— Merde ! cria Lucien.
Il s'aplatit contre le sol, les pierres du muret lui labourant l'épaule. Colette avait roulé plus loin, tirant au jugé vers la tourelle. Il y eut un cri, puis la mitrailleuse s'arrêta.
Les SS du camion bondissaient à terre, quatre hommes en tenue de campagne, hurlant des ordres. Lucien visa le premier, tira. L'homme s'effondra. Le second riposta, et la balle passa si près de l'oreille de Lucien qu'il en entendit le sifflement.
Une fraction de seconde d'accalmie. Colette s'était relevée, tirant pour couvrir Lucien pendant qu'il traversait en ramper vers un fossé plus profond. Elle était douée, il fallait le lui accorder. Trop douée.
Une balle la frappa alors qu'elle se retournait.
Le choc la fit pivoter comme une poupée de chiffon. Elle tomba lourdement, le pistolet lui échappant des mains. Lucien tira deux fois en direction des Allemands, les força à se baisser, puis courut vers elle.
Un autre SS se releva, visa. La balle frappa le sol à trois centimètres de la tête de Lucien, souleva une gerbe de terre et de gravier. Il l'acheva d'une balle en plein torse avant de se jeter à côté de Colette.
Elle était consciente, les yeux écarquillés, une main pressée contre son flanc où la tache sombre s'agrandissait. Le camion, lui, avait été abandonné. Les deux SS survivants tiraient en retraite vers l'automitrailleuse, qui avait reculé dans la nuit.
Le silence retomba, troué seulement par le bruit du moteur qui fuyait.
Lucien s'agenouilla auprès de Colette. Elle toussa — une petite toux humide qui voulait dire que le poumon était touché.
— Il faut te sortir d'ici, dit-il.
Elle saisit son avant-bras avec une force surprenante.
— Écoute-moi. Je n'ai pas le temps de faire des manières.
Il voulut protester, mais elle l'arrêta d'un geste.
— Je ne suis pas Colette Verneuil, dit-elle, les mots pressés, comme si elle redoutait de perdre connaissance avant d'avoir tout dit. Mon nom de code est Chardonneret. Je suis une agente du SOE, envoyée pour récupérer l'or avant qu'il ne parvienne en Suisse.
Lucien sentit le sang se retirer de son visage. Il resta sans voix, les mains toujours appuyées sur la plaie de la jeune femme.
— Ton frère, continua-t-elle dans un souffle. Marcel. Nous savons qu'il est mort. Cela fait un an que nous le savons. Il travaillait pour nous aussi. C'est lui qui a informé Londres de l'existence de l'or, avant d'être pris par Brandt.
Le sol parut se dérober sous Lucien. Marcel mort. Confirmé par les services secrets britanniques. Cette infime parcelle d'espoir qui lui avait permis de tenir — ce délire qui lui murmurait que son frère s'était échappé, qu'il l'attendait quelque part — cette lumière s'éteignit d'un coup, sans cérémonie, dans la boue d'un fossé au bord de la N5.
— Il avait trouvé l'endroit où Brandt cache le reste, dit encore Colette, la voix qui faiblissait. Les codes... ils sont dans le coffre, avenue Foch. Tout ce qu'il faut pour tout faire tomber.
— Le coffre de Brandt ne contient pas l'or. Il contient des listes.
— Non, la correction lui arracha un grondement. Il contient les deux. Une partie de l'or est encore là, sous l'immeuble. Ton frère l'a découvert avant que Marcel ne le trahisse à lui et à moi — avant qu'il ne le livre à Brandt.
La pluie recommençait à tomber, fine, froide. Lucien regarda Colette, ses yeux qui commençaient à voiler, le sang qui ralentissait sans vraiment s'arrêter.
— Marcel a vendu ton père et ton frère. Et toi tu me demandes de continuer ?
— Je te demande, dit-elle dans un dernier souffle, de faire ce pour quoi ton frère a donné sa vie. Pas pour moi. Pas pour les Anglais. Pour la liste des traîtres qui est dans ce coffre. Sans les noms, la Résistance crèvera à petit feu. Et l'or, si les Allemands le récupèrent, financera la guerre encore dix ans.
Sa tête retomba sur le côté. Lucien l'attrapa, lui maintint le menton pour qu'elle respire.
— Ne meurs pas, dit-il brusquement. J'ai déjà perdu assez de monde ce soir.
Elle ne répondit pas, mais son pouls était encore là, faible, sous ses doigts.
Au loin, le moteur de l'automitrailleuse avait cessé de hurler. Le silence retomba, lourd, humide, plein des corps qu'ils laissaient derrière eux. Le camion était toujours là, inerte, son chargement intact. Lucien l'ignora. Ce qu'il lui fallait maintenant, c'était un médecin pour Colette, un endroit sûr, et un nouveau regard sur le coffre de Brandt.
Il souleva la jeune femme dans ses bras, la porte vers la camionnette cachée dans les aulnes. Le poids qu'il portait n'était pas seulement le sien. C'était celui d'un frère mort qu'il n'avait pas su protéger, d'un mensonge plus grand que sa révolte, d'une vérité qui changeait tout.
La route vers l'avenue Foch venait de devenir la seule direction qui comptait.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.